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N’est-ce pas prêter au patriotisme des vertus bien plus nombreuses et bien plus fortes qu’il ne peut par lui-même en porter ?

Je ne le crois pas, en raison du fait que le patriotisme est à la confluence de toutes les réalités charnelles qui font et fondent notre vie quotidienne, qu’il est cet éternel instant présent qui puise dans le passé pour mieux préparer l’avenir, qu’il est cet état d’esprit, cette volonté de l’âme d’assumer toutes les réalités charnelles, non comme un dû mais bien comme un don. Un don que chacun d’entre nous reçoit, enrichit de sa propre contribution en fonction des talents reçus et qu’enfin il confie à ses descendants, à ses enfants, pour un cycle renouvelé.

Sans les vertus du patriotisme, il ne peut y avoir de vivre ensemble durable, de concorde, ni de paix. Tels sont les fruits bénéfiques du patriotisme. C’est donc en souligner l’importance, alors que dans le même temps prononcer ce simple mot vous rend au mieux ringard mais plus sûrement encore suspect de coupable nostalgie. Mais sans doute notre époque déborde-t-elle de paix, de concorde et de fraternité qu’elle a cru pouvoir congédier durablement cette réalité.

Risquons-nous à une première définition du patriotisme en citant Marie-Madeleine Martin, dans son ouvrage couronné à l’époque par l’Académie Française : Histoire de l’unité française.

Le fruit d’une continuité

«La notion de patrie n’est point une sclérose de l’être dans la piété de temps révolus. Elle ne commande point à l’homme le ressassement nostalgique de thèmes défunts. Elle ne murmure pas : “ressuscitons le passé” comme des archéologues soigneux. Elle dit : “je vous désigne ce qui a duré, je vous rappelle ce qui a réussi. Mais je vous l’enseigne pour que (…) vous ajoutiez votre part, car vous êtes des continuateurs”».

La Patrie est le fruit d’une continuité, et donc d’une histoire sur un territoire. Non pas seulement un territoire défini par la géographie, mais un territoire tel que l’a transformé la longue succession des générations humaines en le cultivant et en l’exploitant.

Fruit de la continuité, la patrie est aussi ce que l’Histoire a accompli sur un peuple. Ce sont alors des traditions et des mœurs collectives, des institutions juridiques, politiques, sociales ; un passé historique qui se survit dans le présent ; une religion qui se cristallise en préceptes et en institutions qui forment les consciences et façonnent les âmes ; une langue, une culture littéraire et toute une philosophie de la vie… voilà quelques-uns des fils dont il faut débrouiller l’écheveau si l’on veut définir l’héritage.

On peut parler de liens de filiation de l’homme avec sa patrie. Cette filiation engendre une manière d’être dans la vie familiale, sociale, religieuse. Le terme même de Patrie emprunte une partie de son sens à celui que les latins donnaient à «Pater». Le mot patrie participe à l’ampleur du terme dont il est dérivé, au point que certains parlent de la Patrie comme d’une personne. Elle est une continuité de pères et de fils, une continuité de familles. Et si beaucoup aujourd’hui ne perçoivent plus ce qu’est la Patrie, c’est qu’ils ne perçoivent plus ce qu’est la paternité.

Des caractères permanents

Mais si nous acceptons, en quelque sorte, de personnaliser la Patrie, quels seraient les traits de caractère distinctifs de la Patrie française ? En effet, si la notion de patrie est inséparable de celle de tradition, il faut parler d’une tradition vivante qui a pris corps à travers le déroulement de siècles de luttes, de gloires et de deuils.

Mais il ne s’agit pas d’une collection de souvenirs juxtaposés, car la notion de patrie fait appel à des caractères permanents. Ils forment comme un creuset où viennent se fondre des apports successifs, ils sont facteurs d’une réelle harmonie.
Pour la France tout particulièrement, et une bonne partie de l’Europe, ils découlent, en premier lieu, d’une triple source symbolisée par trois villes, les trois «mères patries» :
– Athènes et la sagesse grecque reposant sur la raison et la mesure des choses,
– Rome et le monde de la Loi et du Droit,
– Jérusalem et la civilisation chrétienne, l’adoration, l’amour de Dieu et l’amour des hommes.

