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Non de droite ? Non de gauche ? le piège de la dialectique

55% pour le non. Et avec une participation de 70%. Le résultat du référendum ne souffrant aucune ambiguïté, impossible d’envisager une session de rattrapage: « Faire revoter la France serait vécu comme une provocation et échouerait » , estime, à juste titre, l’ancien ministre PS des Affaires étrangères, Hubert Védrine, dans une tribune publiée dans Le Monde (9 juin).

Aucune ambiguïté? « Faux! », rétorquent les partisans du oui pour qui le non fédère des conceptions de l’homme diamétralement opposées. Il est vrai que tout oppose, en apparence, le non de Fabius et celui de Villiers, le non de Le Pen et celui de Besancenot… Certains ont même voté pour le oui afin de ne pas mélanger leur vote avec celui de la gauche. Qu’importe si le oui fédérait le PS, l’UMP mais aussi les indépendantistes corses, les organisations islamistes et les lobbies homosexuels…

Lentement, la France s’épuise dans des querelles artificielles. En cause: cette fameuse dialectique qui interdit aux responsables politiques de s’attaquer à l’ensemble des maux au nom de la répartition des thématiques entre les deux camps. A la droite, la liberté d’entreprendre, les privatisations et la flexibilité du code du travail; à la gauche, le social, la défense du secteur public et les intérêts acquis…

On a ainsi pu opposer deux France. La France de gauche et son peuple d’ouvriers et de fonctionnaires qui refusent mordicus la construction d’une Europe libérale; la France de droite et son peuple d’artisans, d’agriculteurs et de petits chefs d’entreprises qui craignent pour l’identité de l’Europe, s’inquiètent de la disparition de la France et de l’entrée de la Turquie.

En apparence, les choses sont simples. En réalité, elles sont simplistes. Si on analyse plus profondément le vote du 29 mai, on constate, en effet, que les Français se sont unis sur l’essentiel: la nation, cadre protecteur de l’identité mais aussi de la solidarité et des emplois. Qu’importe que ces thèmes soient affiliés à l’un ou l’autre camp, les Français se sont retrouvés. Pour des raisons différentes? Et alors! Au lendemain du scrutin, Eric Zemmour soulignait, à sa manière, dans Le Figaro (30 mai)la réalité du vote du 29 mai : « Le non de droite fut le passager clandestin du non de gauche. Planqué dans la soute, il voyageait à l’œil. Le non de gauche évoquait les délocalisations, les excès du libre-échangisme mondial, les plombiers polonais et les chemises chinoises. Sans le dire, il parlait de frontières, de protectionnisme, d’autorité et d’utilité des vieux Etats-nations ». Le journaliste du Figaro n’est pas le seul à oser dépasser les vieux réflexes dialectiques. Dans un entretien au journal Le Monde (4 juin), l’historien et académicien Pierre Nora enfonce le clou: « Il y a une dimension identitaire, un non-dit national, qui constitue un élément sans doute très important d’explication du vote du 29 mai. Par cette sorte de lettre anonyme que représente le scrutin, nous payons la ringardisation systématique de la moindre manifestation d’attachement à la nation.[…] Consciemment ou pas, on n’a cessé pendant des années de ridiculiser, de négliger un inconscient collectif très puissant en le sacrifiant aux mirages d’une construction européenne. Une Europe qui manquait de définition et de limite mais qui n’en était pas moins érigée en « horizon indépassable » et même en rêve.De ce point de vue, les non, si différents, ne sont pas totalement incompatibles: beaucoup de gens, peut-être à leur grand étonnement, se sont sentis atteints dans leur « francité »… ». Le 9 juin, c’est l’ancien ministre PS des Affaires étrangères, Hubert Védrine, qui prend le relais dans sa tribune publiée par Le Monde et intitulée: « Sortir du dogme européiste ». « Ce qui a tout envenimé, y explique-t-il, c’est cet acharnement à ridiculiser tout sentiment patriotique normal, à caricaturer tout souci quant à l’élargissement, même légitime et pas du tout xénophobe, à jeter la suspicion sur tout désir bien naturel de garder une certaine souveraineté sur son destin et son identité dans la mondialisation, à balayer avec mépris toute critique. C’est tout cela qui, avec l’insécurité sociale, l’insécurité identitaire, le sentiment de dépossession démocratique, a fermé les issues et poussé les Français à frapper aussi fort ». Avouons que nous sommes à mille lieux de l’opposition caricaturale entre non de gauche et non de droite, et que ce responsable du PS a le mérite de parler clair.

