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« Soyons ingouvernables ». Ce slogan était inscrit sur une modeste pancarte brandie par un manifestant le 1er mai dernier. Il peut être interprété de diverses manières.

Nous pourrions par exemple y voir l’expression de la dignité humaine qui refuse l’instrumentalisation par un pouvoir qui ne veut pas le bien des personnes et de la communauté mais poursuit ce qui lui est utile et agréable. En ce sens, refuser de se laisser gouverner, c’est refuser de se laisser instrumentaliser, refuser d’être réduit à un objet malléable et manipulable.

Toutefois, 50 ans de dialectiques savantes ont répandu l’idée que tout pouvoir est par nature instrumentalisant. En ce sens, ce « Soyons ingouvernables » ne traduirait pas une défiance conjoncturelle envers le pouvoir en place mais un refus structurel de tout pouvoir. Si tout pouvoir instrumentalise la personne au service de ses intérêts propres et/ou de puissances dominantes, alors il faut être ingouvernable, toujours, partout et en toutes circonstances.

On voit bien le danger d’une telle posture : le chaos et l’anarchie. Mais il y a ici quelque chose de plus grave encore que l’anarchie : il y a l’idée que le service désintéressé des personnes et de la société n’existe pas. Voici une autre atteinte à la dignité humaine : si l’on dénie à l’homme la capacité du don – et donc de l’amour – on lui assigne une anthropologie incapable de construire un lien social authentique.

Nous vivons cette crise anthropologique, qui est une crise métaphysique profonde conduisant tout droit à la « dissociété », à la guerre de tous contre tous. Nous n’y sommes pas encore mais cela nous guette, comme en témoigne l’atomisation tribale de l’Agora, qui devient une sorte de pétaudière assourdissante où s’affrontent des tribus dialectiques urbaines.

Dans ce contexte, il est difficile d’y voir clair. Comment en serait-il autrement quand l’homme doute de ce qu’est l’homme, quand il se dénie une nature propre, quand il ne sait plus comment articuler la personne et la société, quand il ne sait plus, au fond, ce que signifient servir et aimer, donner et recevoir ? Ne touchons-nous pas ici du doigt l’état intérieur de l’homme occidental postmoderne ?

Voici ce qu’écrivait Michel Houellebecq dans son recueil de poèmes « A la poursuite du bonheur », en 1991 : « Nous voulons quelque chose comme une fidélité, comme un enlacement de douces dépendances, quelque chose qui dépasse et contienne l’existence ; nous ne pouvons plus vivre loin de l’éternité ».

Je crois que la société vire à la pétaudière ingouvernable parce que nous ne vivons plus l’expérience existentielle de cet « enlacement de douces dépendances » qui nous dispose à aimer donner et recevoir. C’est bien là pourtant que se situe le mystère de l’amour de don, qui est un avant-goût terrestre de l’éternité et sans lequel la Cité ne tient pas.

Guillaume de Prémare
Chronique diffusée sur Radio Espérance le 6 mai 2016

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