Henri Massis souligne que de ces trois sources fondatrices découlent les idées de personne, de dignité, d’unité, de stabilité, d’autorité, de continuité dont on a pu dire qu’elles étaient les idées mères de l’Occident.

La France, sans être la «propriétaire» exclusive de ces caractères, possède néanmoins une aptitude à l’universel qui fonde et son identité et sa vocation. L’identité d’un pays, comme d’une personne, n’est pas tant l’addition hasardeuse des multiples micros identités de tous les membres qui le composent, mais bien, dans un cas comme dans l’autre, la fidélité à une vocation. En cela réside précisément notre identité.

Le Pape Jean-Paul II, véritable géant de l’Histoire contemporaine, n’a pas craint en 1980 au Bourget de nous demander : «France, éducatrice des peuples, es-tu fidèle à l’alliance avec la Sagesse éternelle ?». De même que le Cardinal Pacelli, le 13 juillet 1937, avait rappelé, à Notre-Dame de Paris, que «les peuples, comme les individus, ont leur vocation providentielle : comme les individus, ils sont prospères ou misérables, ils rayonnent ou demeurent obscurément stériles, selon qu’ils sont dociles ou rebelles à leur vocation».

Patriotisme et nation

Bien cerner le périmètre, le contenu et la finalité du patriotisme est le meilleur antidote à deux funestes dérives, réelles et préoccupantes tentations contemporaines, que sont le nationalisme et le cosmopolitisme, l’un et l’autre se nourrissant de leurs erreurs et excès respectifs, l’un et l’autre responsables de tant de ruines, de misères, d’aliénations, d’asservissements, de déracinements.

Plus encore, face au travail titanesque à entreprendre, face aux défis à relever pour lesquels la raison humaine a peine à entrevoir les moyens à mettre en œuvre et les chances de succès, il convenait de mettre en pratique cette sentence : «Si tu ne sais pas où aller, regarde d’où tu viens». Il sera désormais plus facile, une fois ressourcé à cet héritage dont nous avons aujourd’hui en commun la charge, de partir à l’action, chacun que nous sommes, en fonction de notre vocation personnelle et de nos talents propres.

Notons, après avoir évoqué le patriotisme, qu’il est également difficile d’envisager l’existence d’une patrie sans nation car, lorsqu’une communauté de personnes ne se préoccupe plus de préserver ce qui fait son unité et son originalité, ni de transmettre les biens reçus, le patriotisme n’existe plus alors qu’à l’état de ruine. Au mieux, il est repris par d’autres hommes qui incorporent cet héritage à leur propre culture.

Mais il y a bien pire que la ruine, car au moins la ruine convoque le bâtisseur ou le repreneur ; il y a le musée, car le musée entretient l’illusion d’une vie qui n’est plus.

Jean-Paul II, à nouveau lui, déclarait à l’UNESCO en 1980 : «La nation existe par la culture et pour la culture. Protégez-là comme la prunelle de vos yeux». Manière délicate d’attirer notre attention sur ce trésor dont il sentait combien nous nous en éloignions.

Trente ans après, nous ne cessons, de façon incantatoire, de réclamer et d’espérer davantage de cohésion sociale, revendication qui témoigne du délitement progressif, mais inexorable à ce jour, de notre pays.

Qu’avons-nous fait pour contrecarrer toutes les forces qui s’acharnent et veulent l’éclatement de notre identité nationale ? Cet éclatement, cette dissolution de notre identité nationale entraînent dans nos quartiers l’apparition de groupes ethniques ou tribaux.

Communautarisation de la nation ?

Le communautarisme découle directement de l’abandon programmé de la patrie française. Ces «communautés» sont unies par une histoire commune, issue de l’immigration, c’est-à-dire en fait d’une absence d’enracinement.

