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Jean-Ousset-300x248L’Action, p. 203  à 210. Se procurer l’ouvrage.

Quatrième Partie : Les circonstances

 

Chapitre I : Situations, circonstances

 

Au moment où des français se lèvent pour défendre la dignité de toutes les personnes et de toute la personne, en particulier des plus fragiles, que faire pour une action durable ?  Ce livre est un maître livre pour bien penser l’action en fonction du but poursuivi.  Tout homme ou femme d’action le lira avec profit pour inspirer son engagement. Jean Ousset est le premier en effet à avoir méthodiquement formaliser une doctrine de l’action culturelle, politique et sociale à la lumière de l’enseignement de l’Eglise pour concrètement répondre au mal par le bien. Action de personne à personne et actions multiformes en réseau, ses intuitions sont mises en œuvre magnifiquement dans l’utilisation d’internet. A l’encontre des pratiques révolutionnaires et de la dialectique partisane, si l’amitié est le but de la politique, Jean Ousset nous montre comment pour agir en responsable, l’amitié en est aussi le chemin.

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Après nous être penché sur le problème des HOMMES… (IIe partie) ; sur celui des INSTRUMENTS et des METHODES qui s’offrent à l’homme pour mieux agir (IIIe partie) il est temps d’aborder le problème des CIRCONSTANCES où l’homme peut se trouver pour agir.

Circonstances, situation, événements ! Les termes importent peu. L’essentiel est de comprendre qu’on entend désigner l’ensemble des conditions de temps, de lieux dont l’action est toujours tributaire.

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Les HOMMES, les INSTRUMENTS, les CIRCONSTANCES, telle est la trilogie de l’action.

Qu’un de ces éléments soit oublié, l’infirmité, l’inefficacité, le désordre sont immédiats.

Ne penser qu’aux circonstances ou à l’outil sans songer à l’ouvrier est folie.

Et fous encore ceux qui, ne pensant qu’aux hommes et aux circonstances, négligent les instruments de l’action.

Et fous toujours ceux qui, ne s’intéressant qu’aux hommes et à l’outil, méconnaissance l’importance des circonstances.

Fou, donc quiconque ne prétend « jouer » dans l’action qu’un de ces trois éléments. Et qui, partant, néglige les deux autres.

A quoi servent, en effet, les soins donnés au regroupement d’une troupe choisie si ceux qui la composent n’ont aucun sens de l’occasion heureuse, de l’obstacle à éviter, de l’opportune transaction, etc.

Plus stérile encore, l’opportunisme sans principes ; autrement dit la foule immense de ceux pour qui agir se borne aux réactions, propos, mouvements suscités chaque matin par l’écho de ce qui s’est produit la veille. Action type de ces journalistes à ce point engagés dans l’analyse du « quotidien » qu’ils en viennent à ne plus penser qu’une fonction de l’instant, au rythme de l’arrivée des « nouvelles ». Aucune vue d’ensemble ou à long terme. Action « à la petite semaine », dont la vanité est d’autant moins perçue que son rythme est plus grisant, ses problèmes plus immédiatement absorbants.

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Mais, pour indispensable que soit le triple souci des HOMMES, des INSTRUMENTS et des CIRCONSTANCES, une certaine ordonnance n’existe pas moins entre eux.

Ainsi formation des HOMMES, meilleure adaptation des INSTRUMENTS, sont toujours utiles, quel que soit l’événement. Car sans HOMMES formés, ni INSTRUMENTS adaptés, les chances les plus étourdissantes ne peuvent être exploitées. Alors qu’il est toujours possible de réagir contre un « coup dur » et, à plus forte raison, de saisir, d’exploiter l’occasion heureuse quand HOMMES et OUTILS ont été bien préparés.

S’il est vrai qu’obstacles et difficultés tendent à nous paraître trop nombreux, il n’est pas moins certain que l’occasion s’offre toujours à qui sait en profiter ; et que ce sont les HOMMES qui manquent, si l’on peut dire, aux CIRCONSTANCES, plus que les CIRCONSTANCES ne manquent aux HOMMES. Combien d’occasions furent perdues ainsi, parce qu’il n’y a pas eu d’HOMMES formés pour les saisir ou que l’INSTRUMENT fut dérisoire dont ces HOMMES disposèrent pour l’exploiter.

Cependant… quelle que soit l’importance du facteur HOMMES et du facteur INSTRUMENTS, un sens juste des CIRCONSTANCES n’est pas moins indispensable… les circonstances ne pouvant manquer d’influencer, peu ou prou, l’action à mener. Car, on s’en doute, la conduite des hommes, l’emploi des instruments, ne peuvent être les mêmes en « démocratie populaire » et dans un Etat catholique.

L’étude des CIRCONSTANCES est donc indispensable pour que le comportement des HOMMES soit plus habile, et mieux réglé l’emploi des INSTRUMENTS.

