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Nos contemporains en viennent à se méfier des arguments logiques. Ils cherchent où est l’embrouille ». Jean Ousset plaide pour « la méthode des recoupements »[1] qui permet de se former et agir à partir du réel observable et reconnu par des personnes dont les « référentiels de pensée » divergent.

« Il s’agit moins, a dit récemment Jean-Paul II, de refaire un exposé systématique de données déjà – connues et – établies – comme si l’on commençait à zéro, alors que l’Eglise en vit depuis deux mille ans – mais de trouver le langage et les motivations profondes qui illustrent la doctrine permanente de l’Eglise d’une façon qui atteigne et, si possible, convainque les hommes d’aujourd’hui, dans leurs situations concrètes… »

Car il peut exister, selon le caractère des divers courants sociaux, des méthodes plus accrochantes qu’un jeu de démonstrations rigoureusement charpentées. … (Car) c’est un fait que … le nombre est immense de ceux que cette rigueur ne touche pas, ne retient pas, ne convainc pas.

Bien se dire qu’il est une catégorie de gens, … dont les motivations ne sont pas d’abord et surtout un souci de cohérence intellectuelle, un souci de synthèse doctrinale ; mais une soif d’harmonie sociale, un profond désir de fraternelle convivialité, de pacifiques relations avec les autres, d’amour dans la Cité.

Toutes gens qu’il serait faux et odieux de prendre pour de purs « sensiblards », hypertrophiés du « palpitant », sous-développés mentaux, le… « aimez-vous les uns les autres »… n’ayant pas été lancé, que l’on sache, par un doux rêveur en crise.

Et sans même en arriver là, ne tendons-nous pas à sous-estimer l’immense vague de déception et de lassitude intellectuelles provoquée par le chaos, les heurts, les contradictions de la pensée moderne. Les intelligences ont été lassées, les volontés énervées par trop d’idéologues. Est-il surprenant que la génération présente refuse, comme elle dit : « de se laisser endoctriner » ?

Elle n’a plus aucun goût pour les systématisations intellectuelles. Et force est bien de lui concéder que la passion des idées pures, l’amour des formulations trop exclusivement doctrinales ne sont pas sans dangers. …

Phénomène de lassitude dont on ne saurait sous-estimer la gravité, puisque c’est un Antoine de Saint-Exupéry, lui-même, qui a écrit :

« Je suis las des polémiques, des exclusives, des fanatismes. Je puis entrer chez toi sans m’habiller d’un uniforme, sans me soumettre à la récitation d’un coran, sans renoncer à quoi que ce soit de ma patrie intérieure. Auprès de toi, je n’ai pas à prouver. Je trouve la paix. Je te sais gré de me recevoir tel que me voici »[1].

… Nécessité donc d’une formule qui permet de les atteindre par le seul biais qui les rend accessibles. .. Une méthode qui par son mécanisme essentiel, serait un exorcisme contre les démons de nos oppositions, de nos dialectiques. …

Entreprise difficile, nous lancera-t-on ! Et dangereuse par surcroît !

C’est selon… puisqu’en un certain sens, elle peut se recommander d’un passage assez célèbre de saint Paul : Epître aux Romains, chapitre I, versets 18 à 20.

« La colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes qui retiennent indûment la vérité captive. Car ce qu’on peut connaître de Dieu est pour eux manifeste ; Dieu le leur ayant mis sous les yeux. En effet, ce qu’Il a d’invisible, sa puissance éternelle et sa divinité, se laisse voir à travers ses œuvres, depuis la création du monde. De telle sorte qu’ils sont inexcusables ».

