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La génération des 15-25 ans est de plus en plus perméable aux théories du complot. L’idée est que derrière tout événement – un attentat par exemple – se cache une main invisible aux intentions secrètes qui sert des intérêts à l’échelle planétaire. Bien souvent, cette « main invisible » est désignée comme celle des « illuminatis », une secte maçonnique qui déclinerait un plan très ancien de domination du monde sur fond de sionisme.

Pour le plus grand nombre, le terme « illuminati » est largement méconnu. En revanche, chez les 15-25 ans, il fait partie du langage courant et de la culture quotidienne, notamment à travers le Rap, dont certaines formes en apparence marginales et peu connues des adultes, sont très prisées par les jeunes.

Cependant, cette version poussée du « complotisme » est peut-être l’arbre qui cache la forêt, le symptôme d’une culture plus large : la culture de la défiance. Défiance envers les sources d’information habituelles ayant pignon sur rue, envers les sources officielles et institutionnelles ; et plus largement envers le monde adulte. L’ampleur de cette défiance dépasse de loin la seule croyance stricto sensu dans le complot des « illuminatis ».

Nous parlons d’une génération principalement intuitive. Son intuition, c’est que ce monde charrie beaucoup de mensonges et de propagandes. Ces propagandes sont fondées principalement sur les standards de la publicité de masse et de la communication postmoderne. Aujourd’hui, un « communicant » est un agrégateur d’éléments de langage qui servent ce que l’on nomme un « story-telling ». On raconte une histoire avec des mots choisis par des experts. Et on raconte des histoires que les enfants, bien souvent, ne croient plus.

Les médias grand-public se trouvent donc en concurrence avec l’information dite alternative sur Internet. Ils sont en train de perdre le privilège extraordinaire qui était le leur et qui tient en cinq points : le choix des sujets traités ; la hiérarchisation de l’information ; l’angle de traitement de ces sujets ; le choix du vocabulaire pour en parler ; le choix des experts pour les éclairer. Pour les 15-25 ans, ce système sonne faux.

Cela signifie que cette jeune génération fait preuve d’un certain esprit critique. En ce sens, c’est une bonne nouvelle. Mais il y a un paradoxe à exercer son esprit critique envers les sources officielles tout en semblant l’abdiquer envers les sources alternatives. Le paradoxe n’est qu’apparent : l’aptitude à deviner le faux sur un mode intuitif est bien plus accessible que la capacité à discerner le vrai en se fondant sur la raison.

Les médias et le gouvernement unissent leurs efforts pour lutter contre le « complotisme » et prétendent aider les jeunes à exercer un authentique esprit critique. Le problème est double : d’une part, ils n’en ont plus la légitimité, en raison de leurs propres pratiques ; d’autre part, ils n’ont pas le « logiciel » de l’authentique raison critique, après 50 ans de relativisme et de pédagogisme qui ont dévalorisé les savoirs et ruiné la méthodologie même de la sagesse héritée des philosophes.

Là encore, il n’y aura pas de réponse satisfaisante sans une authentique réforme culturelle, susceptible de refonder les bases mêmes de la confiance par la redécouverte du vrai.

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 12 février 2016

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