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Le plan de l’Eglise vise comme objet déterminant la vie éternelle (action liturgique, sacramentelle, travail des vertus ou de la contemplation, apostolat et oeuvres de miséricorde). Nous y agissons comme membre du Corps Mystique du Christ[[Nous utilisons pour ce paragraphe le texte du cardinal Journet dans Théologie de l’Eglise (1958 réédité en 1987). Chapitre 8, IVème partie. Sur la question des rapports de l’Eglise et du monde, et sur Gaudium et spes, on pourra se reporter au dernier chapitre du livre du cardinal Ratzinger: Les principes de la théologie catholique (1982).]].

Le plan du monde vise comme objet déterminant des biens qui concernent d’une façon générale les choses du temps, l’œuvre de la civilisation ou de la culture (activité d’ordre intellectuel ou moral, scientifique ou artistique, sociale ou politique)

Toutes les activités sont ordonnées à la fin de la béatitude éternelle. Mais cette ordination peut être directe et immédiate et c’est le domaine spirituel des choses qui ne sont qu’à Dieu et constituent l’Eglise, ou bien cette ordination est indirecte et médiate, et il faut rendre à César ce qui est à César mais en dernier ressort, c’est pour Dieu qu’on le rend à César. C’est le domaine des choses temporelles et culturelles. Ces choses sont de vraies fins, ce ne sont pas de purs moyens, mais ce sont des fins intermédiaires.

Cette unique finalité ultime permet à Saint Pie X[[Vehementer, 11 février 1906.]] de dire que « la thèse de la séparation de l’Eglise et de l’Etat est la négation très claire de l’ordre surnaturel« .

« Dieu a divisé le soin de gouverner le genre humain entre deux puissances, l’une ecclésiastique, l’autre civile; l’une préposée aux choses divines, l’autre aux choses humaines. Chacune d’elles est suprême en son ordre; chacune d’elles est contenue dans des limites précises qui lui sont tracées par sa nature et sa fin prochaine; ainsi se trouve circonscrit un domaine sur lequel chacune exerce son action de plein droit (…). Il est nécessaire qu’il y ait entre l’une et l’autre puissance un lien d’ordonnance (…). On ne peut se faire une idée de la qualité et de l’étendue de ce lien qu’en considérant la nature de cha-cune des deux puissances et en tenant compte de l’excellence et de la noblesse de leurs buts« [[Léon XIII, Encyclique Immortale Dei, 1er novembre 1885, sur La constitution chrétienne des Etats.]].

Le bien commun temporel, âme de tout Etat, demande à se référer au bien commun de la vie éternelle qui est Dieu Lui-même. En effet, si l’on peut dire que la cité est pour l’homme et non l’homme pour la cité, c’est que l’homme et la cité sont ordonnés à Dieu, bien ultime et séparé.

Le cardinal Journet[[Théologie de l’Eglise, p.311.]] rappelle que les interventions directes du spirituel dans le temporel se produisent à deux titres:

Illumination du temporel. Il existe, dans le temporel, une zone de vérités connexes aux vérités révélées dont l’Eglise a le dépôt. Ainsi, on trouve, dans les encycliques notamment, les principes d’une sagesse politique, sociale, économique qui, sans proposer de programmes, viennent éclairer les activités engagées dans les contingences du temporel. Tel est le domaine de la doctrine sociale de l’Eglise. De même de nombreuses instructions pastorales visent à éclairer les consciences dans tous les domaines de la vie sociale, sans pour autant prendre la responsabilité de l’ultime décision pratique.

Défense du spirituel. Il peut s’agir ici d’une intervention dans des domaines qui sont mixtes par nature: le mariage, l’éducation, l’école… Il peut également s’agir d’intervention accidentelle[[Lagarde note (p.46 de l’ouvrage cité) que cette expression de Journet est préférable à celle d’exercice de pouvoir indirect mis en honneur par Bellarmin. Elle permet notamment d’éviter l’expression de pouvoir direct, insuffisante et équivoque]], c’est-à-dire exceptionnelle et imposée par des circonstances de fait. Elle peut porter sur la défense des intérêts religieux ou se justifier ratione peccati (en raison du péché).

Le cardinal Ratzinger a récemment commenté ces principes, en liant la saine laïcité au respect de la loi naturelle[[Note doctrinale à propos des questions sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique, signée le 24 novembre 2002, en la solennité du Christ-Roi.]]. « Pour la doctrine catholique, la laïcité est comprise comme une autonomie de la sphère civile et politique par rapport à la sphère religieuse et ecclésiastique mais pas par rapport à la sphère morale….La laïcité désigne en premier lieu; l’attitude de celui qui respecte les vérités qui procèdent de la connaissance naturelle de l’homme vivant en société« .

