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Jean-Ousset-300x248L’Action, p. 145 à 152. Se procurer l’ouvrage.

Troisième Partie : Instruments et méthodes

 

Chapitre III : Voir

 

Au moment où des français se lèvent pour défendre la dignité de toutes les personnes et de toute la personne, en particulier des plus fragiles, que faire pour une action durable ?  Ce livre est un maître livre pour bien penser l’action en fonction du but poursuivi.  Tout homme ou femme d’action le lira avec profit pour inspirer son engagement. Jean Ousset est le premier en effet à avoir méthodiquement formaliser une doctrine de l’action culturelle, politique et sociale à la lumière de l’enseignement de l’Eglise pour concrètement répondre au mal par le bien. Action de personne à personne et actions multiformes en réseau, ses intuitions sont mises en œuvre magnifiquement dans l’utilisation d’internet. A l’encontre des pratiques révolutionnaires et de la dialectique partisane, si l’amitié est le but de la politique, Jean Ousset nous montre comment pour agir en responsable, l’amitié en est aussi le chemin.

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Entendez : ce qui se lit.

La correspondance ?

Combien d’énergies peuvent être éveillées, entretenues par l’envoi de quelques bonnes lettres.

Lettres personnelles. Lettres manuscrites.

Mais encore lettres à destinataires multiples, Lettres circulaires, tapées à la machine ou ronéotypées. L’actualité en connaît plusieurs fort répandues.

Ce qui permet de les assimiler à l’imprimé.

On devine à ce mot l’importance d’un tel moyen, puisqu’il peut désigner à la fois le journal, la revue, le livre, l’affiche, le tract, etc…

Impossible d’imaginer aujourd’hui un combat idéologique quelconque sans « imprimé ». En sous-estimer la valeur peut être criminel.

Qui pourrait nier le rôle de l’imprimé dans la préparation de la Révolution ? Les imprimeurs d’Amsterdam ou de Londres n’ont-ils pas entretenu, tout au long des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles un colportage plus ou moins clandestin ?

« Petits livres, disait Voltaire, qu’on a soin de répandre partout adroitement… ; que l’on donne à des personnes affidées, qui les distribuent à leur tour ».

Et depuis, la part de l’imprimé n’a cessé de croître.

On recourt à l’imprimé comme par réflexe ; sans bien réfléchir.

Quiconque désire entreprendre une action ne la conçoit plus guère qu’en forme de périodique ou de livre. De moyens qu’elles sont, ces formules apparaissent comme de véritables fins. La prospérité du périodique, la diffusion du livre sont prises pour la prospérité de la cause elle-même.

Ce qui est une dangereuse illusion et fait perdre un sens juste de l’action ; celle-ci tendant à devenir un simple rapport d’écrivains à lecteurs.

Les premiers rédigent, les autres lisent. Les abonnements au périodique, les ventes du livre augmentent ou diminuent. Tel est, pour beaucoup, le tout de l’action. Les plus zélés s’appliquent à trouver de nouveaux lecteurs. Ce qui est précieux. Ce qui n’est pas moins une forme très rudimentaire du combat.

Un état-major qui écrit. Une armée de lecteurs qui se contentent, le plus souvent, de prendre plaisir à la lecture des bons articles qu’ils reçoivent. La belle armée que voilà ! Où les leaders restent seuls à combattre ! Et où la troupe ne fait que lire les communiqués !

Comment cela suffirait-il à tenir en échec les forces actuelles de la Subversion ?

Certes, il serait injuste de refuser le titre d’action à l’influence de l’écrivain. Mais en quoi ce même titre d’action peut-il convenir au plaisir de qui se contente de lire un bon article ou un bon livre ? A qui fera-ton croire qu’un effort héroïque est nécessaire pour se plonger dans la lecture d’une excellente revue ? N’est-ce pas là, au contraire, une grande joie, un réconfort ?

Que ce réconfort et cette joie puissent être un adjuvant considérable pour l’action du lecteur, c’est évident. Reste que ce réconfort et cette joie ne suppléent pas la carence d’action du lecteur s’il apparaît que ce lecteur n’est que lecteur.

Certes, il est moins agréable de s’en aller relancer les gens, de les maintenir au travail, que de se plonger dans un bel article.

Image de la « bonne soupe », dont on sait qu’elle est indispensable au moral du soldat. A condition, pourtant, que ce moral dû à la qualité de la soupe favorise la pugnacité du combattant, et qu’il ne soit pas qu’une simple euphorie digestive.

Car tel est le sort des meilleurs imprimés. Ils peuvent n’être qu’éléments d’euphorie pour une armée de lâches.

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Insuffisance actuelle de l’imprimé sans un réseau de soutien

L’imprimé a cessé d’être aujourd’hui comme il l’était au début du siècle, le seul moyen puissant de diffusion rapide des idées, consignes ou mots d’ordre. Il n’a plus le monopole de l’information ou de la propagande. La radio, la télévision, le cinéma prennent chaque jour plus d’importance.

