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Régis Debray : le politique, le philosophe et le savant (Le JDD 2 mai 2020)

 « Un principe nous guide pour définir nos actions, il nous guide depuis le début pour anticiper cette crise puis pour la gérer depuis plusieurs semaines et il doit continuer de le faire : c’est la confiance dans la science » a déclaré Emmanuel Macron dans son allocution télévisée du 12 mars. Nos dirigeants actuels, en s’abritant derrière des autorités scientifiques, avec leurs décisions confuses et leur manque d’anticipation, répondent mal à leurs obligations d’hommes politiques. Pour l’écrivain et philosophe Régis Debray, la crise du coronavirus est une occasion de préciser le rôle du politique.

 

Le politique, le scientifique et le philosophe n’ont pas les mêmes obligations. Le savant dit le fait, le politique ce qu’il faut faire, et l’un ne se déduit pas de l’autre. Quant au philosophe, il cherche à savoir la raison de ce qui est, laquelle n’est jamais celle qu’on croit. Donc il choque, il dérange, c’est un mauvais bougre, et Socrate finit par être condamné à mort. La ciguë n’est plus obligatoire, mais un philosophe se doit d’être impopulaire pour être un bon philosophe, alors qu’un politique impopulaire est un mauvais politique. Ce n’est clairement pas le même métier. (…)

Un prince philosophe, c’est toujours inquiétant. Staline en était un, on l’oublie un peu trop, et Mao encore plus – c’est pourquoi tant de philosophes de chez nous ont eu pour le Grand Timonier les yeux de Chimène. Comme pour un confrère qui avait réussi. Non. Restons laïques, pour la séparation des pouvoirs et des rôles. Fichons la paix au savant, c’est lui qui fait avancer les choses ; laissons au philosophe la tâche d’emmerder le monde, c’est parfois stimulant ; et demandons aux politiques de faire le moins mal possible. Cela n’empêche pas qu’on puisse faire circuler l’information, dialoguer, s’écouter, mais en respectant les distances de sécurité. (…)

Le savoir (du scientifique) est pertinent, indispensable même. Mais ce n’est pas à l’expert d’avoir le dernier mot. L’aide à la décision n’est pas la décision. C’était étrange de voir sur les plateaux l’exécutif s’abriter derrière des autorités scientifiques comme sous un parapluie. Il est vrai qu’il faut toujours une majuscule au-dessus de sa tête pour bien se faire écouter. “ Omnis potestas a Deo ”, disait saint Paul. Tout pouvoir procède de Dieu. Ou de la république, du prolétariat ou de l’Histoire. (…) Une fois ces transcendances envolées ne reste plus que la science comme alibi et justificatif. Le problème, c’est qu’une science expérimentale est par définition empiriste, pleine de controverses et de tâtonnements. Sans quoi elle ne serait pas une science. Alors, à l’arrivée, ça branle dans le manche.(…)

Privés de valeur suprême, (les communicants, je veux dire les officiels…) doivent compenser leur solitude par un surcroît de parlote. Moins ça peut, plus ça cause. Le problème, c’est qu’en croyant se rattraper avec la com et leurs massages psychologiques ils s’enfoncent et on ne les croit plus. Ils devraient se méfier. “ Quand les peuples cessent d’estimer, disait Rivarol, ils cessent d’obéir. ”(…)

Vous connaissez la formule : puisque ces mystères nous échappent, feignons d’en être les organisateurs. C’est la feuille de route du nouveau politique : faire comme si, ou “ faire en sorte que ”, on ne sait quoi ni qui ni quand. Les malheureux doivent jouer la comédie, y compris quand cela devient tragique. (…)

C’est très impudique, une épidémie, ça déshabille, on ne peut plus tricher, les rois sont nus. Le manque de produits aussi rustiques que les masques dans la start-up nation, par exemple… On croit rêver, mais c’est nous qui avions rêvé en croyant qu’il existait un Etat stratège et protecteur. Toute grande crise, une guerre, une endémie, une famine, enlève une croûte de mensonges bienséants. On oublie le double sens du mot arkhê, en grec : “ commencement ” et “ commandement ”. Une crise, ce sont les origines aux commandes, le fond qui remonte, paléolithique sur les bords. Chacun pour soi. (…)

Ça ne bouge pas beaucoup, voyez-vous, la nature humaine. Il faut toujours que le fléau soit une lettre mise à la poste. Dans Œdipe roi, c’est Apollon qui envoie la peste à Thèbes ; au Moyen Âge, c’est le bon Dieu pour châtier les pécheurs. Aujourd’hui, nous dit-on, c’est un message de Dame Nature pour nous rappeler à nos devoirs écologiques. Un imam, par ailleurs, évoque un clair signal d’Allah. En somme, avec une calamité, on n’a jamais que ce qu’on mérite, d’un millénaire à l’autre. L’erreur moderniste est de croire que les archaïsmes sont derrière nous. Non. L’archaïque, ce n’est pas le périmé, c’est le refoulé. Ce n’est pas le désuet, c’est le profond. (…). La postmodernité, c’est clair, sera archaïque, furieusement. Je ne sais pas si c’est une bonne nouvelle.

