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Par Fr. Patrick-Marie Bozo o.p

Nous voilà repartis pour une 5ème vague de contamination, un passe sanitaire qui s’étend jusqu’à l’été avec une troisième dose obligatoire. La controverse sur ce passe sanitaire et sur les vaccins resurgit, même si c’est avec un peu moins de verve semble-t-il, en raison d’une fatigue à épiloguer sur ce sujet

Cette controverse avait fait surgir de la part de quelques philosophes une dénonciation de l’importance beaucoup trop grande accordée à la santé. Nous pouvons citer Chantal Delsol : « Les gouvernements ne s’occupent pratiquement plus que de protéger la vie biologique et la morale qui la sert. »[1]. André Compte-Sponville, lui, affirme que « faire de la santé la valeur suprême, c’est du nihilisme sanitaire ! »[2]. Quand à Olivier Rey, il dénonce une idolâtrie de la vie : « Comment la vie en est-elle venue à prendre elle-même la place du sacré ? (…) A quelles servitudes nous disposons nous, si nous accordons à la vie la valeur suprême ? »[3]

En revanche le Père Bruno Saintôt soulignait que le fait de vouloir guérir n’est pas une réduction à la vie biologique mais peut transformer le biologique en spécifiquement humain : « Il serait bon également de montrer comment le soin de la « vie nue » peut  élever cette vie réduite au biologique au niveau d’une vie spécifiquement humaine. Le philosophe Emmanuel Levinas l’exprimait bien en commentant une sentence du rabbin Israël Salanter : « Les besoins matériels de mon prochain sont des besoins spirituels pour moi »[4]

Le débat est intéressant. C’est en effet par de nombreuses guérisons que le Christ veut interpeller ses contemporains sur la véritable destinée de l’homme. Cependant sa résurrection montre que la santé et la vie biologique sont appelées à être dépassées. L’attention actuelle sur la vie biologique est-elle une médiation ou un obstacle à la vie véritable ? L’attention à la santé enferme-t-elle la vie dans le biologique, ou, au contraire, montre-t-elle la grandeur de la vie et ce qu’elle a de plus précieux ?

Dans ce débat, il me semble nécessaire de relever ce paradoxe : le soin de la vie humaine biologique que l’on invoque  lors de cette crise se fait dans une culture que Jean-Paul II avait qualifiée de « mort »[5]. Le fait que les débats n’utilisent que rarement le mot « vie » pour lui substituer le mot de « santé » me paraît symptomatique de ce point de vue. 

Oui, la société s’engage à sauver des vies dans cette lutte contre la Covid mais par ailleurs elle se dirige vers l’euthanasie et autorise l’avortement depuis longtemps. De plus, dans cette période de crise sanitaire, une loi autorisant la PMA et la recherche sur les embryons a été acceptée, ainsi que l’allongement du délai légal pour l’avortement. Il y a là une véritable contradiction qui met largement en doute le respect de la vie biologique et plus encore son rôle de marchepied vers une véritable humanité.

Comment le biologique peut-il nous emmener vers l’humain et le spirituel ? Eh bien par lui-même ! La vie biologique a en effet, en elle-même, cette capacité à nous indiquer un au-delà : Le vieil Aristote disait déjà que c’est la génération qui mime l’immortalité à laquelle l’homme aspire : « Produire un être vivant tel que lui : un animal génère un animal et le végétal un végétal, de manière à participer à l’éternel et au divin autant que possible. »[6]. Un biologiste beaucoup plus récent compare la reproduction asexuée et sexuée et affirme que cette dernière, en brassant des patrimoines génétiques qui fait advenir un être totalement nouveau, fait entrevoir une certaine résurrection : « La sexualité permet une véritable résurrection. C’est génétiquement la seule réponse à la mort. »[7]

En l’appliquant au domaine politique, c’est la même intuition qu’Hannah Arendt avait eu en s’émerveillant du phénomène de la natalité : « Le miracle qui sauve le monde, le domaine des affaires humaines, de la ruine normale, “naturelle”, c’est finalement le fait de la natalité, dans lequel s’enracine ontologiquement la faculté d’agir. En d’autres termes : c’est la naissance d’hommes nouveaux, le fait qu’ils commencent à nouveau, l’action dont ils sont capables par droit de naissance. Seule l’expérience totale de cette capacité peut octroyer aux affaires humaines la foi et l’espérance, ces deux caractéristiques essentielles de l’existence que l’Antiquité grecque a complètement méconnues. »[8]

Ces trois auteurs mettent en lumière la générosité de la vie biologique, sa capacité à se prolonger et à se répandre avec un caractère évolutif et innovant qui dépasse la maîtrise humaine et invite l’homme à entrevoir une vie d’un autre ordre. 

Mais il faut bien se rendre compte que dans notre société contemporaine, cette vie n’advient plus malgré nous, elle se maîtrise totalement : elle vient seulement lorsque l’on en décide avec la contraception, elle se supprime lorsqu’elle ne correspond pas à nos désirs, elle s’analyse, se déduit et se fabrique in vitro avec la PMA, et elle se monnaye avec la GPA. La guérison, dans le contexte actuel, n’invite pas la vie à se dévoiler, mais la somme de se plier à notre raison et à nos lois. 

