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Emmanuel Todd a donné un entretien sulfureux à L’Obs, à l’occasion de la parution de son dernier livre « Qui est Charlie ? ». S’appuyant sur la cartographie des mobilisations du 11 janvier, il a déterminé que ce sont les anciennes terres de catholicité qui seraient « Charlie », l’ex-France « antidreyfusarde, catholique, vichyste », devenue ce qu’il nomme un « catholicisme zombie » profondément islamophobe. Dans une tribune donnée au FigaroVox, Erwan Le Morhedec a relevé les nombreuses incohérences de cette thèse.

Cependant, certains aspects des propos de Todd dans L’Obs méritent réflexion. Il explique en quelque sorte que la France est dominée par une majorité sociogéographique qui trouve son intérêt et sa sécurité dans la conservation inquiète de l’état des choses ; et qui justifie son conservatisme par l’affirmation mécanique de valeurs issues d’un ancien substrat chrétien en décomposition. Un substrat vide de sens car déraciné de toute transcendance, ersatz « zombiesque » d’une veille morale devenue bonne conscience postchrétienne.

Il décrit et décrie ce « gloubiboulga » informe que l’on claironne sous la noble appellation de « valeurs de la République », lesquelles s’incarnent désormais dans un ultra-laïcisme répressif pour donner le spectacle ubuesque d’une société « devenue totalement hystérique jusqu’à aller convoquer des gamins de 8 ans dans des commissariats de police ».

Pour l’historien et démographe « c’est dans cette ambiance de reflux inexorable du religieux que la France se découvre d’un seul coup obsédée par les symboliques religieuses. Tout est religieux désormais (…) parce que la religion s’éclipse (…) et que rien d’autre ne l’a supplantée ». S’il s’affirme lui-même « totalement sceptique sur le plan religieux », il ajoute qu’il « n’a jamais été prouvé qu’une société pouvait vivre sans croyance ».

Todd fustige « la France des classes moyennes centristes qui est en état de crise religieuse, qui a été ébranlée par la disparition ultime de toutes ses croyances, qui est dans un état de vide métaphysique abyssal ». Nous voici donc avec « une société dominée par des classes moyennes qui ne croient plus à rien, qui ne savent plus où elles vont ».

Et Todd de décrire une « néo-République qui n’aspire à fédérer que sa moitié supérieure éduquée, les classes moyennes et les gens âgés », le tout formant « un bloc hégémonique qui a une incroyable puissance d’inertie et paralyse tout le système français ». Voici un « objet sociopolitique étrange qui continue à agiter le hochet grandiose de la liberté, de l’égalité, de la fraternité ».

Je crois que l’idée d’une fracture sociogéographique entre une néo-République zombie et le peuple de la France profonde et périphérique est juste. Le fossé se creuse entre ceux qui tirent leur épingle du jeu et ceux qui restent en carafe dans le processus de mondialisation. Et cette fragmentation sociogéographique soulignée par Christophe Guilluy rejoint la fragmentation socioculturelle décrite par Laurent Bouvet dans « L’insécurité cultuelle ».

D’où cette difficulté à refonder, construire et faire vivre – sur les ruines d’une métaphysique commune inexistante – les communautés de destin et amitiés sociales qui font un peuple.

Guillaume de Prémare
Chronique Radio Espérance du vendredi 8 mai 2015

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