(Nous ne sommes absolument pas en guerre comme l’a affirmé Emmanuel Macron dans ses premières allocutions) Outre que n’est pas Clemenceau qui veut, les Allemands ont raison, c’est une mauvaise métaphore, mais commode pour les présidents qui se rêvent en Henri IV sur son cheval blanc, surtout ceux qui n’ont pas connu la guerre. C’est l’épopée bon marché. Drôle de guerre en tout cas où le mot d’ordre c’est : planquez-vous. En fait, une catastrophe, c’est pire. Dans une guerre, on meurt pour quelque chose, et il y a deux camps. Mais un virus est neutre et tout le monde est contre. Le Covid-19 n’a ni drapeau, ni haine, ni but de guerre. Le tragique, le douloureux, c’est l’absence de sens, et donc l’absurde. Voyez Camus. (…)

La numérisation des choses risque en effet de s’accélérer. Désincarnation générale, la vie à travers un écran. Pour le reste, mieux vaudrait, me semble-t-il, penser d’une nouvelle manière à des choses anciennes auxquelles on a bien eu tort de ne plus penser : la république, l’Etat, l’intérêt général, la nation. Autre chose que la concurrence libre et non faussée, le new public management et la privatisation des services publics. Le problème est de savoir si les managers qui ont méticuleusement décomposé le programme du Conseil national de la Résistance sur le modèle anglo-saxon peuvent le reconstruire. Après tout, Saul persécutait les chrétiens et il s’est réinventé en tombant de son cheval, sur le chemin de Damas. Il est devenu saint Paul. Cela fait partie des miracles de la foi. Un manager libéral tombant de son haut et se réinventant en national-républicain en serait un autre. Il y a celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas. (dans Le Journal du Dimanche  du 2 mai 2020)

Monseigneur Aupetit : homélie de la veillée pascale

Homélie de Mgr Michel Aupetit – Vigile pascale à St Germain l’Auxerrois (Paris 1er) (à huis-clos)

Samedi 11 avril 2020

– Solennité de la Résurrection du Seigneur – Vigile pascale – Année A

– 7 lectures de la Vigile ; Rm 6, 3b-11 ; Mt 28, 1-10

Une pierre roulée, un tombeau vide ? C’est tout ? Ah non, c’est un peu court jeune homme, on espère bien d’autres choses en somme. Il nous faut du concret, du palpable, du démontrable. Depuis toujours il nous faut des certitudes, des réponses certaines. Et nous avons l’impression que le Seigneur ne nous laisse qu’avec des questions. Où est-il ce corps ? Comment peut-on le rencontrer ce Jésus ressuscité ? Comment le saisir ? Car nous avons besoin de saisir les choses pour être sûr qu’elles existent. Le Seigneur ne nous a laissé comme signe objectif de sa présence que ce morceau de pain sur lequel il a dit « Ceci est mon corps ». Mais nous voudrions pouvoir le vérifier, le soumettre à l’analyse chimique, savoir comment la matière organique de ce pain est devenu le corps de Jésus ressuscité.

C’est la grande question éternelle que Pilate pose : « Qu’est-ce que la vérité » ? Pour nous, la vérité doit être enfermée dans nos capacités de connaître, dans notre cerveau. S’il n’en est pas ainsi nous ne pouvons pas croire aux réalités qui nous entourent. C’est toute la démarche du positivisme et du scientisme du 19e siècle qui reléguaient la religion dans le domaine des superstitions. La science des hommes pourrait tout expliquer, disait-on. Beaucoup pensent encore ainsi. Et pourtant…

Il a fallu qu’un scientifique nous démontre que l’objet observé est modifié par l’observateur. Le temps et l’espace ne sont plus absolus mais varient en fonction de la vitesse de l’observateur. C’est la loi de la relativité restreinte d’Einstein. Nous pensions pouvoir tout connaître de la matière en particulier dans ses particules les plus minuscules. Or, Heisenberg a démontré qu’il nous est impossible de connaître en même temps la masse et la vitesse de cette particule. C’est le principe d’incertitude. Comment est-il possible qu’il y ait de l’incertitude dans les matières scientifiques ? Il faut donc se reporter sur les équations qui, elles, ne nous trompent pas. Hélas, il a fallu qu’un petit Autrichien vienne nous dire, en le démontrant avec des équations mathématiques, qu’il y a des réalités qui sont indémontrables. C’est le théorème de Godël qu’on appelle aussi le théorème d’incomplétude. Même l’astrophysique nous dit scientifiquement que nous n’avons aucune idée de 96 % du contenu de l’univers. Force est de constater qu’il nous est impossible d’enfermer le réel dans le tout de nos connaissances. Où est la vérité ?