La perte des repères culturels et religieux des parents et l’absence d’intégration au sein de la société française ont entraîné l’apparition de codes de conduite, de règles et de langages propres à des groupes restreints, maîtres d’une cité ou d’un quartier. Ce patrimoine commun est bien pauvre et s’apparente à un vent de révolte contre l’identité française. Mais ce repli communautaire est très naturel, même s’il est impossible de parler encore de «patrie», mais… mais…

Je ne cesse, depuis maintenant dix ans, de signaler aux Politiques, avec un grand P, que l’enjeu dans nos banlieues n’est ni urbain, ni social, ni économique. Toutes nos politiques publiques doivent être réévaluées, réexaminées, recalibrées à l’aune du seul et véritable enjeu qui, lui, est d’ordre «culturel». Voire dans un certain nombre de cas, en se gardant de toute généralisation hâtive mais sans sous-estimer pour autant la détermination de certains, d’ordre cultuel.

Un enjeu culturel et…

L’enjeu est véritablement d’ordre culturel. Alors même que le constat posé montre à l’évidence à quel niveau se situe le remède au «mal être» de nos quartiers, de nos banlieues, c’est sur ce plan-là, la culture, que nous sommes désormais le plus démunis, le plus en situation de faiblesse.

En effet, qu’en est-il aujourd’hui de cette culture sensée être, selon Lalande, comme «le caractère d’une personne instruite et qui a développé par cette instruction son goût, son sens critique et son jugement». Roustan ajoute que «le savoir est la condition nécessaire à la culture, mais il n’en est pas la condition suffisante et c’est surtout à la qualité de l’esprit que l’on songe quand on prononce le mot culture, autrement dit à la qualité du jugement et du sentiment d’un homme que l’instruction a perfectionné».

Notre école n‘assure plus la transmission de notre héritage, ainsi que le constate amèrement par exemple le professeur Benetton : «L’école délivre un savoir en miettes, sans ordre, sans repère, sans idée d’excellence ni respect de notre patrimoine… l’enseignement n’a plus à nourrir les âmes, il n’a plus d’autre fonction que la transmission d’un savoir technique… le naufrage des humanités a fait des étudiants d’aujourd’hui des voyageurs sans bagage».

Il conclut que, faute d’une volonté politique ferme, «l’école continuera à atrophier l’âme de nos enfants et notre tradition culturelle se réduira à un mince filet d’eau perdu dans le désert». Autant dire que c’est plutôt ce dernier qui prospère !

Et pourtant, la patrie devait apporter à ses enfants les trésors artistiques, historiques, culturels de son patrimoine et en faire des héritiers riches au moins de cet héritage, ainsi que le souligne si justement Jean Jaurès en rappelant que «les pauvres n’ont que la patrie».

…une guerre culturelle !

Mais encore faut-il que les héritiers sachent qu’ils possèdent un héritage et qu’ils connaissent son contenu. Si aujourd’hui cette transmission ne se fait plus, ou très mal et d’une façon ponctuelle, il ne faut pas avoir la naïveté d’y voir le simple effet du hasard. Cette situation est le fruit d’une guerre culturelle qui est menée depuis plusieurs décades contre le peuple français et son identité séculaire.

Le but de cette guerre est la conquête pacifique du pouvoir politique par la prise de contrôle des esprits des citoyens. Cette forme de lutte prend aujourd’hui une importance considérable avec le développement des moyens de communication qui démultiplient par leur omniprésence, et notamment à domicile, les possibilités de contrôle et d’influence sur les esprits.

C’est ainsi que Gramsci théorisait la chose : «Dans les sociétés occidentales modernes, il n’y a pas de prise de pouvoir politique possible sans prise préalable du pouvoir idéologique et culturel. La révolution de 1789 est un exemple. Elle n’a été possible que dans la mesure où elle avait été préparée par une “révolution des esprits”».

Historiquement, plus près de nous, toujours en France, les événements de Mai 68 en sont un autre exemple parfaitement démonstratif. Même s’ils n’ont pas débouché sur une prise de pouvoir immédiate, ils eurent néanmoins un réel impact par leur imprégnation lente mais efficace des intelligences, des esprits et des cœurs.

