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Permanences 476-477

 

Le plus grave problème de la France ? Ce n’est pas le chômage, ce n’est pas la désindustrialisation massive, ce n’est pas même la très inquiétante érosion démographique, ni la mise en péril d’activités économiques traditionnelles (la pêche, l’agriculture, l’artisanat et bien d’autres, hélas !), ni la détérioration accélérée des services publics; ce n’est pas non plus la déliquescence de tout souci spirituel chez la plupart de nos contemporains, pour effrayant que cela soit; ce n’est pas non plus, tout aussi effrayante, la « grande déculturation », comme dit Renaud Camus, de notre jeunesse et pour tout dire d’une majorité de ce qui reste de « peuple français »; ce n’est pas la relégation de la langue française au rang de langue seconde sur notre territoire même en des domaines d’activité de plus en plus nombreux, ce n’est pas l’insécurité ni les barbaries urbaines, ni la désintégration sociale de quartiers et quelquefois de villes entières; ce n’est pas non plus l’abstention électorale et à travers elle l’indifférence, ou le désespoir civique qui se généralise à mesure que croît l’incivisme; ce n’est pas la pauvreté croissante d’une bonne partie de notre peuple, qui accroît régulièrement le nombre des Français qui ne mangent plus à leur faim, et ceux qui ne peuvent plus se soigner; ce n’est pas, non plus, l’illisibilité diplomatique de la France, ses protestations d’indépendance et son complet suivisme qui l’envoie, au nom de la solidarité atlantique, faire tuer ses soldats dans les montagnes d’Afghanes, ni même l’effacement régulier de sa voix dans le monde -et pourtant tout cela, dont la liste n’est d’ailleurs pas exhaustive est grave, très grave, composant autour de nous le tableau d’un pays en perdition. Mais le pire est ailleurs.

Le pire est dans l’abandon quasi-complet du seul instrument capable de porter remède à tant de maux, c’est à dire la souveraineté, la légitimité et par là l’autorité de l’Etat, autrement dit dans la mise hors jeu de l’Etat : tel est bien le mal le plus profond, et peut-être le plus définitif car c’est de celui-là que dépendent tous les autres. Aucun des périls que l’on vient d’énumérer n’aura de solution sans la conscience et la mise en œuvre d’un Bien commun, c’est à dire d’un Etat et ce dont il est la garant, une nation et une civilisation. Sans un Etat légitime et souverain aucun des maux qui nous affligent ne trouvera de solution, et nous glisserons au chaos; cela est arrivé souvent, nul n’en fut jamais épargné.

Du gouvernement à la gouvernance…

Inutile de décrire le lent processus par lequel l’Etat s’est disqualifié lui-même, cédant aux critiques des élites de toutes sortes et d’abord des élites économiques et financières pour lesquelles il est depuis toujours le grand gêneur. Ce grand gêneur qu’est l’Etat indépendant, autrement dit la Souveraineté fut toujours en butte aux féodalités de tous ordres : potentats économiques et financiers, syndicats et corporations, partis et magistratures, pouvoirs supra-nationaux, maîtres de l’opinion, on n’en finirait pas d’énumérer les sept plaies d’Egypte…; à ces autorités de fait, pendant longtemps, l’autorité de droit que représente l’Etat démocratique a toujours tenté de résister -certes, avec des hauts et des bas, du moins jusqu’au grand bas, au très grand bas consécutif à la révolution culturelle si complètement réussie de 68, qui fut plus violente en France que nulle part ailleurs. Inutile aussi de revenir sur les piliers qui sous tendent nécessairement toute autorité légitime, quel que soit le nom qu’on lui donne indépendance ou souveraineté, souveraineté nationale ou populaire, Droit, Bien Commun etc.. Inutile enfin de revenir sur tous les aspects de cette dilapidation, aspects sur lesquels les souverainistes ne cessent de revenir depuis une quinzaine d’années,clamans in deserto, et dont la dépossession européenne, grande machine à détruire les Etats dans laquelle la France, par idéalisme ou haine de soi, s’est laissée prendre plus que toute autre, est l’un des plus brutaux, mais non point le seul qui devrait préoccuper quiconque s’intéresse à la survie d’un Bien public, qu’il soit de droite ou qu’il soit de gauche.

De tout cela l’analyse fut souvent faite -analyse qui passe hélas au dessus des préoccupations communes, alors même que tout la confirme alentours, et qu’elle prend un tour de plus en plus angoissant ([[Voir par exemple le dossier spécial des Cahiers de l’Indépendance n° 7 : Le retour de l’Etat -janvier 2009. Et, dans cette même revue, les articles de Gérard Frémiot sur la déliquescence de l’Etat. Les Cahiers de l’Indépendance: ADALI, 51 rue de Paradis, 75010 Paris. 01 43 64 17 25).]]).

