Sélectionner une page

Lors de son voyage en France en septembre, à peine quelques jours avant le début de la tourmente bancaire marquant l’entrée dans la crise, Benoît XVI nous invitait déjà à nous poser les questions «que tout homme, honnête avec lui-même, ne peut que se poser. Qu’est-ce qui est important dans ma vie ? Qu’est-ce que je mets à la première place ?». Il nous invitait ce faisant à nous méfier des idoles. «L’idole est un leurre, car elle détourne son serviteur de la réalité pour le cantonner dans le royaume de l’apparence». La recherche effrénée du profit, la «cupidité insatiable» que dénonce saint Paul, sont ainsi des formes d’idolâtrie. Et l’on peut s’interroger aujourd’hui avec le pape : «l’argent, la soif de l’avoir, du pouvoir et même du savoir n’ont-ils pas détourné l’homme de sa Fin véritable, de sa propre vérité ?» [[Homélie de Benoît XVI, esplanade des Invalides, Paris, 13 septembre 2008.]].

Le fond du problème est bien paradoxalement le manque de réalisme de nos comportements. Car il faut savoir distinguer la «véritable réalité» des leurres que sont les idoles. «Nous devons changer notre idée que la matière, les choses solides, qu’on peut toucher, seraient la réalité la plus solide, la plus sûre […] Telles sont apparemment les vraies réalités». Mais tout cela, un jour, disparaîtra, nous rappelle Benoît XVI. «Nous le voyons aujourd’hui dans la faillite des grandes banques : cet argent disparaît, il n’est rien. Aussi toutes ces choses, qui semblent être la véritable réalité sur laquelle compter, ne sont qu’une réalité de deuxième ordre. Celui qui bâtit sa vie sur ces réalités, sur la matière, sur le succès, sur tout ce qui apparaît, bâtit sur du sable» [[XIIè assemblée générale ordinaire du synode des évêques, réflexion de Benoît XVI à l’ouverture de la première congrégation générale, 6 octobre 2008.]].

Cela ne signifie pas, bien sûr, que ces choses matérielles soient irréelles, ou sans importance aucune. Nul n’est plus conscient que l’Eglise de l’urgence de la lutte contre la pauvreté et contre toutes les formes de misère qui sont bien réelles et fort répandues dans le monde. Benoît XVI nous rappelait d’ailleurs récemment que «l’objectif d’éradication de la misère et de la faim, le développement de la sécurité alimentaire et celui de l’économie rurale ne sont pas irréels. Il sont un devoir de la communauté internationale tout entière» [[Benoît XVI, 20 février 2009, pour les 30 ans du Fonds international pour le développement agricole.]].

C’est l’enrichissement pour soi, la recherche effrénée du profit, le sur-développement économique qui laisse de côté les plus pauvres, qui est dénoncé par l’Eglise. «L’activité financière ne peut se réduire à obtenir des profits faciles, mais doit aussi inclure la promotion du bien commun parmi ceux qui prêtent, ceux qui empruntent et ceux qui travaillent. L’absence de fondement éthique a apporté la crise à tous les pays, à bas, moyen ou haut revenu» [[Discours prononcé le 20 février par Mgr Silvano Maria Tomasi, observateur permanent du Saint-Siège auprès des Nations-Unies et des Institutions spécialisées à Genève, lors de la session spéciale du Conseil des droits de l’homme sur la crise économique.]].

Le système économico-financier est en faillite pour des raisons techniques mais aussi pour des raisons morales, ne cesse de souligner le Saint-Siège. «La dimension éthique de l’économie et de la finance n’est pas une chose accessoire, mais essentielle, et doit être constamment prise en considération et influer réellement si l’on entend mettre en place des dynamiques économiques et financières correctes, clairvoyantes et porteuses de progrès». Et dans cette perspective, «la doctrine sociale de l’Eglise, avec la riche variété de ses principes moraux, peut et doit apporter une contribution de réalisme et d’espérance tant aux questions qui se posent aujourd’hui, telles que la crise financière, qu’aux questions qui, tout en étant d’importance vitale pour une grande partie du monde, ne bénéficient pas de l’attention qu’elles méritent»[[Note du Saint-Siège sur finance et développement présentée dans le cadre de la conférence de Doha.]].

