Voir l’ oeuvre “La Reddition de Breda”


Christianiser la fureur des hommes

Sous un ciel magnifique, en camaïeu de gris et bleu, au second plan de cette composition complexe, le drame de la guerre est encore présent dans le fracas de ses armes et la fumée de ses canons, avec la figuration par Vélasquez des dernières escarmouches d’une bataille dont l’issue est déjà certaine. La profondeur de la scène est rendue par une succession de plans et par une gamme variée d’effets lumineux.

Au premier plan, qui occupe en fait plus des deux tiers de la composition, dans un somptueux dégradé de marron, d’ocre et d’or, le drame de l’allégeance des vaincus au vainqueur. En 1625, la ville hollandaise de Breda tombe entre les mains des Espagnols.

Au premier plan, les deux camps se font face au moment de la reddition. A gauche, les Hollandais, en rangs peu serrés, hallebardes et lances tenues sans conviction, le personnage de premier plan nous tournant le dos s’appuie sur sa lance qu’il a calée au creux de son épaule, tandis que son voisin nous regarde d’un air distrait, comme étranger à la scène. A droite, les Espagnols, nombreux, en rangs serrés, sur fond de lances dressées vigoureusement tenues, oriflamme encore déployé, donnent davantage le sentiment d’être partie prenante de la scène qui se déroule sous leurs yeux. Les deux groupes d’hommes, chacun derrière leur chef, constituent une véritable galerie de portraits aux expressions contrastées qui accentue l’impression d’instantanéité de la scène principale au centre de ce tableau à la composition remarquablement bien équilibrée.


La manière chrétienne de faire la guerre

Le spectateur a réellement le sentiment d’arriver à l’instant précis où Justin de Nassau, chef des troupes hollandaises, remet les clés de la ville de Breda à Ambroglio Spinola, commandant de l’armée espagnole. Ce dernier, dans un geste de suprême élégance, empêche le vaincu de s’agenouiller en posant presque amicalement sa main sur l’épaule du Hollandais qu’il ne veut pas humilier. Les deux hommes se penchent l’un vers l’autre avec humanité et respect alors que l’instant précédent les voyait encore guerroyer l’un contre l’autre avec une ardeur farouche. Leurs deux regards se croisent avec intensité ; à l’attitude humble et abandonnée de Justin de Nassau répond l’esquisse de sourire compatissant et l’aménité d’Ambroglio Spinola

Ce ne sont plus des adversaires ni des ennemis : ce sont deux hommes d’honneur qui, après avoir fait leur devoir en conscience, se regardent avec bienveillance. Le vaincu donnant le sentiment de s’en remettre à la compassion du vainqueur au moment où il lui livre le sort de son peuple; le vainqueur laissant entendre par la sienne qu’il entend bien être le plus magnanime possible.

C’est à une véritable méditation sur la guerre que nous invite ici le peintre en choisissant de nous montrer la grandeur humaine et l’aménité de ces deux adversaires qui sont aussi deux chrétiens. C’est, représentée avec magnificence par Vélasquez, la manière chrétienne de faire la guerre.

Ces deux attitudes, dans leur noblesse et leur vérité historique, sont radicalement contraires aux mentalités d’aujourd’hui où les guerres reposent sur des haines inexpugnables engendrant les pires atrocités, dont les informations télévisées nous font quotidiennement le sinistre reportage. C’est qu’à la guerre des princes, levant des corps d’armées aux importants effectifs de mercenaires, encadrant l’arrière-ban de certains de leurs sujets, a succédé la guerre des peuples pour le plus grand malheur de ces derniers qui ne surent s’affronter sans se haïr. Il suffit pour s’en convaincre de penser à ces terribles paroles de notre hymne national… «qu’un sang impur abreuve nos sillons» !


Une méditation pour aujourd’hui

Il fut des siècles chrétiens, finalement pas si lointains, où le sang de l’ennemi n’était pas impur parce qu’il était celui de créatures de Dieu au même titre que celui des vainqueurs. «Le sang de l’ennemi, c’est toujours le sang des hommes» dira Louis XV en parcourant le champ de bataille de Fontenoy en 1745, tandis que reproche lui était fait que ses médecins soignaient indifféremment les blessés français, anglais et hollandais.

Si Louis XIV à la fin de sa vie se reprochait amèrement d’avoir trop aimer la guerre, une telle repentance est inimaginable dans la bouche d’un Staline, d’un Hitler ou d’un Pol Pot, non plus d’ailleurs qu’elle ne saurait être le fait de nos actuels «valeureux» guerriers contemporains qui font exploser des voitures piégées dans les rues de marché et les cars de transport scolaire ou envoient leurs kamikazes dans les cinémas et les restaurants…

Se faire la guerre est certainement la manière la plus idiote et la plus effroyable de résoudre les conflits d’intérêts qui peuvent survenir entre les communautés humaines. La guerre est, à n’en pas douter, l’une des conséquences les plus tragiques du péché originel. «Depuis six mille ans la guerre plaît aux peuples querelleurs et Dieu perd son temps à faire les oiseaux et les fleurs» se lamentait en son temps notre Victor Hugo.

Devant cette évidence effroyable, l’Eglise ne s’est pas contenter de la déplorer et de s’en retourner à ses affaires, elle entreprit d’y porter remède et sut y mettre des règles capables à la fois de la restreindre et de l’humaniser. C’est l’Eglise qui sut imposer aux soudards et aux seigneurs de la guerre des premiers siècles d’un Occident qui devenait chrétien les règles de la chevalerie, qui confia aux soins et à la pitié du vainqueur la protection de la veuve et de l’orphelin, qui contraignit à respecter la trêve de Dieu, qui interdit que l’on s’attaque à l’ennemi tomber à terre, ou blessé… C’est à elle que l’humanité doit ces lois de la guerre qui nous permettent de nos jours encore de reconnaître et de condamner les criminels de guerre. L’Eglise sut surtout ôter à la guerre ce caractère irréductible que lui redonne aujourd’hui les conflits idéologiques et les fanatismes religieux ou sectaires qui confondent victoire et extermination.

Notre temps a, sans doute plus que tout autre, besoin de méditer la leçon d’humanité, de charité et de pardon que nous livre ce chef d’oeuvre de Vélasquez.

 

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