Les événements d’Algérie ont montré quel rôle décisif pouvaient jouer les « transistors » en période de troubles ou barricades.

Au surplus, la presse vraiment libre, l’édition et la diffusion du livre réellement indépendant connaissent des conditions difficiles.

La « grande presse » est serve, de plus en plus passive sous le joug du totalitarisme grandissant. Quant à la radio et à la télévision, on sait qu’en maints pays elles dépendent officiellement de l’Etat.

Et donc puisque l’imprimé, dans ce qu’il a de plus puissant, apparaît hors de notre portée, il serait fou d’espérer vaincre avec cette arme seule

Est-ce à dire qu’elle est à écarter de notre arsenal ? Il importe simplement de ne plus attendre ce qu’elle est désormais incapable d’apporter.

Face aux puissances de la propagande moderne, l’efficacité d’un petit hebdomadaire, d’une revue « bouclant » à peine son budget est dérisoire, si on compte sur leur seule vertu d’imprimé. Il n’en est plus de même si ce petit hebdomadaire, cette modeste revue sont soutenus par un réseau serré d’amitiés actives. Autrement dit : il faut que le zèle de quelques-uns parvienne à contre-balancer la puissance d’un grand nombre, toujours plus amorphe.

Nous ne remarquons pas combien la multiplication des « imprimés » tend à noyer leur influence. La sensibilité de l’opinion s’émousse sous ce déferlement. Et il est certain que les libelles distribués jadis par les amis de M. de Voltaire devaient provoquer plus de réactions.

Il y a trop de revues, trop de journaux, trop de livres. Les titres doivent être de plus en plus gros, de plus en plus « sensationnels » pour que le public s’émeuve un peu. Combien reçoivent une revue dont ils ne lisent qu’un ou deux articles. Combien de livres ne sont jamais coupés au-delà des premières pages.

On comprend que des feuilles ou lettres privées d’information, dès lors qu’elles sont bien faites, sérieuses, intelligentes, aient non seulement tendance à se multiplier, malgré le prix très élevé de leur abonnement, mais à avoir une audience sans proportion avec leur diffusion restreinte.

On comprend qu’un imprimé de tirage moyen, mais imprimé de valeur, bien « servi » par des réseaux de militants ardents, puisse avoir une influence nettement supérieure à celle que son tirage laisserait espérer.

Un Anglais n’a-t-il pas dit que plus est grand le tirage d’un journal et moins sensible apparaît son influence ? Ce qui bien sûr est paradoxal. Cet Anglais s’appuyait pourtant sur des faits comme celui-ci : en 1945, les trois quarts de la presse de Grande-Bretagne, firent campagne contre le « Labour-Party », qui, cependant, remporta la victoire.

Et l’on pourrait citer d’autres exemples, en particulier celui du parti communiste qui remporte quatre millions de votes provenant d’électeurs lisant habituellement une presse non communiste, mais influencés par les militants du Parti.

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Tels sont les véritables rapports de force : par-dessus tout le zèle d’un certain nombre d’hommes, lesquels, par la diffusion qu’ils en font, assurent la puissance de l’imprimé.

Ainsi, dans le texte de Voltaire, l’important n’était point tant les « petits livres » distribués, que le réseau des « affidés » distributeurs[1].

L’écrit ne suffit pas, pour indispensable et précieux qu’il soit. Il faut encore, il faut surtout des hommes rayonnants.

« Le communisme n’inquiéterait personne, disait naguère un chef marxiste, si son rayonnement s’était borné à la diffusion de L’Humanité ou autres périodiques ».

Le mal est que nous avons trop compté sur la seule force de l’imprimé. Nos pères ne manquèrent de rien dans cet ordre : discours et encycliques de Grégoire XVI, de Pie IX, de Léon XIII, de saint Pie X… ; œuvres du cardinal Pie, de Dom Guéranger, de Monseigneur de Ségur, de Balmés, de Maistres, de Bonald, de Blanc de Saint-Bonnet, de Le Play, de Charles Maignen, d’Albert de Mun, d’Ernest Hello, etc… L’Univers de Veuillot ! La Croix et La Bonne Presse des Pères Picard et Bailly.

La Révolution eut alors, en face d’elle, une force « imprimée » aussi puissante, aussi riche que la sienne. Mais si la Révolution sut et sait se servir encore de la littérature (cf. l’Encyclopédie, les « salons », etc…) ses véritables chefs

ne furent pas que des publicistes… Désaguliers, Weishaupt, Knigge, Nubius, et, plus près de nous, Engels, Marx, Lénine, Trotsky, Staline, Hitler, Mao…

Nous avons eu des écrivains prestigieux, des penseurs admirables. Et Dieu sait qu’il importe d’en avoir. Nous avons eu, grâce à eux, des « imprimés » d’une qualité exceptionnelle. Nous n’en avons pas moins continué à reculer, parce qu’il nous a manqué la trame suffisamment serrée de réseaux humains sûrs, bien formés, constamment renouvelés et décidés à payer de leur personne.