En pays divisés de croyances, par exemple, des compromis seront à prévoir. Formules d’accords partiels, insatisfaisantes par là-même, et qu’il faudra rendre les moins dangereuses possibles. Ouvertes, si l’on peut, aux améliorations souhaitables.

Obligation, par conséquent, d’être attentif au déroulement des circonstances afin d’utiliser ses moindres ressources, et de choquer, de bouleverser le moins possible. Car, si l’Apôtre a bien écrit que la vérité est à rappeler « opportune et importune », saint Augustin ne manque pas de faire observer qu’il a placé d’abord le terme « opportune ». L’invitation de prêcher, au besoin, « importune – à contre temps », ne figurant qu’ensuite.

Sens de l’opportunité qui n’est autre que le sens de l’EVENEMENT.

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Les circonstances… cadre même de l’action

… autrement dit : le cadre même de l’action, les circonstances, toutes conditions de temps et de lieux, événements divers.

Situation plus ou moins générale, plus ou moins ancienne, nationale, internationale. Ou, tout au contraire ensemble de petits faits locaux. Car s’il est des événements, des situations « à l’échelle du monde », comme on dit aujourd’hui, d’autres n’affectent qu’un seul pays, une seule région, une seule commune.

D’autres encore ont des répercussions qui se prolongent dans le temps, tandis que certains ne dépassent guère le cap de la quinzaine ou du mois. D’où la nécessité de les exploiter sans attendre. Il est des événements qui inaugurent comme des périodes. Des « ères » disait Joseph de Maistre. Il en est d’autres qui ne sont qu’incidents journaliers et locaux. La « Révolution dite française »[1] appartenant, on s’en doute, à la première espèce, tant il est évident que ses répercussions, son influence s’étendirent dans le monde et dans le temps.

  • Il est donc des événements généraux, mondiaux, internationaux.
  • Il est des événements-situations historiques, géographiques, psychologiques d’un pays donné.
  • Il est des événements à portée séculaire. Comme il est des événements occasions heureuses ou désastres d’un jour.

Or, bien que les événements dits importants puissent l’être, en effet, beaucoup plus que les événements réputés mineurs, l’erreur serait grave qui consisterait à penser que ces derniers n’ont pas à être pris en considération. Car il arrive que des événements, d’abord sans importance, ont ensuite l’importance qu’une exploitation habile a su leur donner.

La prise de la Bastille étant le modèle du genre. Preuve que tels petits événements peuvent être riches de conséquences s’ils sont convenablement exploités ; les plus grands succès comme les plus sombres défaites ayant parfois tenu à des riens. Et combien échouèrent pour avoir sous-estimé – tel Louis XVI au 14 juillet – ce qu’ils prirent pour un incident, un événement secondaire.

Extrême variété, donc, des circonstances puisqu’en prenant ce terme au sens très large où nous l’employons ici il peut servir à désigner des faits aussi contrastés que la Chrétienté au Moyen âge, la Révolution Française, l’assassinat du président Kennedy ou le succès de Paul ou Pierre aux élections municipales.

Difficulté, par conséquent, de bien « saisir » l’événement. Il est normalement si complexe qu’il demeure toujours un peu mystérieux.

C’est par là, sans doute, qu’il est cette part de notre action que Dieu se réserve davantage.

Et l’on devine le rôle qu’y peuvent jouer avec la prière, un juste discernement des esprits, de saintes règles d’élection, la pieuse habitude du surnaturel.

D’où la juste fierté de Jeanne quand elle pouvait dire à ceux qui combattaient ses plans :

« En nom Dieu, je vous dis que le conseil de mon Seigneur est plus sûr que le vôtre. Vous avez cru que je me trompais. Et c’est vous qui vous êtes trompés ».

Reste que, pour l’ordinaire, Dieu ne fait pas de miracles et que s’il tient à ce qu’on Le prie, Il attend de nous fondamentalement, ce qui est sage, ce qui est raisonnable.

Et ce qui est raisonnable, ce qui est sage c’est d’étudier les circonstances, non pour en observer curieusement les traits anecdotiques, mais pour en saisir l’essentiel, en comprendre les mécanismes fondamentaux.

D’où l’intérêt d’une sérieuse étude de l’Histoire. Elle est l’immense répertoire de l’action et, partant, la grande éducatrice. Celle qui peut développer ce sens de la situation qui a si souvent décuplé les chances de succès d’hommes ou d’instruments par ailleurs médiocres.

Bonne ou mauvaise, la trame de l’événement (au sens large où l’on a compris que nous prenions ce terme) est le terrain même de l’action. La base de départ obligée, qu’elle nous plaise ou non. Terrain qu’il faut accepter malgré les critiques ou condamnations qu’il peut mériter, car il est ce champ, confié par la Providence, que nous devons, quoi qu’il en coûte, défricher, labourer, féconder au nom du Seigneur.