Ainsi maîtrisée par l’homme, comment la vie peut-elle avoir cette imitation de l’immortel, cette impression de résurrection ou cette capacité à nous sauver ? Que reste-t-il alors de l’espérance dont parle Hannah Arendt ? Comment répondre à cette soif d’immortalité lorsque l’on a enlevé à la vie biologique sa générosité, sa capacité à nous dépasser et à aller au-delà de nos prévisions ? Au fond comment assumer la mort ? Etant donné ce lien entre la génération sexuée et la mort, il est tout à fait logique de penser que la contraception, l’avortement, la stérilité écologique, la séparation de la sexualité et de la génération, ou encore la manipulation du vivant comme si nous en étions possesseurs nous rendent la mort insupportable. Quoi qu’on en dise sur la gravité de la pandémie, il me semble que la mort est devenue « un ennemi à abattre et non une réalité à assumer »[9].

Devant cette incapacité de la vie à se régénérer elle-même, puisque nous en sommes devenus possesseurs, nous sommes en train de lui demander de se régénérer artificiellement par la technologie. Et la santé et la vie qui allaient de pair sont en train de se séparer. Nous sommes en train de prolonger le biologique artificiellement en lui enlevant ce qu’il a de plus précieux : la vie !

Nous sommes en train de faire de la recherche sur les embryons pour améliorer la santé ; c’est-à-dire que nous utilisons comme une ressource pour améliorer l’existence de personnes plus âgées ce qui précisément témoigne de la vie. Dans le même temps de confiner, masquer, vacciner toute une jeunesse – et Dieu sait quels dégâts cela fait – pour permettre de prolonger l’existence des générations les plus vieilles. André Compte Sponville réaffirme cette inversion de l’ordre normal des choses dans une interview : « Ce que je crains c’est que pour protéger les vieux, dont je fais partie, on finisse par sacrifier toute une génération. »[10]

A la lumière de ces remarques il me semble pouvoir dire que c’est le déni de la vie contre lequel les catholiques luttent depuis longtemps qui cause les troubles auxquels nous assistons aujourd’hui. Il n’est pas question de remettre en cause la nécessité de guérir et de soigner, mais cette crise sanitaire semble habitée par une quête désespérée de santé, voire d’immortalité, fruit ultime d’une culture de mort que Jean-Paul II avait dénoncée en son temps[11]. La panique à laquelle nous assistons prend ses racines dans la mise en place de lois éthiques déplorables contre lesquelles l’Eglise s’est toujours opposée. Nous avons prôné la vie, il faut maintenant montrer que la mort en fait partie, et que sans elle le biologique est enfermé dans ses limites. « Chercher à vaincre la mort serait finalement antibiologique »[12]

Je ne parlerai pas de réduction à la « vie nue » comme certains[13], j’irai jusqu’à parler d’une réduction au « biologique nu », c’est-à-dire sans vie, vidé du mystère de générosité, de surabondance dont il est normalement habité. C’est cela qui nous ôte toute perspective d’une victoire naturelle sur la mort et qui cause l’affolement dont nous sommes témoins. Compter sur un gouvernement ou un monde scientifique qui ont épousé cette culture de mort pour nous sauver de cette pandémie, c’est à mon avis essayer de trouver une solution chez ceux qui ont créé les problèmes.

Hannah Arendt continue sa réflexion sur la natalité en remarquant que ce phénomène s’accomplit dans le Christ : « C’est cette espérance et cette foi dans le monde qui ont trouvé sans doute leur expression la plus succincte, la plus glorieuse dans la petite phrase des Évangiles annonçant leur “bonne nouvelle” : “Un enfant nous est né.” »[14] Si la naissance du Sauveur n’a plus d‘écho en ce monde par le phénomène de la natalité, je suppose qu’un écho au cantique de Syméon fait aussi défaut. Nous n’avons plus les moyens de dire « Maintenant au Maitre souverain tu peux laisser ton serviteur s’en aller en paix. »[15]


[1] Chantal Delsol, Tribune dans le Figaro, Octobre 2020

[2] André Comte-Sponville, « Faire de la santé la valeur suprême, c’est du nihilisme sanitaire ! »  https://planetes360.fr/andre-comte-sponville-faire-de-la-sante-la-valeur-supreme-cest-du-nihilisme-sanitaire/ 16 septembre 2021

[3] Olivier Rey, L’idolâtrie de la Vie, Tracts Gallimard, 2020

[4] Père Bruno Saintôt s.j, Pourquoi se faire vacciner, raison, liberté, égalité, fraternité, publié le 28 juillet 2021 dans la Croix

[5] Jean-Paul II, Encyclique Evangelium Vitae, n°12

[6] Aristote, De an., II, 4, 415a26-b7

[7] Jacques Ruffié, Le sexe et la mort, Odile Jacob, Avril 2000, p. 317

[8] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, trad. Georges Fradier, Calmann-Lévy, 1993, p. 278

[9] Marie de Hennezel, Le Monde, 5 Mai 2020

[10] Coronavirus : « Je n’ai pas peur de la Covid-19 », assure le philosophe André Comte-Sponville – Bing video

[11] Jean-paul II, Encyclique Evangelium Vitae, n°12

[12] Jean Dausset, Pourra-t-on un jour vaincre la mort, dans Jacques Ruffié, Le sexe et la mort, p. 318

[13] Chantal Delsol, Tribune dans le Figaro, Octobre 2020

[14] Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, trad. Georges Fradier, Calmann-Lévy, 1993, p. 278

[15] Lc 2, 29

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