Paroles redoutables ! Car, avouons-le, ils sont très très rares ceux d’entre nous qui sont venus à Dieu par seule considération de la création, par seule considération de l’ordre de l’univers considéré tel quel. Autant dire sans la prédisposition d’un enseignement religieux préalable. De telle sorte que les « croyants » d’aujourd’hui, sont amenés à « croire » beaucoup plus par ce qu’on leur a dit, ou par ce qu’ils ont lu, que par ce qu’ils ont vu et compris d’une Création objectivement considérée. Ce qui n’est pas moins vrai. Ce qui permet d’aller plus vite, plus sûrement et plus loin. Ce qui, pourtant, risque de nous priver de cette certitude concrète, surabondamment illustrée, vivante et plaisante à souhait que peuvent seules apporter l’étude, la vision, la méditation d’une vérité comme saisie « sur le tas ». Selon le mot admirable de l’entomolgiste Fabre :

« Je ne crois pas en Dieu. Je Le vois ! »

Considérations d’une importance décisive dès lors qu’on a une soif, poussée jusqu’à l’angoisse de faire croire aux autres ce que l’on sait être objectivement vrai. Or, précisément, cet « objectivement vrai » avons-nous un assez grand soin de le proposer dans la lumière même de son objectivité. Dans notre façon d’en parler ne tendons-nous pas à le présenter, presque toujours, par seul recours à des développements beaucoup trop désincarnés. Style : pure-cohérence-intellectuelle. Abstractions insuffisamment « référées » au concret. Négligence de bien montrer comme tout cela est gravé, exprimé, clamée par l’ordre même de ce que nous avons quotidiennement sous les yeux, sous les pieds et jusqu’au plus intime de nos fonctionnements organiques.

Oui ! Déplorable absence d’illustrations. Nous croyons plus sérieux de jouer aux intellectuels. Quoi d’étonnant dès lors à ce que nos interlocuteurs aient tendance à penser que ce que nous proposons n’est qu’idéologie. Une idéologie assez différente des autres, convenons-en ! Mais une idéologie quand même. Autant dire : un « machin » plus ou moins enfanté par l’esprit.

Raison de plus pour prendre garde à la façon dont le plus souvent nous présentons le vrai. Façon toute idéelle. Toute cérébrale. Abstraite. Exclusivement dogmatique ! Depuis Kant, depuis la philosophe anglaise, allemande, et même française du XIXe siècle et du début de celui-ci, l’esprit contemporain a été amené (et finalement c’était normal !) à se défier des grandes constructions méningées. D’où cette conséquence : il se méfie de ce qui paraît trop « raison-pure », trop abstraitement logique. Même… (Hélas !) quand « l’abstraitement logique » en question est enraciné dans le vrai. Ce qui est notre cas. Mais alors, pourquoi ne pas s’acharner à en mieux illustrer l’ « enracinement ».

Notre façon de présenter la vérité laisse trop croire qu’elle est le fruit, qu’elle n’est que le fruit d’un travail cérébral dont la hauteur, sinon la subtilité inquiète plus qu’elle ne rassure.

Comme nous sommes loin, nous aussi, de cette méthode évoquée par saint Paul ; … Méthode dont la négligence par les païens du mondes antique les faisait dire « inexcusables » par l’Apôtre.

En conséquence, ou bien il faut avouer que cette parole de saint Paul est d’une sévérité choquante, ou bien il faut reconnaître que c’est nous qui, par habitude, par déformation « idéologisante », « intellectualisante », « doctrinalisante », « désincarnante », en sommes arrivés à ne plus savoir apprendre que par discours et argumentations théoriques. Ce qui, bien sûr, quand on est dans le vrai, facilite prodigieusement une meilleure compréhension de ce dernier ; mais ce qui, petit à petit, tend à nous exiler du domaine merveilleux de l’évidence, directement saisie, concrètement réfléchie, des choses créées.

Nous ne savons plus regarder.

Nous ne savons plus voir. D’où notre perte quasi complète d’un sens vivant du vrai !

Dès lors, le seul moyen de démystifier les idéologismes qui nous affolent est de revenir plus systématiquement, plus scrupuleusement à des méthodes plus attentives, plus soumises aux leçons d’un réel mieux observé. Ce « retour au réel », si cher à Gustave Thibon. »

[1] Antoine de Saint-Exupéry, Lettre à un otage.

[1] Permanences n° 174, novembre 1980, p. 36 à 41.

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