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Le débat sur l’identité française et l’inquiétude suscitée par l’essor du communautarisme en France posent la question de l’Un et du Multiple appliquée au domaine social. Comment concilier le principe de l’unité (sans lequel il n’y a pas d’Etat) et le respect de la diversité des groupes humains composant une nation ?

Une telle interrogation génère des débats dont les issues sont improbables si l’on reste dans le domaine des abstractions. Il est donc toujours utile de recourir à l’histoire. Elle demeure une ressource précieuse, même dans le cas d’une réflexion relative à des situations quasi inédites, car elle ramène aux réalités vécues, là où l’on s’égare si souvent dans les utopies rêvées. Une juste rétrospective peut conduire à une saine prospective.

L’Etat ou le sens de l’Un

La France est une entité historique dont la construction est l’œuvre d’un Etat. Aucune fatalité ne poussait des peuples et des territoires aussi divers à constituer une nation. La France ne répond à aucune prédestination géographique, raciale, linguistique, religieuse ou autre… Elle est une «œuvre de l’intelligence et de la volonté», nous dit Bainville qui désigne aussi l’artisan de la construction précoce de notre patrie : «l’honorable maison capétienne»[[- Jacques Bainville, Histoire de France.]]. Avant elle, ce territoire qui allait devenir la patrie française, et ces populations qui allaient partager la même communauté de destin qu’est une nation, n’avaient pas encore trouvé leur principe d’unité.

Celui-ci fut apporté par la politique. La monarchie fut, le mot le sous-entend, ce principe d’unité de la France. Avec l’Etat capétien, la désastreuse loi successorale des partages fut bientôt remplacée par la succession de mâle en mâle par ordre de primogéniture. Ce fut l’outil politique de l’unité nationale.

Pour en être privés, les deux autres espaces nés du partage carolingien du Traité de Verdun de 843 restèrent morcelés. L’Italie et l’Allemagne, dont l’unité ne date que de la fin du XIXe siècle, illustrent à l’évidence le bienfait de la dynastie capétienne dans la construction patiente de la France. La transmission héréditaire du pouvoir lui conférant la durée, la nouvelle dynastie put être cet ouvrier déterminé dans la volonté et persévérant dans la tâche. L’Etat fut le principe unificateur de la nation française. Camille Jullian a bien résumé l’apport : «Nous n’avons ni frontières naturelles, ni unité dans nos groupes dialectaux. Nous n’avons pas davantage un type ethnique, décisif et tranché ; nous sommes un royaume, nous résultons de l’accroissement séculaire d’une couronne, c’est-à-dire de huit siècles de providence et de traditions enchaînées, de lucide conseil et d’action énergique».

Au départ, seigneur parmi d’autres, le Capétien affermit au cours du temps l’institution royale, passant peu à peu du cadre local de sa domination directe au niveau national. Les modalités par lesquelles on passa d’un même pas, politiquement de la suzeraineté à la souveraineté, et territorialement du «domaine royal» au royaume unifié, furent variées : diplomatie, mariages, pacification, attrait d’un état assurant la paix et garantissant les libertés concrètes. On pourrait discuter, ou se disputer, inlassablement à leur sujet. Sans tomber dans l’histoire idéalisée, il est permis de dire que passer dans l’allégeance au roi capétien fut vécu comme un bonheur libérateur et une espérance de paix et de justice. Aussi, nulle part et jamais, on ne vit sous l’Ancien régime un territoire rattaché au royaume travailler ensuite à s’en séparer. L’unité nationale incarnée par l’Etat royal fut perçue comme la garantie de l’épanouissement des particularismes locaux.

La permanence de l’Etat rendit possible l’œuvre de longue haleine. Son indépendance le fit regarder comme seul fédérateur possible. Son unité fut la condition de l’unité nationale. Ces qualités réunies furent aussi les bienfaits politiques indispensables aux redressements français d’après les ravages de la guerre de Cent ans, des guerres de religion ou de la tourmente révolutionnaire et impériale.

