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Une notion statistique

Dans ce but, signalons tout d’abord qu’il s’agit d’une notion statique, c’est-à-dire valable à un moment précis. Elle renvoie à la question de savoir si les hommes occupant un territoire ont, sur le plan économique en général, intérêt à être plus ou moins nombreux. Dans la pratique cependant, le terme reste ambigu. Intuitivement, il est facile de s’accorder pour dire qu’un territoire est surpeuplé à partir du moment où on estime que les individus qui y résident seraient plus à l’aise, plus “riches”, s’ils étaient moins nombreux; c’est pourquoi tous les tests de surpeuplement reposent sur le manque de quelque chose (de nourriture, d’emplois, d’espace, etc.). Pourtant, rien ne permet d’affirmer que l’utilisation de ces différents critères aboutit à un diagnostic unique. En conséquence, parler de surpopulation sans indiquer par rapport à quoi ne veut rien dire ! De plus, lorsqu’aucun critère ne s’impose, la démarche scientifique exige de procéder par recoupements afin de mieux cerner la réalité [[Si on se contente de considérer le nombre d’individus par rapport à la surface, alors c’est en Asie océanique, mais aussi en Europe occidentale et sur la côte orientale d’Amérique du Nord, et non en Afrique ou en Amérique Latine, qu’on trouve les zones de peuplement les plus denses !]]. Ces précautions ne sont pas suffisantes. Prenons en effet l’exemple, rencontré dans diverses régions du monde, d’une consommation alimentaire par habitant ne répondant pas aux besoins physiologiques. Avant de parler de surpopulation, encore faut-il vérifier que la sous-alimentation ne concerne pas qu’une partie de la population, ce qui signifierait alors qu’elle s’explique par le régime social en vigueur. De même faudrait-il s’assurer que le départ d’une partie de la population améliorerait la situation de ceux qui restent. Seconde leçon à tirer donc : ne pas confondre concomitance et causalité ! Toutes ces vérifications sont évidemment exigeantes; elles sont la condition d’un travail sérieux, rarement effectué malheureusement. Enfin, il faut considérer la dimension opérationnelle : excepté pour ceux qui veulent exploiter son caractère émotionnel, quelle peut être l’utilité de la notion de surpopulation ? Au-delà de sa capacité descriptive et évocatrice, elle apparaît limitée. Pour le montrer, remarquons qu’il y a deux façons d’exprimer le fait que les ressources sont insuffisantes pour répondre aux besoins de la population : les uns diront que le territoire est surpeuplé, les autres diront qu’il est sous-développé… Il ne s’agit pas d’une querelle de vocabulaire. Dans le premier cas, on laisse penser que la population est responsable des difficultés rencontrées; mais comme on ne peut pas supprimer les personnes présentes, on déplace le problème en disant qu’il faut les empêcher de procréer; cela n’a évidemment rien à voir; seule une analyse dynamique [[Rappelons que la forte croissance démographique est d’abord la conséquence d’une baisse de mortalité. Pour le comprendre, il faut intégrer les développements les plus récents de l’étude scientifique des populations; celle-ci montre que la surpopulation n’est pas une menace et que nous sommes sans doute entrés dans une phase de dénatalité. Il est remarquable de constater, tandis qu’on cherche de façon tout à fait arbitraire à opposer science et religion, que c’est dans un document du Conseil Pontifical de la Famille (“Evolutions démographiques, dimensions éthiques et pastorales”, 1994) qu’on trouve l’une des plus récentes prises en compte des avancées de l’analyse scientifique.]] permettrait d’aborder une question qui concerne le futur. La seconde expression, celle de sous-développement, est plus positive puisqu’elle revient à chercher les moyens (politiques, sociaux, culturels, économiques, etc.), de satisfaire la population existante. En conclusion, il est bon de savoir que : – parler de surpopulation sans autre précision et globalement n’a aucun sens et ne correspond à aucune réalité; – ponctuellement, la notion peut servir à décrire une situation momentanée (le métro aux heures de pointe !) sans que cela soit suffisant pour dégager des solutions pour l’avenir (notion statique); – le plus souvent, le terme est employé pour faire peur (aspect mythique) afin de faciliter l’adoption de mesures malthusiennes dont les conséquences sont pires que le mal.

 

Que retenir de la conférence du Caire ?