Laïcité au service du bien commun[[Nous n’aborderons pas ici la question scolaire, traitée dans le numéro de Permanences de janvier-février.]]

Saint Augustin évoque les deux cités, celle de Dieu ou de l’Eglise, la cité céleste, et celle de Satan, la cité terrestre[[Deux amours ont bâti deux cités: l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, la cité terrestre; l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi, la cité céleste.]]. En considérant ces deux cités mystiques, il se place au niveau de la fin ultime de tout homme et de toute société. Le cardinal Journet évoque alors une troisième cité, la cité des hommes où Dieu et Satan ont une part et qui a pour fin immédiate le bien commun temporel. Cette société ne saurait être réduite au rang de pur moyen, voire d’obstacle dans une démarche vers la fin ultime. Elle constitue un tout dont la cité céleste respecte d’ailleurs les spécificités, elle n’absorbe pas les cités humaines, elle les secourt et « les oriente dans leur rôle de fins intermédiaires, selon les exigences les plus intimes et les plus hautes déposées par le Créateur au fond d’elles mêmes, afin de les rendre plus humaines« .

Toute réflexion sur la laïcité ne peut s’envisager qu’en référence au bien commun temporel, « fin et règle de l’Etat et de ses organes« [[Pie XII, 8 janvier 1947.]], bien commun « qui l’emporte sur tout autre intérêt car il est le principe créateur, il est l’élément conservateur de la société humaine« [[Léon XIII, Notre consolation, 1892.]]. On sait que « ce qui ne répond pas à la vérité et à la morale n’a objectivement aucun droit à l’existence, ni à la propagande, ni à l’action, (mais) que le fait de ne pas l’empêcher par le moyen des lois de l’Etat peut néanmoins se justifier dans l’intérêt d’un bien supérieur et plus vaste« [[Pie XII, aux juristes catholiques, 6 décembre 1953.]]. Ce bien supérieur est toujours lié au bien commun. C’est « en vue du bien commun et pour ce seul motif que la loi des hommes peut et même doit tolérer le mal« [[Léon XIII, Libertas.]].

La politique chrétienne, dans les conditions actuelles, doit viser à réaliser l’unité politique en prenant les hommes tels qu’ils sont, avec leurs croyances, mais pour les orienter, avec un esprit évangélique authentique, vers des fins temporelles et politiques dont le christianisme peut reconnaître la légitimité. Cela suppose, certes, un accord sur des principes fondamentaux: respect des personnes, de la justice, de la vérité…

Le droit à la liberté religieuse s’inscrit dans cette perspective, dans la mesure où le Catéchisme de l’Eglise catholique[[N° 2104 à 2109.]] précise que « les justes limites qui lui sont inhérentes doivent être déterminées pour chaque situation sociale par la prudence politique, selon les exigences du bien commun« . Certes, ce droit n’est pas seulement une nécessité politique, mais une exigence spirituelle: nul ne peut forcer le domaine intime d’une conscience et chercher à imposer à quelqu’un un acte que sa conscience lui interdirait, ou lui interdire une activité que sa conscience lui dicterait. Ce droit n’est cependant « ni la permission d’adhérer à l’erreur, ni un droit supposé à l’erreur, (c’est) un droit naturel de la personne humaine à la liberté civile« . D’une part, on ne peut confondre tolérance civile ou pratique et tolérance dogmatique qui consisterait à professer que toutes les croyances se valent, sans qu’il y ait obligation pour la conscience d’adhérer à une vérité absolue. D’autre part, l’impartialité de l’Etat à l’égard des adhérents à diverses convictions religieuses ne doit comporter aucune attitude pratique en faveur du libéralisme doctrinal et de l’indifférentisme religieux. La neutralité ne peut être présentée comme un idéal de vie; favoriser une idéologie anti-religieuse relève du laïcisme, expression d’un humanisme rationaliste.

A la liberté religieuse est associée la question de la compétence de l’Etat en matière religieuse. En droit français, l’Etat s’interdit toute ingérence dans la vie de l’Eglise, hors de toute question mettant en cause l’ordre public. Cette incompétence ne doit pas écarter de sa sollicitude les activités privées d’inspiration religieuse mais non d’objet religieux. De même si l’Etat ne prend pas en charge le culte, il peut ou doit cependant le faire lorsque c’est le moyen, parfois le seul, d’assurer aux citoyens la possibilité de pratiquer leur religion (aumôneries, hôpitaux…). De même, il peut ou doit assurer la diffusion d’émissions religieuses, rendant là, seulement, un service technique.

La limitation du droit à la liberté religieuse par des considérations sur le bien commun temporel peut trouver une application directe face à l’Islam et notamment à la construction de mosquées, en intégrant, à la réflexion, des données politiques justifiées. Quant au problème du voile, il ne saurait trouver de solution dans une inadéquate référence à une laïcité qui, par souci égalitaire, rejetterait toute manifestation d’appartenance religieuse.