L’attention portée aux plus faibles

La grave crise financière qui secoue l’économie des pays «riches» ne doit en effet pas conduire ceux-ci à rester obnubilés par leurs propres problèmes, en oubliant la détresse des plus pauvres. Le Saint-Siège a ainsi exprimé son inquiétude dans une note du Conseil pontifical Justice et Paix, rédigée quelques jours avant la conférence des Nations-Unies sur le financement du développement qui s’est tenue à Doha du 29 novembre au 2 décembre derniers. Quinze jours auparavant s’étaient réunis les pays du G-20 et le Saint-Siège craignait, non sans raison, que ce premier événement ne focalise sur lui toute l’attention, privant d’impact le second. Cette note consiste en «quelques points de réflexion destinés à promouvoir le dialogue sur plusieurs aspects éthiques qui devraient régir les rapports entre la finance et le développement, et à encourager les gouvernements et les acteurs économiques à rechercher des solutions durables et solidaires pour le bien de tous, et plus particulièrement pour ceux qui sont les plus exposés aux dramatiques conséquences de la crise» [[Benoît XVI, message à onze nouveaux ambassadeurs près le Saint-Siège, 18 décembre 2008]]. Il est certes urgent de trouver des solutions à la crise financière qui secoue les économies des pays les plus développés, mais «le plus urgent n’est pas toujours le plus important» nous dit cette note.

«La préoccupation pour la situation d’urgence financière qui est apparue sur les marchés des pays développés peut effectivement voiler la nécessité de se concentrer sur la finance pour le développement. On peut raisonnablement penser que l’aide publique au développement, qui provient des sommes dégagées du budget que chaque pays établit chaque année, souffrira à cause des immenses ressources publiques qui seront nécessaires pour répondre à l’urgence de la crise financière. Et cela est indiscutablement négatif. Un financement adéquat du développement exige une vision à long terme : il est nécessaire que les ressources affluent de façon prévisible, dans des conditions favorables, pour financer des projets qui ont parfois besoin de beaucoup de temps avant de pouvoir apporter un bénéfice à la population locale» [[Note du Saint-Siège sur finance et développement]].

Le Saint-Siège a ainsi réaffirmé, lors de la session spéciale du Conseil des droits de l’homme sur la crise économique, qu’il importe de bien prendre en considération que «l’impact des conséquences négatives est plus dramatique sur le monde en voie de développement et sur les groupes les plus vulnérables dans toutes les sociétés», et en particulier, qu’«il est évident que ceux qui souffriront le plus des difficultés économiques sont les enfants». Là encore, il faut privilégier le long terme : «si la réduction des aides et des envois se poursuit, elle privera les enfants du droit à l’éducation, créant une double conséquence négative. Non seulement elle empêchera les enfants de développer le plein exercice de leur talent, qui pourrait être mis au service du bien commun, mais les pré-conditions de difficultés économiques à long terme se poseront. Un investissement en baisse dans l’éducation d’aujourd’hui se traduira par une croissance en baisse demain. En même temps, une mauvaise alimentation des enfants aggrave de manière significative l’espérance de vie, en augmentant les taux de mortalité des enfants comme des adultes. Les conséquences économiques négatives de cela vont au-delà de la dimension personnelle et touchent des sociétés entières».

La lucidité impose aussi que l’on se soucie particulièrement de protéger la paix, toujours plus sérieusement menacée en période de grave crise économique. Sans compter que «trop souvent, des périodes de graves difficultés économiques ont été marquées par la montée au pouvoir de gouvernements dont les engagements envers la démocratie sont douteux». Inlassablement, l’Eglise se doit de répéter qu’une vision à court terme et étriquée de la réussite économique, qui laisse de côté des problèmes essentiels, ne peut que conduire à l’échec et à la ruine. «Ces 50 dernières années, des résultats importants dans la réduction de la pauvreté ont été atteints. [Mais] ces résultats sont en danger et une approche cohérente est nécessaire pour les protéger à travers un sens renouvelé de la solidarité, en particulier pour les parties de la population et pour les pays les plus touchés par la crise. Toutefois, des erreurs anciennes et plus récentes se répèteront si l’on n’entreprend pas une action internationale concertée pour encourager et protéger tous les droits de l’homme et si les activités financières et économiques ne sont pas mises sur une route éthique qui puisse privilégier les personnes, leur productivité et leurs droits par rapport à l’avidité qui peut découler de l’attention au seul profit» [[Discours de mgr Tomasi]].