La presse a largement couvert l’événement au cours des semaines qui ont précédé la tenue de la conférence du Caire sur la “Population et le Développement”. Ce fut souvent pour caricaturer les positions du Pape, placé malgré lui au coeur de la polémique. Les choses se sont calmées depuis, ce qui permet, la sérénité retrouvée, de faire le point. Rappelons que ce sont des délégations représentant les Etats qui se sont réunies. Il ne s’agissait donc pas d’une réunion de scientifiques, même si on peut penser que les Etats élaborent leur position en consultant des spécialistes. Mais cette précision est importante pour bien comprendre qu’il n’y avait pas d’un côté le camp des experts et de l’autre celui des religieux. Quant à l’objet de la conférence, il était de fixer des orientations d’action en matière de développement. Dans ce contexte, certains se sont étonnés de la présence du Saint-Siège [[C’est ce terme qui convient parce qu’il désigne justement l’Etat, souverain au regard du droit international, dont le Pape est le chef.]]. Et pourtant, non seulement celui-ci a montré son poids sur la scène internationale, mais il a donné aux débats une dimension supplémentaire. En élevant la voix, il a stoppé, au moins provisoirement, la propagation d’une culture de mort. Il n’était d’ailleurs pas seul, même s’il a sans doute joué un rôle moteur en confortant d’autres Etats (Argentine, Bénin, Equateur, Honduras, Malte…) qui n’auraient peut-être pas osé braver la tutelle des grandes puissances. Par ses interventions, le Saint-Siège a montré combien le thème de la “Population et du Développement” a de l’importance pour le bien-être et le progrès de la famille humaine. Réciproquement, il ne peut pas y avoir de développement durable sans une réflexion approfondie sur ce qu’est l’homme et sur sa destinée. En affirmant que l’éthique est une dimension réelle de l’existence humaine et que l’absence d’une vision claire à ce sujet était une contradiction avec la prétention de favoriser le développement, le Pape défendait une position réaliste et de bon sens. La confusion est venue du fait que les réunions préparatoires avaient abouti à une polarisation sur la dénonciation de la croissance démographique, sans en analyser d’ailleurs les causes. Le Pape a eu le mérite de souligner l’illusion consistant à prétendre régler les problèmes du développement par la réduction de la natalité. Son message est beaucoup plus positif. Il appelle à la responsabilité, il dégage une solution “par le haut” fondée sur un comportement respectueux à l’égard des autres. La Conférence du Caire était une occasion historique pour progresser dans cette direction. La délégation du Saint-Siège a donc appuyé toutes les propositions contribuant à fonder le développement sur la personne, amélioration du statut de la femme et éducation en particulier. En revanche, elle a dénoncé le mythe de la surpopulation, ses tenants révélant leur esprit partisan lorsqu’ils préconisent la contraception par tous les moyens y compris l’avortement mais passent sous silence les méthodes naturelles de planification familiale, pourtant scientifiquement efficaces, peu coûteuses et dépourvues d’effets collatéraux. L’action du Pape a-t-elle finalement été bénéfique ? Le fait d’avoir suscité le débat est déjà en soi positif. Au-delà, sa détermination a contribué à atténuer l’impact idéologique de la Conférence. La façon dont la presse s’est désintéressée de son déroulement et surtout de ses résultats est tout à fait révélatrice de ce point de vue. Cela ne signifie pas que tout soit parfait. L’avenir reste bouché, les adversaires de la famille n’ayant pas dit leur dernier mot. Certes, la délégation du Saint-Siège s’est félicitée de la tenue de la Conférence, souhaitant qu’elle marque le commencement d’une réflexion nouvelle et plus profonde sur la politique familiale. Elle s’est associée au consensus établi dans la mesure où le développement est relié à la population, où toute forme de contrainte dans les politiques démographiques est dénoncée, où la famille fondée sur le mariage est reconnue comme unité fondamentale de la société. Mais elle a émis de fortes réserves sur le document final parce que l’avortement y est considéré comme une dimension de la politique démographique et parce qu’il contient des références pouvant être comprises comme une acceptation de l’activité sexuelle extra-conjugale ; les réserves sont même générales sur les chapitres qui concernent les domaines d’application. Le Saint Siège n’a donc pas estimé devoir rejeter en bloc le document malgré ses insuffisances et sa vision partiale. Les améliorations qui ont pu être introduites méritaient peut-être cette indulgence. Mais il ne faut pas sous-estimer l’importance des réserves exprimées. Elles incitent au minimum à la vigilance; elles illustrent l’importance d’une bonne formation sur des sujets qui concernent chacun et sur lesquels nous pourrons revenir.

 

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