Extrait de l’entretien donné par Mgr Aupetit, archevêque de Paris, dans La Vie :

“[…] Comment définir le progrès ? Est-il technique, humain ? Quand on a trouvé la fission nucléaire, c’était un progrès technique. Mais deux bombes ont fait plus de 200.000 morts au Japon. La technique doit toujours être évaluée par l’éthique. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », écrivait Rabelais. Un marteau est un progrès, mais s’il sert à défoncer le crâne de son voisin, ce n’en est plus un. Un autre exemple : le diagnostic préimplantatoire ou prénatal. Il permet à des bébés d’être opérés in utero ou à la naissance pour leur permettre de vivre. Mais si ce diagnostic sert à détecter une anomalie qui va conduire à une interruption médicale de ­grossesse, il y a bien une différence éthique.

…] Aujourd’hui, réveiller la conscience, c’est le rôle de l’Église. Il y a un enjeu de civilisation, la nécessité d’ouvrir les cœurs à l’attention aux plus faibles. Or, on revient peu à peu à la loi de la jungle, à cet homme en bonne santé, riche, bien portant, qui pourra se payer tout ce qu’il veut, faire du « trans­humanisme » pour lui-même, mettre une puce dans sa tête, mais aux dépens de qui ? De la majorité des gens qui crèveront de faim. […]

L’Église est convaincue de parler et d’agir pour le bien commun, mais elle est souvent perçue comme un lobby ou un groupe de pression qui défendrait sa propre vision du monde. Comment y remédier ?

Le « bien commun » est une expression de la doctrine sociale de l’Église. Le monde politique parle surtout de « l’intérêt général », ce qui est différent. Le bien commun est le bien de chacun pour se mettre au service de tous. L’intérêt général est celui de la majorité. Mais qu’est-ce que cela rapporte à l’Église de défendre ses convictions, sinon de se faire mépriser, de se faire insulter et de se faire mettre de côté ? Nous ne sommes pas un lobby qui cherche quoi que ce soit. Nous ne gagnons ni argent ni considération. Nous pensons qu’il faut parler, car c’est un devoir de conscience, quitte à être à contretemps. Si nous étions un lobby, nous serions beaucoup plus efficaces.

N’y a-t-il pas de la part de l’Église une prudence sur ces sujets bioéthiques pour ne pas paraître ringarde ?

Quand on est ringard à une époque, on devient moderne à une autre. Ce que nous disons est-il juste, oui ou non ? Nous abordons ces questions en raison, et pas seulement sous l’éclairage de la foi. C’est ainsi que nous travaillons sur les questions bioéthiques. La Bible peut nous donner un éclairage supplémentaire, car il n’y a pas de contradiction entre la raison et la foi. Je ne pense pas que l’Église soit prudente au sens de timorée, puisqu’elle s’exprime librement et que cela lui vaut d’être traitée de ringarde. On m’a traité de conservateur, pourquoi pas ? Je veux bien être conservateur, comme celui du Louvre, qui ne garde que les belles choses et les partage avec tous. « Progressiste » veut dire que l’on suit un progrès. Qu’est-ce qui nous fait progresser en humanité ? C’est le regard que l’on pose sur les plus faibles. J’ai appris cela quand j’étais médecin et que des handicapés sont venus s’installer à côté de mon cabinet. Je les soignais. Ils m’ont appris bien plus sur l’humanité de l’homme que n’importe quel manuel.

Comment mobiliser les catholiques, qui ont eu le sentiment au moment du débat bioéthique en 2009-2010 de ne pas être écoutés par les politiques ?

Mobiliser, c’est éclairer la conscience. La plupart des gens se disent : « Pourquoi pas, qu’est-ce que ça change ? » Nous voulons qu’ils se disent : « Oui, il y a un problème. » Nous avons établi des fiches sur chacun des sujets bioéthiques traités, y compris l’intelligence artificielle et la question du transhumanisme. Est-ce intéressant de courir plus vite qu’Usain Bolt grâce à des puces fichées dans nos muscles ? À quoi bon ? Cela va nous permettre d’augmenter nos performances. Mais l’homme doit-il avoir un seuil de performance ? Le biologiste britannique Francis Crick (1916-2004) – qui a découvert la structure en double hélice de l’ADN – a dit que tout enfant à la naissance devrait subir des tests en deçà desquels il n’aurait pas le droit de vivre. Va-t-on créer des seuils d’humanité ? C’est exactement ce qu’ont fait les nazis, qui reprenaient les idées de certains scientifiques américains, comme l’a décrit Jean-Claude Guillebaud en 2001 dans son livre le Principe d’humanité (Seuil).

Vous redoutez une pente vers l’eugénisme ?

C’est déjà fait ! On ne laisse pas naître les enfants trisomiques. Le week-end dernier, je fêtais les 29 ans de ma filleule qui est trisomique. Je peux vous dire qu’elle a plus de joie de vivre que bien des gens que je côtoie tous les jours. Pourquoi n’aurait-elle pas le droit de vivre sous prétexte qu’elle ne va pas faire du calcul intégral ? Moi, je l’ai appris, cela ne m’a servi à rien ! Dans les relations interpersonnelles, cette jeune fille m’a appris beaucoup de choses : ne pas porter un masque, ne pas faire semblant.

Vous évoquez souvent votre exercice de la médecine. Avez-vous été confronté à des dilemmes éthiques ?

Bien sûr. Je me souviens d’une jeune femme de 30 ans qui souffrait d’un cancer du sein avec des métastases osseuses extrêmement douloureuses. On la soulageait avec un dérivé de la morphine, mais cela restait dur. J’étais impressionné de voir qu’elle m’accueillait toujours avec le sourire, avec gentillesse, en me demandant de mes nouvelles. Un proche me disait : « Mais qu’attendez-vous pour la faire passer ? » Au début, j’étais choqué, car ma patiente, elle, ne me demandait rien. En réfléchissant, j’ai compris pourquoi un membre de la famille proche peut demander cela : c’est insupportable de voir les gens que l’on aime souffrir en étant dans l’impuissance. Avec les soins palliatifs à domicile, on apprend à la famille à déposer une pipette de morphine sous la langue ou à actionner une pompe à morphine, ou encore à désobstruer le malade quand il étouffe, cela change tout. Il n’y a presque plus de demandes d’euthanasie. Le proche peut faire un geste qui soulage et qui exprime son affection. Être dans l’impuissance, c’est insupportable. Donner la mort est une mauvaise réponse. […]

L’anthropologie chrétienne s’oppose à une autre anthropologie plus courante dans la société. Peuvent-elles encore se comprendre ?

Je crois qu’en face il n’y a pas d’anthropologie cohérente. S’il y a des conceptions différentes de l’homme, on ne sait pas trop sur quoi elles reposent. Quelles sont les bases de la dignité de l’homme ? Pourquoi quelqu’un de jeune, riche et beau serait-il plus digne qu’un vieillard cacochyme qui bave ? Celui-ci peut gêner, il ne sert à rien. On prend prétexte qu’il ne faut pas qu’il souffre pour lui donner la mort. Un peu comme les chevaux qu’on achevait autrefois quand ils se cassaient une patte sur un obstacle. Une personne très âgée, une personne handicapée, ce n’est pas rentable ! Mais ils nous apprennent l’humanité. […]”

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