C’est qu’il nous faut découvrir que la vérité n’est pas un concept. Non, la vérité, c’est une personne. Pilate était en face de la vérité. Il ne l’a pas connue. La vérité ne s’enferme pas dans un cerveau humain, la vérité se découvre dans une personne : « Je suis la vérité ». Autrement dit, la vérité ne peut se découvrir que dans une relation. Cette relation, dans la Bible, nous venons de l’entendre, s’appelle une alliance. C’est l’histoire de cette alliance que nous venons d’entendre et qui révèle la vérité de la création, la vérité de l’homme, la vérité de Dieu.

Il y a une alliance initiale qui relie la créature à son créateur. Cette alliance est décrite dans le récit de la création. Elle donne à l’homme d’accueillir la vie divine. C’est le sens même de l’arbre de la vie auquel il a accès. Mais, dans une relation chacun doit rester à sa place. Quand la créature veut se faire « créateur » et que l’homme veut « devenir comme Dieu » décrétant lui-même le bien et le mal, la rupture est consommée et la vérité n’entre pas en lui.

Alors Dieu va proposer une alliance avec un homme, Abraham. Une rencontre qui va permettre de refonder la vérité et la vie. Alors que les Cananéens sacrifient leurs enfants au dieu Moloch Baal et que tant de civilisations, comme les Aztèques, pensent que la fécondité ne peut naître que de la mort, Dieu va arrêter le bras d’Abraham en lui montrant que seule la confiance totale en lui est source de vie. Pourtant, cette tentation de supprimer la vie naissante demeure encore aujourd’hui avec l’avortement généralisé. Non plus en raison d’une recherche hypothétique de la fécondité, mais au nom de la liberté. « O liberté que de crime on commet en ton nom » disait déjà Madame Rolland en montant à l’échafaud.

« La vérité vous rendra libre ». C’est une nouvelle rencontre avec la vérité, une alliance de Dieu avec un peuple guidé par un homme choisi, Moïse, qui va nous révéler comment la liberté nous conduit à la vie. Ce peuple conduit par Moïse va sortir de l’esclavage en traversant les eaux de la mer. Ces eaux qui, traditionnellement, sont le signe de la mort, vont s’écarter pour laisser passer la vie. C’est la figure du baptême où nous sommes plongés dans la mort du Christ pour ressusciter avec lui (Rm 6).

Car c’est bien lui, le Christ, qui est le chemin, la vérité et la vie. Après la rencontre d’un peuple avec le Seigneur, c’est bien l’alliance ultime de Dieu avec l’ensemble de l’humanité que va réaliser la rencontre sublime des deux en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai Homme. C’est lui, et lui seul, qui est le chemin qui mène à la vérité pour que jaillisse la vie.

Cette compréhension fondamentale de la fête de Pâques nous permet de comprendre enfin qui nous sommes. Chacun de nous devient une vérité pour lui-même. Ma vérité, c’est que je suis né d’une relation d’amour de mes parents. M’ont-ils désiré ? Ont-ils souhaité que cette relation fût fécondante ? Peu m’importe. Si je suis né d’une relation d’amour, normalement je ne peux être qu’aimé. C’est ainsi que j’ai compris un jour que je suis né d’une relation d’amour encore plus fondamentale : la Trinité. La communion d’amour entre le Père, le Fils et le Saint Esprit est l’acte d’amour premier de mon existence et de la vôtre. C’est notre vérité fondatrice et fondamentale.

Ceci éclaire d’une lumière fulgurante ce que nous fêtons cette nuit. La vie indestructible ne peut jaillir que d’un amour infini. C’est la Pâque du Seigneur, la révélation ultime de notre vocation.

+Michel Aupetit, archevêque de Paris.


 

Monseigneur Centène : De la Pandémie au Mystère Pascal

En ce début de Triduum Pascal, Mgr Centène, évêque de Vannes, nous livre quelques réflexions sur la crise actuelle.

En nous invitant à scruter les signes des temps, la Constitution Gaudium et spes nous invite à dépasser une vision de l’histoire marquée par une coupure entre l’histoire profane et l’Histoire du Salut. « L’Église a le devoir à tout moment de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de l’Évangile de telle sorte qu’elle puisse répondre d’une manière adaptée à chaque génération aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques.[1] »

Dans cette perspective, nous pouvons considérer la crise sanitaire actuelle, qui voit le confinement de la moitié de l’humanité, comme un de ces événements majeurs de l’histoire des hommes, au travers desquels s’écrit l’Histoire du Salut.

