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Saint DominiqueConsidérons aujourd’hui l’efficacité de « la formation doctrinale[1] par enchaînement logique de vérités mises à leur vraie place et selon une progression qu’on pourrait presque dire linéaire.

  • Soit qu’on parte des notions les plus élémentaires du savoir humain : notion d’ « être » et notion de « vérité ». Dont les développements s’enchainent comme en s’élevant.
  • Soit qu’on parte de Dieu, et que ce sommet, de sa lumière, le regard descende, selon l’ordre de la Création.

Avouons-le, c’est sous cet aspect d’une extrême et magnifique rigueur intellectuelle qu’au temps de notre jeunesse la doctrine de l’Eglise nous a le plus enthousiasmés. De saint Justin martyr à saint Augustin, de saint Augustin à saint Thomas, de saint Thomas à Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII, Pie X, Pie XI, Pie XII, quelle éblouissante continuité dans la poursuite autant que dans la toujours plus précise révélation du vrai. Oui ! tout l’essentiel était bien là, s’offrant à nous, dans l’harmonieuse unité d’une gradation parfaite. Exorcisme foudroyant qui nous lessiva, comme dans un éclair, de tout ce que nous avions pu ingurgiter déjà de la mélasse idéologico-démagogique des penseurs accrédités de l’univers contemporain. C’était enfin la lumière ! Et point seulement la lumière d’un péremptoire démonstration vrai ! Mais la lumière plus fascinante encore de l’harmonieuse beauté d’un vrai, non seulement démontré, mais justifié dans la splendeur de sa double finalité divine autant qu’humaine ! Oui, ce fut bien, et cela reste encore (par cela restera toujours… au moins pour ceux qui accepteront d’ouvrir leurs yeux, leur esprit et leur cœur au spectacle de ces merveilles)… ; oui, ce fut alors la passion qu’on nous avait prédite, pour la magnificence de cet enchaînement de vérités « mises à leur place céleste » ; et qui « développent au regard un ordre harmonieux si satisfaisant pour l’esprit que le rêve de l’homme est, sans conteste de pouvoir s’en composer l’exacte et entière synthèse ».

Non que nous ayons eu la candeur d’imaginer que cette seule formule pouvait suffire.

La seule connaissance des choses par le caractère abstrait de leurs notions universelles (dûment expliquées, classées, hiérarchisées) ou, plus simplement dit, la connaissance des choses par la doctrine, par la métaphysique des choses, fait, certes, gagner beaucoup de temps. Et, pour peu qu’on la sache bien étudiée et méditée, elle peut être le roc d’une inébranlable certitude. Surtout quand ses propositions sont garanties par le Magistère Infaillible. Mais… (car il y a un « mais »)…, ce type de connaissance, dans la mesure où, par sa simplicité, peut satisfaire plus dogmatiquement l’esprit, risque de conduire un peu trop à une observation moindre du concret. Favorisant ainsi un « essentialisme », un « a priorisme » qui tendra à dénoncer comme trahison, la moindre condescendance charitable, la moindre exigence diplomatique, la moindre prudence dans l’affirmation. Tout cela parce qu’au degré où l’on croit plus vertueux, sinon plus saint, de se tenir, les habiletés d’une action qui se veut efficace (comme c’est le devoir strict de toute action…) apparaissent suspectes, voire dangereuses ! D’où ce fait que l’exclusivité d’une pareille méthode, loin de façonner des hommes d’action ou de gouvernement, risque de fabriquer un peu trop de simples « bons-manieurs-de-concepts ». Pour lesquels les clivages ne pourront être qu’abrupts, les oppositions insolubles. Alors que la vie est tout autre. Car si l’erreur et le péché sont, comme tels, à condamner sans concession… ; pour l’égaré et le pécheur, c’est autre chose ! Et quand serait-il de nous, … si Dieu, au lieu de nous traiter en tant que « pécheurs » nous traitait en tant que « péchés ».

Car, enfin, même au seul plan d’une sérieuse formation doctrinale, celle que nous venons d’évoquer est loin d’être suffisante ; et aussi complète qu’on le croit ! Même au regard de l’orthodoxie chrétienne. Laquelle, en effet, dépasse (ô combien !) l’étroite piste linéaire d’un enchaînement logique, pour véridique qu’il soit.

Comme l’a dit Shakespeare :

il y a et il y aura toujours plus de choses au ciel et sur la terre que dans le plus beau système de philosophie.

Ce qui n’incite pas à faire fi de ce genre de systématisation. Ce qui rappelle l’insuffisance d’en rester là.

Et combien fragile risque d’être une formation, même doctrinale, si elle n’est fondée que sur une systématisation de concepts logiquement sélectionnés ; et que soit oublié, sinon tenu au second plan ce que peuvent seules nous apprendre l’histoire de l’Eglise et la vie des saints.

Combien, en effet, se font une idée toute spéculative (et par là même : superficielle) du christianisme, qui accompliraient d’immenses progrès dans les voies du Seigneur s’ils prenaient soin de méditer, un peu plus et un peu mieux, l’histoire, si mystérieuse parfois, des cheminements tragiques ou pitoyables par lesquels Dieu se plaît à conduire son Eglise et à guider ses préférés.

Il faut être bien ignorant, ou bien aveugle, pour ne pas savoir distinguer, en chaque domaine, et cette part d’indispensable vérité (bien sûr) que la foi et la raison systématisent… ; mais aussi ces autres leçons, non moins précieuses, des principales motivations du comportement humain ; quelles qu’aient été, ou que soient, les époques ou les latitudes !

Formation plus complète, donc, et d’autant plus nécessaire que, depuis le triomphe de la philosophie dite « moderne » le divorce n’a pas cessé de s’aggraver entre ce qu’on a appelé la « raison pure » et la « raison pratique ». Au point que, pour beaucoup, il existe désormais comme deux univers, aux vérités spécifiques, sinon contradictoires.

  • D’une part, l’univers des vérités doctrinales, propres à satisfaire le goût de notre intelligence pour la logique formelle et l’absolu.
  • Et d’autre part, l’univers de ce qui se passe en fait, de ce qui évolue autour de nous : univers dont les exigences et les maximes n’auraient presque rien de commun avec l’ordre des vérités précédentes.

D’où la nécessité d’une formation doctrinale qui, non seulement ne puisse prêter le flanc à ce danger, mais qui par l’harmonie de ses composantes soit un démenti permanent d’une pareille dichotomie.

Ce qui explique et justifie qu’au seul chapitre (1er point) de la plus « sérieuse formation doctrinale » que nous nous proposons de donner désormais, deux nouvelles formules soient encore à présenter… dont, nous parlerons la prochaine fois ».

[1] Permanences n° 171, juillet 1980, p. 19, 20, 29 et 30.

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