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La simplicité est le propre des grands. S’il en était besoin, cette fresque de Fra Angelico [Moine dominicain florentin du XVè siècle (1400-1455).] en serait la parfaite démonstration. Le propos de ce chef d’œuvre, qui se trouve sur les murs de la chapelle Nicolas V au Vatican, est d’illustrer la vie de saint Etienne, premier martyr chrétien.

La vie de saint Etienne, se déroule en images sous nos yeux, telle une bande dessinée, en six petites scènes réparties sur trois fresques. Nous ne sommes pas en présence d’un art savant, destiné aux érudits, mais d’une volonté d’apologétique par l’image ; la vie de saint Etienne est dessinée pour l’enseignement du peuple et doit pouvoir être comprise et être capable de toucher même la partie de ce peuple qui ne sait pas lire. Ces œuvres d’art aux murs des chapelles, commandées par l’Eglise qui se faisait ainsi à la fois apôtre et mécène, permettaient de mémoriser en images ce que l’on avait entendu dire en chaire. L’art suscité par le christianisme est un art pédagogique. Les plus beaux passages de l’Ecriture sainte ou de la vie des saints sont mis à la portée de tous. Les fidèles, comme les clercs, pouvaient ainsi méditer sur la vie idéale du chrétien, devant aller parfois jusqu’au sacrifice de sa vie.

L’éclat et la fraîcheur des couleurs de ces fresques sont remarquables. Ils n’ont pas bougé depuis le milieu du XVè siècle. D’autres chefs-d’oeuvre, beaucoup plus récents, ne peuvent pas en dire autant. Que l’on songe, par exemple, aux tableaux de Léonard de Vinci qui “goudronnent” tragiquement. Il faut toujours garder à l’esprit que nous avons affaire ici à une technique de peinture qui exige de l’artiste une très grande virtuosité d’exécution. Il faut peindre avant que l’enduit ne sèche, il n’y a pas de retouche possible. Les peintres appliquaient du papier sur l’enduit frais et reportaient les contours du dessin de la future fresque en perçant le papier avec un stylet et en tamponnant avec de la poudre colorée qui passait à travers les perforations.

La première fresque de Fra Angelico sur la vie de saint Etienne est partagée en deux scènes séparées par une colonne : d’un côté saint Pierre lui remet les trésors de l’Eglise (les diacres s’occupaient de la charité et de l’administration matérielle de la communauté), de l’autre côté Saint Etienne distribue des biens aux pauvres.

Sur la seconde fresque (voir ici), également divisée en deux parties, d’un côté, Saint Etienne instruit les femmes de Jérusalem, de l’autre, il comparaît devant le Sanhédrin, c’est-à-dire la Haute Cour de justice juive de l’époque qui siégeait au Temple.

Sur la troisième fresque (voir ici), selon le même procédé, il est d’un côté chassé de l’enceinte de Jérusalem et de l’autre lapidé pour avoir enseigner l’Evangile. Il est le premier martyr chrétien.

Mais attachons-nous à la fresque centrale, reproduite ci-dessus qui, d’une certaine façon est la plus apologétique. Saint Etienne est jugé à droite pour avoir enseigné la vie et les paroles du Christ, ce que nous le voyons faire à gauche.

Il s’adresse au peuple de Jérusalem… Les hommes sont debout, tout au fond et discutent entre eux, dubitatifs, de la scène dont ils sont les témoins mais apparemment pas les acteurs. Ceux qui écoutent saint Etienne… ce sont les femmes et les enfants. Justesse de l’observation psychologique dans le choix de cette composition par Fra Angelico ; parfaite justesse évangélique puisque ce sont effectivement les femmes qui en grande majorité survirent le Christ, sur les chemins de Palestine et jusqu’au pied de la Croix ; vérité historique de surcroît car c’est par les femmes, par leur ascendant affectif et leur volonté de comprendre et de transmettre que le christianisme s’est répandu sur les pourtours de la Méditerranée et dans tout l’Occident européen. C’était bien aux femmes effectivement qu’il fallait s’adresser car elles sont courageuses dans leurs certitudes et assument les vérités dans leur pérennité par l’éducation des enfants.

Saint Etienne, debout sur une marche, s’adresse aux femmes et, en bon méditerranéen, leur parle avec les mains… Regardez bien les visages de ces femmes ; il n’y en a pas deux qui se ressemblent, mais ils regardent par contre tous dans la même direction. Ce qui à la fois représente une prouesse technique et permet d’exprimer l’intensité et la ferveur de l’écoute par l’exacte convergence des regards (voir la reproduction ci-contre). Les femmes regardent bien celui qui parle et se sont assises pour prendre le temps de la concentration et de l’écoute. Ce sont des personnes en prière, comme en extase, conquises par ce que saint Etienne est en train de leur dire. Ce qui se constate dans l’attention soutenue qui se dégage de cette scène.

L’on découvre, dans cette scène, toutes les attitudes de l’attention de l’esprit et du cœur traduites dans des attitudes et des gestes familiers. Une jeune femme, à gauche au premier plan, appuie son visage au creux de sa main pour mieux se concentrer, tout en tenant son jeune enfant par la main gauche, à la fois pour le tenir auprès d’elle et lui communiquer sa propre émotion ; geste maternel s’il en fut.

Au centre du groupe deux femmes semblent en extase : l’expression de la femme qui a les deux mains croisées sur la poitrine est bouleversante d’abandon et de piété. A sa gauche, une femme plus âgée, a les mains jointes dans l’attitude de la reconnaissance et de l’oraison. A l’arrière plan, une jeune femme se penche vers son amie pour lui confier une impression, tandis qu’autour d’elle les visages sont tendus vers l’orateur.

Au premier rang, au pied de saint Etienne, deux femmes discutent entre elles, probablement de ce qui est en train de se dire, mais leur attitude est beaucoup moins attentive que celle de toutes les autres. Les plus distraites en quelque sorte, comme dans tous les auditoires !…

Au premier plan, une femme nous tourne le dos, donnant ainsi au spectateur le sentiment de constituer lui-même le rang qui se trouve derrière elle dans l’assemblée de ceux qui reçoivent la bonne nouvelle de l’Evangile.

A l’expérience, la présentation de cette scène d’évangélisation “passe très bien” devant tous les auditoires, souvent beaucoup plus émus que nous pourrions le croire de prime abord. Il nous faut faire confiance à la beauté de notre patrimoine pour séduire les cœurs et conquérir les intelligences. Les exclamations enthousiastes sont très nombreuses à la projection de ce chef d’œuvre. Et ces mots, qui du point de vue philosophique n’offrent rien de bien certain, témoignent que Fra Angelico a su faire naître l’admiration et donner la sensation de la beauté.

N’oublions pas, c’est à un travail d’apologétique que nous sommes conviés. Il nous faut, en quelque sorte, apprendre les “trucs” de notre “métier” d’apôtre de la civilisation chrétienne. En s’appuyant sur le génie des grands maîtres, savoir susciter cette admiration qui est le plus sûr chemin des cœurs, en est la propédeutique.

Nicole Buron

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