L’apparition de l’épidémie du covid-19 a coïncidé, chez nous, avec le commencement du carême. L’Église, à travers le rite de l’imposition des cendres, nous a introduits, sans que sur le moment nous ne nous en rendions compte, à ce temps de désert si particulier cette année. Elle l’a fait avec ces paroles qui nous viennent du fond des âges : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière[2] ». A posteriori, nous sommes saisis par le réalisme de ces paroles. D’autant plus saisis, que c’est une réalité que nous avions presque réussi à oublier. Notre tendance naturelle au divertissement pascalien avait été décuplée, centuplée par les progrès de la technique et de la science. Nous pensions avoir pris le contrôle de l’économie, de la nature et même de notre destin. Dieu avait créé l’homme ? Nous allions créer l’homme augmenté, le surhomme, et bientôt entrer dans l’ère, supposée merveilleuse, du transhumanisme. Le darwinisme n’en était qu’à ses commencements et le promoteur des évolutions à venir serait l’homme lui-même ! Les rêves caressés par Condorcet, qui, au siècle des Lumières, spéculait sur les possibilités d’appliquer les sciences médicales à l’extension infinie de la vie humaine, les rêves de Benjamin Franklin, qui pensait pouvoir interrompre et relancer le cours de la vie au moment choisi, étaient sur le point de se réaliser. La génétique moderne allait leur donner corps et l’on ne pourrait qu’admirer l’heureuse audace du progrès, le triomphe de la modernité. Modernité toute relative d’ailleurs, puisque déjà Plotin, dans les Ennéades, invitait l’homme à sculpter lui-même sa propre statue jusqu’à ce qu’il voit sa propre beauté. L’homme serait enfin son propre créateur. Prométhée allait triompher et avec lui l’antique serpent de la Genèse : « Vous serez comme des dieux[3] ».

Sur le plan économique, la même démesure s’était imposée. Les moyens de communication et de déplacement donnaient à l’homme nouveau un champ d’action à la mesure de la planète. Les prétextes les plus humanitaires et les plus émancipateurs avaient supprimé les frontières au profit du développement de l’économie de marché et de la finance internationale, ce qui avait entraîné le « dumping social » puis la désindustrialisation des pays dont les peuples s’étaient dotés d’une législation du travail protectrice. On rendait hommage aux acquis sociaux des luttes syndicales tout en localisant les entreprises dans les pays où une main d’œuvre sans protection, pour des salaires de misère, fournissait le monde en biens de consommation auxquels elle n’aurait pas accès.

Le Pape François établit une corrélation entre la globalisation de l’économie et la globalisation de la misère, comme il met en perspective les structures économiques mondialisées avec la destruction des écosystèmes, des cultures locales et de la planète elle-même. L’empreinte carbone des produits importés et l’absence de normes écologiques des pays producteurs ne sont pas sans incidence sur les perturbations atmosphériques et climatiques. Ainsi, la clameur de la terre rejoint la clameur des pauvres[4].

L’homme libéré des superstitions et des contingences de la nature s’était donné de nouveaux maîtres et s’était fait de nouveaux esclaves, créant ainsi ce que Jean-Paul II qualifiait de structures de péché. « Le péché rend les hommes complices les uns des autres, fait régner entre eux la concupiscence, la violence et l’injustice. Les péchés provoquent des situations sociales et des institutions contraires à la bonté divine. Les structures de péché sont l’expression et l’effet des péchés personnels. Elles induisent leurs victimes à commettre le mal à leur tour. Dans un sens analogique, elles constituent un péché social[5] ».

Mais cette notion de « péché » était devenue inaudible depuis plusieurs générations ; elle n’avait plus de sens et a été effacée par la recherche d’une auto-rédemption qui a exclu Dieu de la société. L’exclusion de Dieu de la société, la disparition du champ de la conscience humaine de toute fin transcendante a créé cette situation dans laquelle le primat de l’économie s’est imposé à l’homme. L’économie n’est plus au service de l’homme, c’est l’homme qui est au service de l’économie. Dès lors, « l’inversion des fins et des moyens qui aboutit à donner valeur de fin ultime à ce qui n’est qu’un moyen d’y concourir, ou à considérer les personnes comme de purs moyens en vue d’un but, engendre des structures injustes qui rendent ardue et pratiquement impossible une conduite chrétienne conforme aux commandements du Divin Législateur[6] ».

La société des hommes peut-elle s’édifier dans le rejet systématique de tous les commandements de Dieu ? L’homme peut-il congédier Dieu ? Après avoir rejeté Dieu de la vie publique, l’homme peut-il aussi rendre impossible l’observance de ses commandements dans la sphère de la vie privée ? Peut-il éteindre sa lumière dans la conscience personnelle jusqu’à faire disparaître la perception même de la structure de péché et supprimer l’envie de s’en libérer ? Les traces du collier du chien de La Fontaine sont la garantie de sa pitance en même temps que le signe de sa sujétion.

« Le grand malheur de nos contemporains, écrivait Chesterton, n’est pas de ne croire à rien : leur malheur est de croire à tout et n’importe quoi, à n’importe qui ».

L’image biblique du Veau d’or s’impose à l’esprit de façon assez évidente. Revisitée par Goethe et par Gounod dans la légende de Faust, son actualité est d’autant plus criante :

« Le veau d’or est toujours debout !
On encense sa puissance
D’un bout du monde à l’autre bout
Pour fêter l’infâme idole
Rois et peuples confondus
Au bruit sombre des écus
Dansent une ronde folle
Autour de son piédestal
Et Satan mène le bal ! »

Mais, c’est une autre image biblique qui m’habite en ce temps de confinement : le songe de Nabuchodonosor dans le Livre de Daniel[7]. Il n’y a pas d’armure sans défaut, il n’y a pas de colosse sans pied d’argile. La pierre qui se détache de la montagne et vient pulvériser le pied d’argile du colosse prend ici la figure d’un micro-organisme, un virus qui tue, qui, en quelques semaines, cloue les avions au sol, confine la moitié de l’humanité, affole la bourse, fait vaciller les places financières, détruit les emplois, « d’un bout du monde à l’autre bout ».