Il faut, poursuit Hubert Védrine, « mettre un terme à une autre source d’inquiétude : l’élargissement sans fin. L’Europe doit avoir des limites. Il faut l’assumer. Après tout, les États-Unis ne proposent pas à leurs voisins, avec qui ils ont des relations très étroites, d’adhérer aux Etats-Unis. Un peu de bon sens ! Cela sera dur pour ceux qui font de la fuite en avant dans l’intégration européenne la dernière idéologie de substitution. Mais voilà : il y a des peuples, qui ne se laissent pas dissoudre. Il faut libérer le projet européen du dogme européiste ».

Victoire du non de gauche ? l’analyse est un peu courte

Les choses ne sont jamais aussi simples qu’il y paraît: en réalité, droite et gauche se sont partagées équitablement la mise. Chiffres à l’appui, les instituts de sondages le montrent. « En terme de volume, droite et gauche se partagent équitablement le non » , analyse ainsi Jérôme Fourquet, directeur d’études à l’Ifop. Même constat pour Jean-Luc Parodi, directeur de recherche à la Fondation nationale des sciences politiques, dans Le Journal du Dimanche (5 juin): il estime que « c’est 50-50 » .

Bien sûr, les chiffres varient selon les instituts, les données qu’ils utilisent et les outils qu’ils emploient. Selon que l’on prend la proximité politique ou le vote aux élections antérieures, par exemple, le résultat diffère légèrement. Mais, alors, pourquoi cette idée d’une victoire du non de gauche? C’est que la dynamique s’est faite à gauche.

Explication: si gauche et droite sont également représentées dans le bloc du non, c’est le non de gauche qui a animé la campagne. Pour trois raisons majeures: d’abord, parce que la droite étant au pouvoir, la gauche s’est fortement mobilisée (lors du référendum sur le traité de Maastricht, F. Mitterrand étant président de la République, c’était l’inverse). Ensuite, parce que la question sociale – dont personne ne devrait se désintéresser… -, a été au cœur du débat. Or, dans notre pays marqué par la dialectique, c’est malheureusement le domaine réservé de la gauche. Enfin, parce que le positionnement de Laurent Fabius a créé un électrochoc évident, décomplexant certains électeurs socialistes.

Cette explication faite, il n’en demeure pas moins que 50% du non est composé d’électeurs de droite. Et c’est peut-être ceux qui ont voté oui pour rejeter la gauche au nom du vote « utile », qui ont ainsi laissé la dynamique se créer à gauche…

Un immense cri de détresse ; c’est la classe moyenne qui a dit « non »

Les Français qui ont dit non ne sont pas plus trotskistes que vous et moi. C’est le non d’une classe moyenne qui n’a pas le moral. Vianney Aubert met l’ac-cent sur cette réalité dans un article paru dans Le Figaro (6 juin) sous le titre: « Le cri des classes moyennes ». « C’est la grande révélation du référendum, écrit-il, les classes moyennes ont basculé. Elles avaient dit oui à Maastricht, elles ont rejeté, dimanche 29 mai, le traité constitutionnel, comme en témoigne la très forte progression du non chez les professions dites intermédiaires. […] Selon l’enquête réalisée à la sortie des urnes par Ipsos pour Le Figaro, le non gagne, dans cette catégorie professionnelle, 17 points entre 1992 et 2005 pour se fixer à 53% ».

« Ce n’est pas un vote d’humeur ,poursuit-il. Ce résultat résonne comme un choc tellurique, celui d’un profond mouvement de terrain qui poursuit, depuis une quinzaine d’années, son lent travail de sape au sein de la société française. Le clivage entre oui et non au référendum ne traduit pas la vieille opposition entre gauche et droite, comme quelques hommes politiques feignent encore de le croire, ni le clivage entre Paris et la province, ni même la fracture, chère aux médias, entre exclus et salariés ».

Des élites désavouées ; un large fossé sépare désormais le peuple des « autorités morales »

Le non, c’est celui de la « France moisie » de Philippe Sollers (Le Monde, 29 janvier 1999). Cette France profonde que nos « élites » ne comprennent pas. Elles qui se sont vues désavouées. Massivement .