Ainsi la France naquît de la rencontre d’une dynastie et d’un peuple. En parallèle de la constitution de l’Etat rassembleur de territoires, allait se développer une conscience nationale autour de la personne du Roi. Peu à peu, les populations du royaume de France eurent conscience de former un peuple. Dès la fin du Moyen-âge, affirme le professeur Krymen, «…en dépit des variétés de coutumes, de moeurs et de langues, les habitants du royaume de France ont bien dans leur ensemble la conviction de former une nation, communauté ethnique intégrée dans la communauté politique qu’est l’Etat (…). Faut-il rappeler le rassemblement des princes français autour de Louis VI, en 1125, lorsque pointe la menace d’une campagne de l’empereur en France ? La lutte pour la conquête des fiefs Plantagenêts sur le territoire français ? Bouvines ? Le ralliement sans résistance du Midi aux Capétiens après la conquête ?»[[- Jacques Krynen, L’empire du roi.]].

Intimement liés dans l’esprit des populations devenues le peuple français, les concepts d’Etat et de nation l’étaient aussi pour les juristes royaux. Le chef-d’œuvre politique que sont «les lois fondamentales du royaume» l’atteste. Leur objet fut la préservation d’un Etat apte à servir le bien commun et mis à l’abri d’une mainmise étrangère.

La nation ou le sens du multiple

La question de l’unité ne doit pas escamoter celle de la diversité. Unificatrice, la monarchie ne fut pas pour autant niveleuse. C’est que l’Etat royal était chrétien ! Il pratiqua avant la lettre le principe de subsidiarité. Sa politique fut d’unité et de service de la nation, non de dépècement de celle-ci ou d’empiètements de pouvoirs hors de son domaine (limité aux droits régaliens). Le jour du sacre, le roi, «lieutenant de Dieu sur terre» s’y engageait. Au-dessus de lui, il reconnaissait qu’il y avait Quelqu’un ! Cela appelait à une certaine humilité ! Cela préservait aussi de la tentation mégalomaniaque et idéologique de développer une conception personnelle de l’homme ou de la société. Aussi, parmi toutes les limites qui empêchaient le pouvoir royal de dériver vers le despotisme, étaient les libertés concrètes des communautés vivantes. Le pouvoir monarchique, trop indépendant pour craindre d’elles une concurrence, les laissa s’épanouir. Le foisonnement de corps intermédiaires formait la véritable constitution civile du royaume. L’interdépendance de tant et tant d’êtres et de groupes humains créait du «lien social», comme on dit aujourd’hui. L’affirmation plus appuyée des pouvoirs régaliens ne fit jamais disparaître la substance de cette sociabilité. La devise «le roi en ses conseils, le peuple en ses états» résume la répartition des pouvoirs dans l’ancienne France. L’autorité assurée au sommet de l’Etat garantissait les libertés concrètes des personnes individuelles et collectives.

Au lieu de voir ce que le principe de subsidiarité avait su inspirer d’harmonieuses relations, et les adapter aux situations nouvelles, on a voulu refonder tous les rapports humains sur de nouveaux concepts : l’égalité, le contrat social, la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, le volontarisme… On a semé l’individualisme, on a récolté l’atomisation sociale. On a vilipendé les naturelles communautés de destin, on n’a fait que susciter l’affirmation de «ghettos» fondés sur la ressemblance. On a cultivé la détestation de la France, fait ignorer notre héritage, centralisé pour uniformiser, confisqué les pouvoirs communautaires où s’exerçait l’esprit civique, généralisé la culture du conflit sur celle de la complémentarité, on a aujourd’hui les réponses ainsi suscitées : le refus d’assimilation, les communautarismes, les séparatismes, l’absence de ciment social, la francophobie.

«Quand tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens», dit un proverbe. L’exercice ne peut être l’objet d’économie pour qui veut réfléchir à la pratique intelligente de l’autorité et de la liberté.

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