Le rêve de grandeur de l’homme s’effondre par les conditions de vie mêmes qu’il a créées. La globalisation des relations entraîne la globalisation de la pandémie tandis que nos pays, ayant renoncé à leur autonomie alimentaire et médicale, sont obligés de faire face à des risques de pénurie avant même d’avoir éradiqué l’épidémie.

Dans le dernier livre qu’il nous a offert, l’année même de sa mort, « Mémoire et Identité », Jean-Paul II écrit que Dieu met toujours une limite au mal. « On peut dire que l’histoire de l’homme est, depuis les origines, marquée par la limite que le Dieu Créateur impose au mal. Le Concile Vatican II s’est beaucoup exprimé sur ce thème dans la Constitution pastorale Gaudium et spes[8] ». Et de fait, sans vouloir entrer dans ce que d’aucuns appellent la théologie de l’histoire, la simple observation nous montre que les rêves prométhéens de l’homme s’effondrent toujours et, le plus souvent, par implosion sous l’action de leur principe organisateur lui-même. Et cette implosion du mal ouvre, paradoxalement, un espace propice au bien. « Goethe n’a-t-il pas qualifié le diable comme une partie de cette force qui toujours veut le mal et toujours crée le bien. Saint Paul, pour sa part, lance un avertissement à ce propos : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du mal par le bien » (Rm 12, 21). En définitive, on arrive ainsi, sous l’incitation du mal, à mettre en œuvre un bien plus grand[9] ».

Apparue chez nous avec le carême, la pandémie qui nous frappe nous renvoie en pleine figure la réalité de notre vulnérabilité foncière : « Souviens-toi que tu es poussière et que tu retourneras à la poussière[10] ». Elle nous pousse à reconnaitre avec honnêteté que la seule affirmation certaine et indiscutable que nous puissions tenir est que l’homme est un mystère fragile. L’homme est un roseau disait Pascal, mais c’est un roseau pensant[11]. Chacun d’entre nous sait très bien qu’il est né et qu’il mourra. Ce n’est pas l’annonce d’une catastrophe, c’est la simple réalité.

Comme chrétiens, nous savons qu’il y a une autre réalité toute aussi sûre, toute aussi indiscutable, c’est la théologie du salut. C’est-à-dire la fin dernière à laquelle nous sommes appelés. Cette fin n’est pas le néant, c’est Dieu. Au cœur de notre fragilité, le Verbe de Dieu a pris chair et a fait briller sur nous la lumière de sa résurrection. C’est au cœur de notre vulnérabilité, dans l’extrême fragilité de la croix et pas dans nos rêves de puissance, que nait l’espérance du salut qui est notre véritable force. Un salut que nous ne construisons pas par la réalisation de nos désirs prométhéens mais que nous recevons de l’amour de Dieu révélé en Jésus-Christ dans le mystère pascal. « J’en ai la certitude : ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les Principautés célestes, ni le présent, ni l’avenir, ni les Puissances, ni les hauteurs, ni les abîmes, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur[12] ». Ce ne sera pas non plus le coronavirus.

Aidons-nous donc les uns les autres à voir dans la misère de notre fragilité humaine redécouverte, la main de Dieu qui nous guide sur le seul chemin qui conduit à la maison du Père. D’ici là, que les roseaux pensant que nous sommes, réfléchissent à l’avenir et à la manière dont il nous faudra, après la crise, construire une civilisation digne de notre fragilité et du mystère de salut qu’elle porte.

+Raymond Centène
Evêque de Vannes

De la pandémie au Mystère Pascal


[1] Gaudium et spes n°4

[2] Genèse 3, 19

[3] Genèse 3, 5

[4] Cf. Laudato Si n° 49

[5] Catéchisme de l’Eglise catholique n°1869

[6] Catéchisme de l’Eglise catholique n°1887

[7] Daniel  2, 31 ss

[8] Mémoire et Identité, Jean-Paul II, Editions Flammarion, Mars 2005, page 31

[9] Mémoire et Identité, Jean-Paul II, Editions Flammarion, Mars 2005, page 28

[10] Genèse 3, 19

[11] Pensées, Pascal, Livre de Poche Collection Classique, Edition de Août 2000, Liasses I-XV

[12] Romains 8, 38-39

Sylvain Tesson Extrait de l’entretien donné au Figaro le 20 mars 2020

Nous vivons une crise sans précédent. Un minuscule virus ébranle notre société. Quel enseignement en tirerons-nous ? Nos dirigeants seront-ils aussi peu conséquents qu’avec l’invasion migratoire ou l’offensive islamique ? Que ferons-nous de cette épreuve? s’interroge l’écrivain Sylvain Tesson, en analysant les fragilités de notre mondialisation et en voulant croire à un réveil de la vie intérieure.