C’est dans ce présent, et non dans un passé disparu, non dans un futur qui reste à faire, qu’il faut savoir travailler. C’est ce présent qui est notre piste d’envol, pour éloignée qu’elle paraisse du but.

Quand bien même tout semblerait impossible ! Attendu que le moyen le plus sûr de conduire à bon terme une entreprise qualifiée d’impossible, est de faire le premier pas – possible – dans la bonne direction. Chaque possibilité accomplie donnant accès à une possibilité nouvelle. L’impossibilité apparaissant, dès lors, morcelable et morcelé en un ensemble multiforme de petits possibles.

Mais cet ensemble de petits possibles, seul un sens aigu des circonstances peut le découvrir. C’est ainsi que la défaite d’hier peut contenir des éléments de victoire pour aujourd’hui. Dieu excelle à écrire droit, comme on dit, sur les lignes courbes.

Et qui eût cru, au début du siècle, que la « loi sur les inventaires », deviendrait, soixante ans plus tard, une formule de défense contre la dévastation de nos sanctuaires par tels « nouveaux prêtres » iconoclastes ?

L’événement comporte toujours, en effet, des retours surprenants. L’art de l’action consiste à les apercevoir autant qu’à les saisir.

Et s’il est vrai que les événements ne dépendent pas des improvisations de notre caprice, il suffit, parfois, de très peu pour changer le caractère, la direction des circonstances. Aussi comme l’a écrit Maurras,

« Celui qui voit combien d’effets divers et de conséquences lointaines peuvent naître de la plus petite initiative d’un homme ou d’un groupe d’hommes bien dirigés… celui-là devient tout à fait incapable de désespoir ».

 Ou, comme l’a dit Gustave Thibon :

« Est-il enseignement plus viril pour les jeunes générations que de leur montrer qu’aucun héritage du passé n’est acquis, qu’aucune promesse de l’avenir n’est certaine et que la réalité de demain dépend uniquement de leur fidélité, de leur courage… »

et, ajouterons-nous, de leur perspicacité à saisir, à exploiter l’événement.

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La roue tourne sans cesse.

Si donc le but reste le même, il est bon d’en concevoir la poursuite selon des formules extrêmement souples. Des formules qui ne bloquent rien, qui ne condamnent pas les chances de demain à la médiocrité, sinon à la misère d’aujourd’hui. Des formules qui ne risquent pas d’empêcher le progrès à venir.

Or, combien de chrétiens, clercs ou laïcs, auraient volontiers, par ces « temps de concile », momifié l’Eglise par désir exclusif de l’adapter « à notre temps » ? Ce « notre temps » qui demain ne sera plus.

Dès lors, n’est-il pas évident qu’un sens juste des circonstances ne consiste pas à dogmatiser le jour, à dogmatiser le détail de ce qui est souhaitable ou inévitable dans l’immédiat. Cette façon de saisir l’événement n’est en fait qu’une trahison de la doctrine. Un sens juste des circonstances exige, tout au contraire, qu’on ne s’attache pas plus qu’il ne faut à l’aujourd’hui, pour pouvoir mieux demain continuer à progresser vers le seul but imprescriptible.

On ne dira jamais assez que dans l’adversité il est préférable de subir et de se taire que de dogmatiser sa défaite pour essayer d’en adoucir le goût. Il est toujours possible de se relever de l’échec qu’on n’a jamais cessé d’appeler un échec, alors que tout redressement est psychologiquement compromis dès que l’échec est présenté comme le point culminant d’une évolution légitime.

Il n’est pire corruption du sens des circonstances que ces conceptions évolutionnistes au regard desquelles tout est juste et bon de ce qui survient. Conceptions qui simplifient l’événement pour le « messianiser ».

On ne peut, on ne doit « dogmatiser » qu’au plan des vérités suprêmes. Quiconque dogmatise le moyen, l’entredeux, se trouve condamné à cette alternative…

  • ou ce qu’il propose sera satisfaisant au point de vue doctrinal ; et il y a lieu de craindre que la médiocrité de l’événement rende cette quasi perfection impossible.
  • ou ce qu’il propose est immédiatement applicable, et il est à craindre que la valeur de la proposition corresponde à la médiocrité de la situation.

Il serait navrant, dès lors, que le « mieux », codifié par ces textes, puisse devenir quelques mois plus tard un argument susceptible de freiner la continuation de la progression.

Autrement dit, quand, dans l’action, on a un grand retard à rattraper il n’est pas bon de s’encombrer de formules que leur insuffisance dogmatique ou pratique condamne aux plus courtes durées.

Dogmatiser l’étape incite à y rester.

Ayons moins le goût des recettes fixistes que le désir d’aller en avant.

L’homme d’action excelle moins à s’installer dans l’aujourd’hui qu’à saisir dans l’événement immédiat ce qui lui permettra de mieux assurer demain le triomphe de la vérité.

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[1] Expression de Pie XII : « Lettre érigeant N.-D. des Tables à Montpellier en basilique mineure ».

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