Les affirmations répétées du Chef de l’Etat, de plusieurs ministres ou de parlementaires, donnant à la loi civile la supériorité sur toute autre référence, imposent que l’on insiste sur ce point en opposition avec la saine doctrine, comme le rappelait la récente note doctrinale du cardinal Ratzinger, ou comme le précisait une déclaration de l’assemblée des cardinaux et archevêques, en 1945[[Déclaration du 13 novembre 1945, Doc. Catholique tome XLIII.]]: »Si la laïcité de l’Etat signifie la volonté de l’Etat de ne se soumettre à aucune morale supérieure et de ne reconnaître que son intérêt comme règle de son action, nous affirmons que cette thèse est extrêmement dangereuse, rétrograde et fausse… Ce n’est pas parce qu’une loi est votée par une majorité, même à l’unanimité, qu’elle est nécessairement juste et s’impose à l’obéissance des citoyens: il faut qu’elle soit conforme au droit et ne contienne rien de contraire à la loi naturelle« . Jean-Paul II a repris et développé cet enseignement constant dans Evangelium vitae[[N° 68 et suivants. Jean Paul II a lié à cette question le problème de la démocratie et du relativisme éthique.]].

Cette référence à la loi naturelle permet à l’Etat, sans aucune atteinte à une saine laïcité, y compris dans un pays de pluralisme confessionnel, d’exprimer sa référence à Dieu, au moins en tant qu’auteur de la nature, de la société temporelle et donc ainsi source de son autorité[[Ceci ne condamne pas la désignation de l’autorité civile par le suffrage universel, mais exclut que, par souveraineté du peuple, on veuille signifier que la communauté populaire est la source ultime et unique du pouvoir, qu’elle définit sans appel le droit.]]. En ce sens, on doit regretter que cette référence à Dieu ne soit pas inscrite dans la constitution de 1958 même si l’affirmation, dans ce texte, du respect de toutes les croyances permet de ne pas interpréter ce silence comme un rejet. « Si la laïcité de l’Etat, poursuivent les cardinaux et archevêques, est une doctrine philosophique, qui contient toute une conception matérialiste et athée de la vie humaine et de la société (…) nous nous élevons de toutes nos forces contre cette doctrine« .

« Au fond, la seule saine et légitime laïcité est peut-être celle du laïcat« , écrit très justement Denis Sureau[[Cinq thèses pour débattre de la laïcité, Homme Nouveau du 16.11. 03.]], qui s’appuie sur les textes récents du magistère rappelant avec insistance que la mission propre des fidèles laïcs est la gérance du temporel qu’ils ordonnent selon Dieu. C’est une erreur fréquente de limiter le problème de la laïcité à celui des rapports de l’Eglise avec des pouvoirs civils étrangers, voire hostiles, au catholicisme. Il est déraisonnable de réduire ainsi, à ces seuls rapports, le bienfait des distinctions du temporel et du spirituel, apporté par le christianisme.

Mais il faut développer la logique de cette fondamentale distinction et souligner qu’elle doit conduire au rétablissement du pouvoir temporel chrétien du laïcat, écrasé par des décennies de cléricalisme. Tel était le titre d’une brochure de Jean Ousset. L’Action Catholique, telle qu’elle fut menée en France, a introduit beaucoup d’ambiguïtés. Ainsi, on a trop souvent tendance, lorsque l’on parle de « promotion » du laïcat chrétien, à n’envisager pour lui que des tâches apostoliques qui relèvent de la hiérarchie et, à ce titre, exigent un mandat. D’où le réflexe de considérer comme suspect, voire illégitime, tout ce qui ose se dire catholique au temporel sans être mandaté. Au point, disait Jean Ousset, qu’un laïc catholique trouve moins d’inconvénients à citer Mendès France que le Syllabus. Il rappelait alors avec force qu’il fallait « rendre au laïcat la claire conscience et le juste exercice du pouvoir temporel chrétien que l’évolution démocratique des régimes modernes lui attribue en droit et en fait. Nous disons bien: pouvoir temporel chrétien, car s’il s’agissait d’un pouvoir temporel non-chrétien, la révolution s’est chargée depuis longtemps, non seulement de distinguer ce pouvoir temporel des laïcs mais d’en faire sa machine de guerre contre l’Eglise. Opération qui lui a permis de chasser Jésus Christ de tout l’ordre temporel. Rien d’une révolte, rien d’un désordre, c’est le retour à l’ordre que nous demandons, nous n’avons rien à souhaiter que ce que l’Eglise elle même a toujours dit qu’il nous fallait, nous laïcs, demander. C’est dans ce sens qu’est la vraie promotion du laïcat (…). Ce qu’il faut entendre, supposons nous, par cette saine laïcité dont on parle tant« .

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