Ce que nous n’avons pas dit, et qu’il faut dire un jour, au risque de paraître vindicatif, c’est que cette déliquescence a d’abord un fondement moral. Un peuple à qui l’on a sans répit enseigné, trente ans durant, que tout Bien était discutable a finalement désappris la conscience de tout Bien, à commencer par celle du Bien Public; peu à peu, chez la plupart de nos concitoyens, l’activité cérébrale, et le souci de l’avenir, se sont repliés sur la sphère privée, c’est à dire sur la calcul exclusif, obsessionnel et souvent épuisant, de leur intérêt particulier, calcul qui n’équivaut nullement à la recherche du bien -ni privé, ni public. Dès lors, plus de gouvernement possible, sinon une succession ahurissante de faux-semblant, de postures en trompe l’oeil, et finalement d’impostures[[Voir à ce sujet le récent et excellent ouvrage de Marie-France Garaud « Impostures politiques » (Plon)]] .

Gouverner sans gouverner n’est pas simplement une simple et quotidienne forfaiture (pour utiliser un terme juridique), c’est aussi une permanente indignité pour le dire d’un terme moral, celle d’une classe politique qui, tout en se prétendant universellement démocrate n’en insulte pas moins le corps politique, c’est à dire le peuple, en lui faisant croire qu’elle gouverne, qu’elle peut prendre des décisions, qu’elle va prendre des décisions, qu’elle est en d’autres termes responsable, alors que d’un authentique gouvernement et de la moindre des décisions importantes elle n’a plus aucun moyen. Chacun fait semblant, et tout le monde vit dans ce mensonge : que le pouvoir n’a pas le pouvoir et que le gouvernement ne gouverne à peu près rien. C’est le mensonge le mieux préservé de France, tant sont puissants les instruments de la manipulation médiatique…

L’économie en soins palliatifs

En réalité, nous sommes sortis du véritable Gouvernement pour entrer dans la « gouvernance » la plus molle, la seule préoccupation étant d’assurer la croissance indéfinie d’un sous-système économique l’emportant sur toute valeur et ravageant tous les domaines de l’activité humaine, jusqu’aux civilisations elles-mêmes ; la preuve étant enfin administrée que l’économie ne comporte pas elle-même de réponse aux problèmes économiques. Il faut mesurer l’ampleur de ce bouleversement dans le système des idées dominantes. Depuis quelques mois, chacun voit que la rationalité limitée à la compétition économique, le sans-frontiérisme systématique, la «mondialisation » indéfinie, n’étaient, comme tout fait monté en dogme, que des aveuglements

Du coup les dénommées « élites » ont perdu leurs repères idéologiques et se trouvent bien impuissantes à concevoir une réponse qui soit à la hauteur du phénomène – y compris quant à ses aspects les plus immédiats, la « crise financière ». L’équation est simple mais terrible : la maladie est le crédit incontrôlé, et le remède est aussi le crédit à tout va; on « injecte des liquidités » comme on injecte un médicament qui soulage et permet de passer la nuit, mais tuera tot ou tard le malade : l’économie mondiale est en soins palliatifs… Le mieux, ou le pire, est que cette injection continue de milliards un temps salvateurs renforce le sentiment populaire qu’il existe un trésor caché, chacun se persuadant qu’il suffit de« débloquer les crédits » pour que tout se règle : l’argent-roi règne tant dans les esprits, gouvernants et gouvernés mêlés, qu’il passe aux yeux de tous comme la solution universelle aux problèmes dits « politiques », différant toute réforme structurelle. Les cercles vicieux de la déliquescence sont partout.

De la gouvernance à l’anarchie

A l’indignité des faux gouvernants en carton pâte qui s’agitent dans ce théâtre d’ombres, s’ajoute souvent la plus simple bêtise. Les uns parviennent à faire croire qu’ils sont « de gôche », les autres à faire croire qu’ils sont « de droite » comme si ces étiquettes avaient la moindre importance : « barre à droite », ou « barre à gauche », qu’importe quand le navire est échoué sur le sable ! La réalité est qu’il n’y a plus de politique au sens précis de ce mot, désormais compris comme une succession de calculs plus ou moins habiles, la filiation à telle ou telle écurie qui reste la condition de l’élection -élections qui n’ont bien entendu plus guère d’enjeux sinon la distribution de postes, lesquels sont innombrables et prolifèrent à mesure de l’impuissance publique.