Pourtant le pouvoir politique disposait d’un exécutif fort, d’une majorité absolue au Parlement, d’un chef puissant et jouissant d’une popularité exceptionnelle. Tout cela a été néanmoins balayé à moyen terme parce que le travail de sape visant la société civile n’a pas été entravé, ni même perçu. C’est dire le peu de cas que l’on faisait de la culture : en témoigne le fameux mot prêté au Général De Gaulle parlant de la gauche : «Laissons-leur la culture, cela leur fera un os à ronger». Réalité que Jean Anouilh stipendie avec férocité : «Que voulez-vous, les gaullistes voulaient faire de l’argent dans l’immobilier. Ils ont laissé la culture à la gauche pensant que ça ne prêterait pas à conséquence !».

La guerre culturelle se fait à visage masqué par la diffusion et l’entretien d’un état d’esprit, d’un climat ambiant. Dans son ouvrage L’enjeu éducatif, le recteur Yves Durand indique : «Il y a plusieurs manières de détruire les racines culturelles d’un peuple, la manière brutale du maoïsme triomphant au moment de la révolution culturelle des Gardes rouges et celle plus insidieuse, sans doute plus efficace, de la lente subversion qu’a connue l’Occident».

La dialectique de la haine

La méthode essentielle de cette guerre culturelle, qui est aujourd’hui menée contre la France afin de modifier son essence même, c’est la dialectisation de son patrimoine.

Faire naître et entretenir «la contradiction dans l’essence même des choses», telle est la dynamique imaginée par Marx. Elle consiste à faire surgir, en toute situation sociale, historique ou culturelle, deux fronts qui s’opposent et par leur contradiction font le jeu de la subversion : serfs contre seigneurs, bourgeois contre aristocrates, pauvres contre riches, noirs contre blancs, ouvriers contre patrons, droite contre gauche, prolétaires contre possédants, immigrés contre Français, banlieues contre centre-ville, diversité contre enracinement, discrimination positive contre loi commune, nomades contre sédentaires, jeunes contre vieux, intégristes contre progressistes… mécanique indéfiniment renouvelable puisqu’elle puise sa dynamique dans l’imperfection humaine.

Le Manifeste du Parti Communiste commence ainsi : «L’histoire de l’humanité de l’origine à nos jours n’est que l’histoire de la lutte des classes». Ce qui intéressait Marx dans cette affirmation péremptoire qui s’est révélée totalement fausse à l’examen des faits, ce n’était pas sa vérité historique, mais bien son extraordinaire puissance de mobilisation et de transformation de la haine en moteur subversif.

C’est ce que soulignait déjà l’historien Fustel de Coulanges (1830/1889) : «L’Histoire est ainsi devenue chez nous une sorte de guerre civile en permanence. Ce qu’elle nous a appris, c’est surtout de nous haïr les uns les autres (…) Le véritable patriotisme, c’est l’amour du pays, c’est le respect pour les générations qui nous ont précédés. Nos historiens ne nous apprennent qu’à les maudire et nous recommande de ne pas leur ressembler. Ils brisent la tradition française et ils s’imaginent qu’il restera un patriotisme français (…) Nous nourrissons au fond de notre âme une sorte de haine inconsciente à l’égard de nous-mêmes».

Remarque qui nous ramène à notre point de départ : l’amour de la France. Aucune société ne peut se constituer ni se développer en dehors de la conscience d’un destin commun à chacun de ses membres. Si les Français ne savent plus ce qu’il y a de grand, de noble, de respectable dans leur histoire, dans leur patrimoine, comment les immigrés le sauraient-ils et comment auraient-ils envie de s’intégrer dans notre pays, de l’aimer, de le servir ?

Commençons par répondre à cette question. Une fois ce travail fait, il nous sera bien plus aisé de poser le bon diagnostic et d’en tirer toutes les conséquences. Et notre exigence à l’égard, voire à l’encontre, des populations accueillies aura bien davantage de cohérence, de crédibilité et de force.