Bien sortir de la crise

C’est ainsi que «dans le plein respect de l’autonomie légitime de toute institution, l’Église, experte en humanité, ne se lasse pas d’offrir la contribution de son enseignement et de son expérience à ceux qui veulent servir la cause de l’homme, du travail et du progrès, de la justice sociale et de la paix»[[Discours du Pape Benoît XVI aux dirigeants de la Confédération Italienne des Syndicats des Travailleurs (CISL), 31 janvier 2009]], et elle offre en particulier les grands principes de sa doctrine sociale. Il n’est d’ailleurs pas anodin que la prochaine encyclique de Benoît XVI, à paraître en avril, soit une encyclique de doctrine sociale, qui traitera des grands problèmes économiques et sociaux contemporains.

«L’expérience de coopération internationale au développement est désormais assez vaste pour permettre de conclure que politiques et ressources «découlant d’en haut» peuvent produire des effets bénéfiques immédiats, mais ne fournissent pas à eux seuls des réponses adéquates sur la manière de sortir, de façon durable, de la pauvreté. Les principes de subsidiarité et de solidarité, si chers à la doctrine sociale de l’Eglise, peuvent inspirer un authentique développement sous le signe d’un humanisme intégral et solidaire»[[Note du Saint-Siège sur finance et développement]].

On l’aura compris, l’importance de la solidarité face aux difficultés est ce que l’Eglise a le plus à cœur de répéter aux différents acteurs de la scène économique. «Pour surmonter la crise économique et sociale que nous vivons… il est nécessaire de dépasser les intérêts particularistes et de secteur, afin d’aborder, ensemble et unis, les difficultés qui investissent chaque domaine de la société, de manière spéciale le monde du travail. Jamais comme aujourd’hui on ne note une telle urgence ; les difficultés qui tourmentent le monde du travail, poussent à une concertation plus effective et plus soutenue entre les nombreuses et différentes composantes de la société»[[idem]]. Le pape ne se lasse pas d’« encourager les autorités politiques comme civiles, ainsi que les entrepreneurs, afin que ce moment délicat puisse être affronté avec la participation de tous » et de leur rappeler qu’«il faut un engagement commun et fort, donnant la priorité aux travailleurs et à leurs familles»[[Benoît XVI, Angélus, 1er mars 2009]], en souhaitant que «de la crise mondiale actuelle naisse la volonté commune de donner vie à une nouvelle culture de la solidarité et de la participation responsable, conditions indispensables pour construire ensemble l’avenir de notre planète [[Discours de Benoît XVI à la CISL]]».

Les efforts doivent non seulement être concertés, et issus d’une réelle volonté commune, mais ils doivent surtout éduquer à la responsabilité. Il faut travailler à la fois sur ce qui est commun, et sur ce qui reste propre à chacun. «Les marchés financiers ne peuvent pas opérer sans confiance ; et sans transparence, sans règles, il ne peut pas y avoir de confiance. Le bon fonctionnement du marché exige donc de donner un rôle important à l’Etat et, lorsque cela est approprié, à la Communauté internationale pour fixer et faire respecter des règles de transparence et de prudence. Mais on doit se rappeler qu’ aucune intervention de réglementation ne peut «garantir» son efficacité sans prendre en compte la conscience morale bien formée et la responsabilité quotidienne des opérateurs du marché, en particulier les entrepreneurs et les grands opérateurs financiers».

Mettre en place des structures saines est nécessaire, mais ne peut suffire. Il faut, à côté de cela, et dans le même temps «atteindre la valeur morale la plus profonde des personnes, il faut une réelle éducation à l’exercice de la responsabilité envers le bien de tous, de la part de tous les sujets, à tous les niveaux : les opérateurs financiers, les familles, les entreprises, les institutions financières, les autorités publiques, la société civile».

Et, l’on y revient toujours, «cette éducation à la responsabilité peut trouver un fondement solide dans certains principes indiqués par la doctrine sociale, qui sont le patrimoine de tous et la base de toute la vie sociale : le bien commun universel, la destination universelle des biens, la priorité du travail sur le capital»[[Note du Saint-Siège sur finance et développement]].

Le mot de la fin reviendra au Saint-Père, qui n’hésite pas à rappeler que l’intérêt ne doit pas être le seul moteur de toutes choses, et que «le monde a besoin de personnes qui se consacrent de manière désintéressée à la cause du travail dans le plein respect de la dignité humaine et du bien commun»[[Discours du Pape Benoît XVI à la CISL]].

Share This