A ce jeu les Français se laissent de moins en moins prendre, et il suffit d’observer les résultats de la dernière élection pour sourire d’une prétendue majorité qui ne représente même plus 12% du corps électoral réel… Ce qu’il y a au bout de ce processus, ce n’est pas simplement le dépérissement de la démocratie, point qui est atteint depuis lurette (cf. référendum du 29 mai 2005) mais la pulvérisation lente de la légitimité, et finalement l’anarchie. « Ploum ploum tralala, anarchie vaincra ! «  répétaient les soixante-huitards. Elle a vaincu en effet, et pendant que les dérisoires gaullistes des années 70 et 80 stigmatisaient à cor et à cri le danger communiste, c’est elle, la vielle anarchie, et non l’étatisme ou la dictature, qui s’installait pas à pas, année après année, renoncement après renoncement.

Y-a-t-il encore des Etats en état de marche ? La question ne vaut pas pour tous ; pas pour les Etats-Unis, ni pour la Russie, ni bien entendu pour ces pays émergents dont les Etats sont de véritables guerriers -et qui à eux seuls ont réalisé en 2008 78% de la valeur ajoutée mondiale, l’Europe en réalisant désormais moins de 10%. Plus près de nous, certains Etats semblent tirer leur épingle du jeu : la Grande-Bretagne ayant évité le piège de l’Euro, a gardé sa souveraineté monétaire : elle a pu dévaluer, sauvegardant ses positions commerciales et protégeant désormais ses emplois; l’Allemagne, qui garde ses forces propres et a su consentir des réformes structurelles, peut regarder avec quelque recul, et hauteur, le dépérissement des ses partenaires. En définitive, c’est bien, avec la Grèce et les pays latins, la France qui est le plus en danger, elle qui est depuis ses origines toute entière construite sur son Etat, la notion de service public, la conscience d’un Bien commun supérieur, c’est à dire sur une morale publique. Celle ci s’est tant évaporée qu’une question se pose : allons nous nous laisser entraîner dans le grand « ensauvagement » d’un monde hors contrôle, vers l’anomie morale (la négation du Bien), l’anarchie juridique (la majorité de nos lois ne sont plus appliquées ) et le chaos social, la guerre entre tribus ou « communautés ». Nous voici face à ce choix : soit la politique, l’Etat, la Souveraineté reprennent leur traditionnel primat, soit nous glissons à l’anarchie.

Ce genre de situation est-il nouveau ? A regarder notre longue histoire, non. Toute l’histoire de France met en scène non point l’opposition de l’ordre et du progrès comme « républicains » et « démocrates » tentent de le faire à accroire depuis 1791 (opposition bien entendu fausse puisque le progrès dépend de l’ordre et l’ordre du progrès) mais l’opposition, beaucoup plus sourde, plus constante et plus grave entre l’ordre, c’est à dire l’autorité d’un Etat légitime et souverain, et l’anarchie, c’est à dire le règne des puissances de fait, en un mot la loi du plus fort, qui n’est jamais une loi. Combien de fois, depuis la révolte d’Etienne Marcel, le si prémonitoire Prévost des Marchands, ces puissances de fait ont réussi à subvertir le pouvoir légitime ? On ne les compte pas, il en revient à chaque siècle. Sans cesse l’Etat s’étiole et quelquefois s’effondre, comme il s’effondre aujourd’hui, laissant place à ces puissances de fait magnifiques, ces nouveaux féodaux dont la gamme inclut toutes les formes inimaginables de marchands de papiers, des banquiers aux journalistes.

Mais ce qu’enseigne aussi l’Histoire de France c’est que toujours, tôt ou tard, du chaos, et des violences en tous genres, qu’engendre l’anarchie, et de la déréliction d’un peuple qui ne peut ni y vivre ni même y survivre, émerge tôt ou tard, le plus souvent dans le drame, la conscience d’un bien public nécessaire, par là d’une autorité légitime, par là de l’Etat. Au reste, la technicité du monde contemporain, l’effrayante perspective d’un application sans contrôle des avancées de la science (que l’on songe aux perspectives ouvertes par les manipulations du génome humain), la résurgence multiforme, autour de nous, de la violence, rendront bientôt l’Etat plus nécessaire qu’il ne le fut jamais. A moins de décréter une fois pour toute abolis et le peuple et l’Histoire, ce à quoi se laissent aller souvent nos intellectuels et jusqu’aux meilleurs, il faut donc croire qu’il y aura de nouveau une union des patriotes, de nouveau une res-publique capable de s’imposer aux puissances privées aujourd’hui dévorantes parce qu’elles ont depuis plus de quarante ans la bride sur le cou, et de nouveau un Etat, sans lequel il n’y aurait plus d’histoire de France.

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