« Ce qui donne au scrutin d’hier sa dimension historique, c’est que la quasi-totalité des décideurs français sont désavoués » , expliquent D. de Montvalon et B. Mazières dans Le Parisien (30 mai): la quasi-totalité des éditorialistes ont fait campagne pour le oui; 92% des parlementaires ont voté en faveur de la Constitution; toutes les « élites » intellectuelles, culturelles, médiatiques et politiques ont montré qu’elles vivaient sur une autre planète.

Les médias sont particulièrement touchés par cette défiance: Pour Marianne (11 juin), « les médias, c’est une certitude, ont perdu la bataille du référendum. […] Le fossé n’aura jamais été à ce point creusé entre les élites journalistiques, massivement favorables au oui, et les auditeurs, lecteurs, téléspectateurs, dubitatifs ou nonistes. […] Jamais les médias n’auront été assaillis de protestations aussi nombreuses et virulentes, contre la propagande, le matraquage, la désinformation… ». Mais les responsables politiques aussi. Pour Eric Branca, c’est « un tremblement de terre de force 9 sur l’échelle de Richter de la politique ordinaire » (Valeurs Actuelles, 2 juin). Jean d’Ormesson, qui s’était prononcé pour le oui, dit la même chose: « Ni le pouvoir exécutif, ni le pouvoir législatif, ni d’ailleurs aucune forme de pouvoir ne sont plus en phase avec les profondeurs du pays. Le diagnostic du malaise français n’est pas difficile à établir » (Figaro Magazine, 4 juin).

Ont-ils compris? A voir les réactions des éditorialistes et celles des responsables politiques, on peut craindre que non. Dans Le Point (9 juin), Catherine Pégard résume bien la situation française. « Si le oui l’avait emporté au référendum, que se serait-il passé? Raffarin aurait démissionné et Villepin l’aurait remplacé. Sarkozy se serait convaincu qu’il aurait tout à perdre en restant à l’extérieur du gouvernement, vigie isolée transformée en cible. Fabius aurait été évincé des instances du PS. Et Chirac, comme il le répétait en conseil des ministres, avant le 29 mai, aurait exigé la mobilisation de tous pour l’emploi. Quoi d’autre? Rien. Autrement dit, le même paysage que celui qui est né de ce que tous nos voisins européens regardent comme un séisme: la victoire du non ». Même constat pour Raphaëlle Bacqué qui écrit dans Le Monde (7 juin) un article intitulé: »Pendant le naufrage, le spectacle continue ». « C’est une pure folie, souligne-t-elle. Une course vers l’abîme, dans laquelle se sont jetés ceux-là mêmes qui viennent pourtant de perdre le référendum, pied enfoncé sur l’accélérateur, musique à fond pour ne pas entendre l’extérieur. En somme, tout se passe comme si le pays n’était pas en crise ».

Michel Kempinski, directeur général de la rédaction de Valeurs Actuelles, ne dit pas autre chose. Dans le numéro du 2 juin dernier, il écrit: « Jacques Chirac avait montré durant la campagne son déphasage avec l’opinion. Il démontre aujourd’hui son incompréhension de la situation. C’est d’un électrochoc que la France a besoin. Et au lieu de cela, le président de la République inflige un duo explosif à la tête du gouvernement: deux hommes, Dominique de Villepin à Matignon et Nicolas Sarkozy à l’Intérieur, dont les oppositions – connues de tous – sont autant physiques, sociales, comportementales qu’intellectuelles. Voilà une réponse trop « politique » aux problèmes très concrets des Français qui risque de les désorienter, si ce n’est de les mécontenter davantage ».

Concluons avec le journaliste Eric Zemmour: « La tâche est, il est vrai, prométhéenne. Il s’agit de mettre à bas le clivage droite-gauche vermoulu et de le remplacer par un autre, celui qui a séparé le oui du non, vainqueurs et perdants de la mondialisation, logiques d’ouverture et de protection… » (Le Figaro, 30 mai). Bref, il s’agit de redonner espoir aux Français.

Une tâche immense pour laquelle les catholiques, conscients de la mission fondamentale des élites – petit nombre d’hommes qui s’imposent naturellement dans leur domaine de compétence par leurs qualités personnelles et leur sens des responsabilités – ont un rôle à jouer. Encore faut-il qu’ils refusent les dialectiques simplistes et qu’ils s’attachent à promouvoir l’essentiel dans leur milieu naturel. Bref, qu’ils deviennent des élites…

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