 

L’ultra-mondialisation cyber-mercantile sera considérée par les historiens futurs comme un épisode éphémère. Résumons. Le mur de Berlin tombe. Le règne du matérialisme global commence. (…) Le Commerce est grand, tout dirigeant politique sera son prophète, le globe son souk. L’humanité se connecte. Huit milliards d’êtres humains reçoivent le même signal. Le  Moldovalaque et le Berrichon peuvent désirer et acquérir la même chose. Le digital parachève l’uniformisation. La Terre, ancien vitrail, reçoit un nouveau nom maintenant que les rubans de plomb ont fondu entre les facettes: « la planète ». Elle fusionne, devient une entreprise, lieu  d’articulations des flux systémiques. La politique devient un management et le management gère le déplacement, pour parler l’infra-langage de l’époque. Un  nouveau dogme s’institue: tout doit fluctuer, se mêler sans répit, sans entraves, donc sans  frontières. Dieu est mouvement. Circuler est bon. Demeurer est  mal. Plus rien ne doit se prétendre de quelque part puisque tout peut-être de partout. Qui s’opposera intellectuellement à la religion du flux est un chien. Le mur devient la forme du  mal. Haro sur le muret ! Dans le monde de l’entreprise, il disparaît (règne de l’open space). En l’homme, il s’efface (règne de la transparence). Dans la nature, il est mal vu (règne alchimique de la transmutation des genres).  Les masses décloisonnées s’ébranlent. Le baril de pétrole coûte le prix de quatre paquets de cigarettes. La circulation permanente du genre humain est tantôt une farce: le tourisme global  (je  m’inclus dans l’armée des pitres). Et tantôt une tragédie (les mouvements de réfugiés). Une  OPA dans l’ordre de l’esprit est réalisée: si vous ne considérez pas ce qui circule comme le parachèvement de la destinée humaine vous êtes un plouc.

Et puis soudain, grain de sable dans le rouage. Ce grain s’appelle virus. Il n’est pas très puissant,  mais comme les portes sont ouvertes, il circule, tirant sa force du courant d’air. Le danger de sa  propagation est supérieur à sa nocivité. Dans une brousse oubliée, on n’en parlerait pas. Dans une Europe des quatre vents, c’est le cataclysme sociopolitique. Comme le touriste, le containeur, les informations, le globish ou les idées, il se répand. Il est comme le tweet: toxique et rapide. La  mondialisation devait être heureuse. Elle est une dame aux camélias: infectée.

L’humanité réagit très vite. Marche arrière toute ! Il faut se confiner ! Un nouveau mot d’ordre  vient  conclure brutalement  le  cycle  global. C’est une injonction stupéfiante car sa simple énonciation incarne ce que l’époque combattait jusqu’alors, et le fait de prononcer ces mots avant leur édiction officielle faisait de vous un infréquentable :« Restez chez vous !» La mondialisation  aura  été  le  mouvement d’organisation planétaire menant en trois décennies des confins au confinement. Du « No  borders» au « Restez chez vous ».

Il est probable que la « globalisation absolue » n’était pas une bonne option. L’événement majeur de cette crise de la quarantaine sera la manière dont les hommes reconsidéreront l’option  choisie, une fois calmé le « pangolingate ».(…)

On peut se contenter de dire que rien n’est nouveau. Pestes et choléras fauchent les hommes  depuis longtemps. L’Histoire, cette contradiction de l’idée de progrès, n’est que l’éternel retour  des désastres et des renaissances. Mais nous avons changé d’échelle.

Quand un système change d’échelle, il change de nature. Des drames similaires se produisaient avant le XXe siècle. Ils n’avaient pas cette puissance de volatilité. L’ampleur de la chose est un problème supérieur à la chose elle-même. La grippe espagnole a tué 3 % de la population  mondiale, mais en 1920, la  mécanique de la propagation n’avait pas été érigée en instrument de l’organisation globale. N’est-ce pas le principe de propagation qui permet le commerce mondial,  le  capitalisme financier, l’échange frénétique, l’uniformisation linguistique et culturelle.Pourquoi le  virus n’emprunterait-il pas le même courant ? (…)

Soit nous réussissons à faire (de cette vie confinée,) de cette traversée du temps retrouvé une expérience proustienne (mémoire, pastille à la bergamote, exercice de la sensibilité), soit c’est le  vrai effondrement: celui de soi-même.

Heinrich von Kleist dans Michael Kohlhaas donne une clef: « Du fond de sa douleur de voir le  monde dans un si monstrueux désordre, surgissait la satisfaction secrète de sentir l’ordre régner  désormais dans son cœur.» À chacun est offerte une occasion de faire un peu d’ordre en son cœur.Une inégalité immédiate se révèle. Certains ont une vie intérieure, d’autres non.(…)

Julien Gracq, dans En lisant en écrivant, donnait (une) indication thérapeutique : « Le livre ouvre  un lointain à la vie, que l’image envoûte et immobilise.» Vous voulez explorer vos confins ? Ouvrez des livres. Devant un écran,vous serez deux fois confinés !