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Mérites de l’imprimé

Cela dit, il faut publier très haut les mérites de l’imprimé[2].

Comment nier qu’au regard de la notion 1 (unité doctrinale et stratégique) l’imprimé soit l’instrument le plus commode pour réaliser cette communauté des esprits et des cœurs, cette union stratégique et tactique indispensable à la fécondité de l’action ?

  1. N’est-il pas susceptible de s’adapter à tous les publics, de répondre aux besoins les plus divers ? De l’illustré pour enfants à la Somme Théologique, en passant par la revue des modes, le bulletin syndical, le magazine d’information, les feuilles publicitaires, les « cotes » de la bourse, etc., ce sont toutes les sphères de la société qui peuvent être atteintes, intéressées, défendues, éduquées au moyen de « l’imprimé » (Notion 2, d’harmonie sociale et d’intérêts communs).
  2. Quant à la notion 3 (continuité et fréquence) l’imprimé, sous sa forme de périodique, est devenu le signe le plus clair de la vie d’un mouvement. Que la publication s’arrête, tarde à paraître et l’on croit l’action morte, l’organisation détruite, mal en point. Il n’est pas de formule plus automatique pour régler la continuité d’une action politique et sociale que la sortie régulière d’un imprimé.
  3. Ce qui favorise, par surcroît, ce réconfort, ce soutien moral évoqués par la notion 4.
  4. Est-il rien de plus facile, en outre, que l’achat d’un livre, l’abonnement à une revue ? (Notion 5… de simplicité). Les possibilités d’impression ne sont-elles pas en progrès constant ? Quant au texte lui-même, il va sans dire que le plus simple n’est pas moins « imprimable » que le plus obscur.
  5. Notion ! (D’économie !) Ici encore les ressources de l’imprimerie sont telles, qu’une association est bien pauvre quand elle ne peut avoir quelques imprimés pour sa propagande.
  6. Notion ! (De sécurité). Sous l’occupation, maints tirages clandestins ont assez montré ce qu’il était possible de faire, par ce moyen, même en temps de persécution.
  7. Quant à la possibilité continue de perfectionnement (notion 8)… combien de feuilles, misérables à leur début, devinrent par la suite publications somptueuses !
  8. Pour ce qui est enfin de la notion 9 (d’obligation morale) rien n’empêche l’imprimé de la respecter pleinement. S’il est vrai que les pires idées peuvent être répandues par ce moyen, prudence et sainteté dans l’action peuvent être également servies par l’imprimé.

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[1] Comment, dès lors, ne pas s’étonner de ce que maints auteurs, très avertis pourtant de ces méthodes et forces de la Révolution, continuent à n’attendre la diffusion pleinement dynamique de leurs ouvrages que des seules méthodes classiques d’édition. A quoi sert-il d’être instruits de la stratégie et de la tactique de l’adversaire, s’il apparaît que dans l’action qu’on prétend mener, on se comporte comme le premier ignorant venu du combat révolutionnaire. Ainsi, par une sorte de snobisme, des documents extrêmement précieux « ne débouchent pas » ou sont édités dans les pires conditions de rayonnement. Ce qui, bien diffusé par des réseaux ardents serait suffisamment rentable pour l’auteur et singulièrement plus efficace, ne tarde pas à devenir le stock poussiéreux de quelque maison d’édition, de renom certes, mais peu décidée à se compromettre par un zèle intempestif.

[2] Publier seulement les mérites de l’imprimé… ! Car on ne saurait décrire en détail, dans le cadre d’une étude si brève les possibilités de l’imprimé. Ce qu’on en dit, généralement, se rapporte davantage aux livres, aux périodiques, à la presse. Armée par excellence du combat social et politique. L’affiche, le dessin, la caricature étant moins évoqués pour l’ordinaire. Le phénomène peut se produire, cependant, dont nous signalions le principe au début de cette IIIe partie : phénomène de l’outil médiocre dont un ouvrier exceptionnel tire des effets biens supérieurs aux réalisations habituelles de l’outil en question.

C’est ainsi que les possibilités de l’affiche (formule secondaire quoi qu’on en dise) parurent centuplées quand naguère, l’intrépidité… et les moyens puissants d’un Coty (le parfumeur) osèrent confier à des panneaux aussi hauts que des immeubles, lisibles de fort loin, le texte de véritables articles concis et percutants.

Observations analogues en ce qui concerne le dessin, la caricature… ; qui ne dépassent guère, le plus souvent, le stade d’une « mise en boîte » plaisante, à peine corrosive. Mais qu’un Paul Iribe se présente et le dessin, la caricature deviennent plus redoutables que l’article le mieux « envoyé »… Quels contemporains ne se souviennent de la force tragique de ces dessins du « Témoin » sur l’affaire Staviski (1934) qui eurent pour légende : « la justice suit son cours ». (Cercueil du Conseiller Prince glissant au fil de l’eau !). Et sous un catafalque des mieux charpentés, au nom de Staviski : « un meuble signé Camille Chautemps est garanti pour longtemps ».

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