Le temps est une substance. Il se modèle. Nous l’avions perdu, on le retrouve. C’est une grâce. La révolution écologique commence par une écologie du temps.

Nous autres humains du XXIe siècle partons très défavorisés dans le défi qui nous est imparti.  Car le nouvel ordre digitalo-consumériste nous a habitués à craindre le vide. La révolution digitale  est un phénomène hydraulique. Internet, pompe excrémentielle, remplit l’espace vacant à grand débit. Le tube a soif. Il faut que ça coule! Soudain le confinement impose une expérience du vide.  Il ne faut pas faire comme la connexion intégrale le préconise: remplir tout avec n’importe quoi.(…)

Le virus est une fleur du mal poussant au contact entre le monde intérieur et extérieur. S’il épargne l’intégrité de notre organisme, il révélera la solidité de notre âme. (…)

Que ferons-nous de cette épreuve ? Comme je suis naïf, je me dis que les passagers du  train  cyber-mercantile se livreront à un  aggiornamento. Les civilisations s’étaient fondées sur quelques principes: séparation, séclusion, distinction, singularisation, enracinement.Confinement, quoi. Quelques décennies ont balayé cela au nom  d’une  idéologie : le  globalisme égalitaire  préparatoire à la grande braderie. La propagation massive du virus n’est pas un accident. C’est une conséquence.

On se rend compte soudain d’évidences  oubliées. Énumérons-les. Rester chez soi ne veut pas dire haïr son voisin. Les murs sont des membranes de protection et pas seulement des blindages  hostiles. Ils sont percés de portes, on peut choisir de les ouvrir ou de les fermer. Lire ne veut  pas  dire s’ennuyer.

Autre découverte: l’action politique n’est pas morte. Nous pensions que l’économie régentait seule le parc humain. Les ministères des Affaires étrangères étaient devenus des chambres de  commerce (…). Soudain, réactivation de la décision d’État. Divine surprise ! Alors que nous  pensions la mondialisation «inéluctable» (c’est le mot favori des hommes politiques, blanc-seing de leur démission !), nous nous rendons compte que l’inéluctable n’est pas irréversible et que la nostalgie peut proposer de nouvelles directions !  Soudain, le  président annonce la fermeture des frontières de Schengen et confine sa  population. Il est donc possible de décider de décider. Devant la prétendue inéluctabilité des choses, le virus du fatalisme possède son gel hydroalcoolique: la volonté.

« En  marche ! » est finalement un merveilleux slogan, une fois accompli le demi-tour.

(extrait de l’entretien donné au Figaro le 20 mars 2020)

Le Covid-19 ou l'opportunité de réguler une machine économique spéculative devenue folle - Pierre-Yves Gomez dans Aleteia
Le coronavirus a pris sur un corps fragile, dont il révèle toutes les faiblesses. Pour l’économiste Pierre-Yves Gomez, la pandémie nous donne l’opportunité de réguler une machine économique spéculative devenue folle.

Nous y voici donc. La crise économique annoncée depuis des mois est là, d’une violence inouïe : en quelques semaines, l’activité économique mondiale aura été réduite du tiers, les actifs financiers auront perdus plus de 40% de leur valeur, les dettes publiques et privées ont largement dépassé les ratios de prudence considérés, il y a peu encore, comme des limites infranchissables, et le marché du travail pourrait connaître un accroissement de 25 millions de chômeurs dans les prochains mois selon l’Organisation internationale du Travail.

 

L’étonnant n’est pas que cette crise survienne car, pour une fois, on ne peut pas dire qu’elle n’était pas annoncée. L’étonnant est qu’elle survient par l’action imprévue d’un virus qui met KO debout toutes les zones économiques, les unes après les autres. C’est que le Covid-19 opère comme un révélateur indiscret de l’état de santé de notre société : il ne produit ni civisme, ni incivisme, ni solidarité, ni égoïsme, mais il met au jour le degré de civisme ou d’incivisme, de solidarité et d’égoïsme dont nous sommes capables. Il confirme les forces et les fragilités des liens humains, les fractures et les inégalités sociales, le degré d’intégration et de cohésion du fameux « vivre ensemble ». Il faudra tirer méthodiquement les leçons de cette mise à nue de la société. Lire la suite sur Aleteia…

 

 

 

La décadence inéluctable de la modernité in Le Figaro par Michel Maffesoli 23 mars 2020

La révolte des gilets jaunes, le transhumanisme en germe dans les lois bioéthiques, la crise migratoire, sont autant de signes de la décadence de la modernité. La pandémie de coronavirus en est un de plus: elle ébranle l’idéologie progressiste des sociétés modernes et sa prétention à tout résoudre. C’est ce que nous explique le sociologue Michel Maffesoli, professeur émérite à la Sorbonne, dans l’article ci-dessous :

 

On ne dira jamais assez que nous assistons à la décadence inéluctable de la modernité. Fin d’un monde se manifestant, au quotidien, dans une dégénérescence (…) du mythe progressiste (…) Ce progressisme s’employait à justifier la domination sur la nature, à négliger les lois primordiales de celle-ci et à construire une société selon les seuls principes d’un rationalisme abstrait dont l’aspect morbide apparaît de plus en plus évident. Les réformes dites «sociétales» (mariage pour tous, PMA-GPA, etc.) en étant les formes caricaturales.

Le point nodal de l’idéologie progressiste, c’est l’ambition voire la prétention de tout résoudre, de tout améliorer afin d’aboutir à une société parfaite et à un homme potentiellement immortel.(…)

Ambition, prétention de tout maîtriser. (…) L’élite moderne: politiques, journalistes et divers experts, est contaminée par cette prétention quelque peu paranoïaque. Dans un avenir, plus ou moins proche, l’on arrivera à réaliser une société parfaite!

C’est bien cette conception (…) optimiste qui est en train de s’achever. Et, dans le balancement inexorable des histoires humaines, c’est le sentiment du tragique de la vie qui, à nouveau, tend à prévaloir. (…) Le tragique est aporique, c’est-à-dire sans solution. La vie est ce qu’elle est.

Plutôt que de vouloir dominer la nature, on s’accorde à elle. Selon l’adage populaire, «on ne commande bien la nature qu’en lui obéissant.» La mort, dès lors, n’est plus ce que l’on pourra dépasser. Mais ce avec quoi il convient de s’accorder.

Voilà ce que rappelle, en majeur, la «crise sanitaire». La mort pandémique est le symbole de la fin de l’optimisme propre au progressisme moderne. On peut le considérer comme une expression du pressentiment, quelque peu spirituel, que la fin d’une civilisation peut être une délivrance et, en son sens fort, l’indice d’une renaissance. Indice, «index», ce qui pointe la continuité d’un vitalisme essentiel!

La mort possible, menace vécue quotidiennement, réalité que l’on ne peut pas nier, que l’on ne peut plus dénier, la mort qu’inexorablement l’on est obligé de comptabiliser, cette mort, omniprésente, rappelle dans sa concrétude que c’est un ordre des choses qui est en train de s’achever. (…) Et ce réel c’est la mort de cet «ordre des choses» ayant constitué le monde moderne!

Mort de l’économicisme dominant, de cette prévalence de l’infrastructure économique cause et effet d’un matérialisme à courte vue.

Mort d’une conception purement individualiste de l’existence. (…)L’angoisse de la finitude, finitude dont on ne peut plus cacher la réalité, incite, tout au contraire, à rechercher l’entraide, le partage, l’échange, le bénévolat et autres valeurs du même acabit que le matérialisme moderne avait cru dépasser.

Encore plus flagrant, la crise sanitaire signe la mort de la mondialisation, valeur dominante d’une élite obnubilée par un marché sans limites, sans frontières où, là encore, l’objet prévaut sur le sujet, le matériel sur le spirituel.

Souvenons-nous de la judicieuse expression du philosophe Georg Simmel, rappelant que le bon équilibre de toute vie sociale est l’accord devant exister entre le «pont et la porte». Le pont nécessaire à la relation, et la porte relativisant cette relation afin d’accéder à une harmonie bénéfique pour tout un chacun.

C’est ce que j’ai appelé «Écosophie», sagesse de la maison commune. En termes plus familiers, il s’agit de reconnaître que «le lieu fait lien». (…) La glèbe natale retrouve une force et vigueur indéniables. Enracinement dynamique rappelant que, comme toute plante, la plante humaine a besoin de racines pour pouvoir croître, avec force, justesse et beauté! Ainsi face à la mort on ne peut plus présente, est rappelée la nécessité de la solidarité propre à un «idéal communautaire» que certains continuent à stigmatiser en le taxant, sottement, de communautarisme.

La mort de la civilisation utilitariste où le lien social est à dominante mécanique, permet de repérer la réémergence d’une solidarité organique. (…) Ce qu’avait (…) bien analysé Georges Dumézil en rappelant l’interaction et l’équilibre existant, à certains moments, entre les «trois fonctions sociales». La fonction spirituelle, fondant le politique, le militaire, le juridique et aboutissant à la solidarité sociétale. Ainsi, au-delà d’une suradministration déconnectée du Réel, c’est bien un tel holisme que l’on voit resurgir de nos jours. (…)

Le «tragique» (…) s’accorde à la mort. Il sait, d’un savoir incorporé, savoir propre à la sagesse populaire, vivre la mort de tous les jours.

Voilà en quoi la crise sanitaire porteuse de mort individuelle est l’indice d’une crise civilisationnelle, celle de la mort d’un paradigme progressiste ayant fait son temps. Peut-être est-ce cela qui fait que le tragique ambiant, vécu au quotidien, est loin d’être morose, conscient qu’il est d’une résurrection en cours. Celle où dans l’être-ensemble, dans l’être- avec, dans le visible social, l’invisible spirituel occupera une place de choix. (dans Le Figaro du 23 mars 2020)

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