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Tout est lié pour qu’Il règne

17 mars

Tous ces textes sont tirés de l’ouvrage Raisons d’Espérer – Jean Ousset édité par Ichtus

Tout n’est pas perdu (…), parce que les êtres humains, capables de se dégrader à l’extrême, peuvent aussi se surmonter, opter de nouveau pour le bien et se régénérer, au-delà de tous les conditionnements mentaux et sociaux qu’on leur impose. Ils sont capables de se regarder eux-mêmes avec honnêteté, de révéler au grand jour leur propre dégoût et d’initier de nouveaux chemins vers la vraie liberté. Il n’y a pas de systèmes qui annulent complètement l’ouverture au bien, à la vérité et à la beauté, ni la capacité de réaction que Dieu continue d’encourager du plus profond des cœurs humains. 

Pape François, Laudato Si’, 205

18 mars

Présentation

On trouvera regroupés ici plusieurs textes de Jean Ousset dont le chapitre Ecce Homo de son ouvrage le plus connu Pour qu’Il Règne

Pourquoi reproduire ces écrits dans un seul ouvrage ? 

Les idées qui y sont exprimées peuvent sembler à première vue, disparates. Mais un examen plus attentif dégage un fait frappant : les développements successifs d’un article à l’autre apparaissent en réalité comme une variation autour d’un thème majeur : le réel se découvre et s’impose comme un tout indissociable. 

Théorie et pratique, raison et histoire, naturel et surnaturel, doctrine et expérience, foi et raison, cœur et intelligence, esprit et méthode, prière et action : autant de liens étroits, à l’écart de toute illusion, qui donnent des RAISONS D’ESPÉRER dans la fécondité d’une action culturelle, sociale et politique. 

Tout est lié, nous dit le Pape François, pour que le Christ règne et que Sa volonté soit faite sur la terre comme au ciel

Jean-Ousset a marqué plusieurs générations en leur faisant aimer le plan de Dieu pour l’homme. Il nous mobilise pour aller aux périphéries et trouver les arguments qui puissent être entendus sans en appeler toujours à l’argument d’autorité. Ses écrits sont un antidote à la morosité et au désespoir. Ils ont le talent pour nous convaincre de ce que le christianisme est le seul humanisme authentique et que le Christ, vrai Dieu et vrai homme est le seul Sauveur des hommes. 

Reprenant l’enseignement de l’Église et de l’histoire, la leçon des faits et le témoignage des incroyants, Jean Ousset est toujours catholique et fidèle à l’Église. Il nous fait partager son émerveillement devant l’ordre des choses créées, la fécondité de l’Église et les beautés de la civilisation chrétienne qu’il ne faut jamais avoir peur de comparer.

Il s’adresse à tous ceux qui ont au cœur l’amour de la patrie et le souci de penser leur action. Ils seront impressionnés de découvrir, formulée par un simple laïc catholique et comme par anticipation, la cohérence des traits marquants de l’enseignement de Jean-Paul II, Benoît XVI et du Pape François. Humanisme vrai, dignité de la personne humaine, ordre des choses, charité dans la vérité, responsabilité politique, sociale et culturelle des chrétiens, la manière de conduire une action médicinale qui soigne le corps social au lieu de le diviser, la nécessité d’aller vers ceux qui se croient perdus, la miséricorde divine pour tous : tout est lié, tout se tient et c’est l’honneur des chrétiens, mais pas seulement eux, de rendre témoignage à la Vérité, de vouloir être collaborateurs de la Vérité, pour reprendre la devise de Benoît XVI. 

Ces textes écrits entre 1956 et 1980 sont d’une actualité brûlante au moment où la sécularisation, l’humanisme athée, l’esprit de mai 68 et le multiculturalisme, semblent fragiliser les fondements de la Cité nécessaires pour faire vivre ensemble des citoyens divisés de croyances et de cultures. Sur quelles fondations et comment bâtir la maison commune pour vivre en paix ? Quelle est notre espérance ? Quelles sont les raisons et les exigences de notre espoir ?

Il s’agit, plus que jamais, de ne pas dissoudre le christianisme et d’agir, sans avoir peur, à la manière de Jésus-Christ. 

Tout se tient ! Tout est lié !

Bruno de Saint Chamas

19 mars

1. Sauver ceux qui se croient perdus

Que faut-il dire à ceux qui se croient perdus au point de désespérer ?

Telle a été l’obsession constante de Jean Ousset, tant il était convaincu que ce n’est pas en « jetant des pierres »  faites avec la « doctrine » du haut de la cathédre de Moïse que l’on peut toucher les cœurs et faire aimer Dieu et sa Loi d’amour. Il cherchait la manière de transmettre un trésor « pour répandre la liberté des enfants de Dieu, pour transmettre la beauté de la Nouveauté chrétienne, quelquefois recouverte par la rouille d’un langage archaïque ou simplement incompréhensible », pour reprendre les mots forts du Pape François dans son message de clôture du Synode. 

Même si cette Loi est le chemin du bonheur de l’homme puisque « Dieu a créé le monde en y inscrivant un ordre et un dynamisme que l’être humain n’a pas le droit d’ignorer[1]», il faut annoncer la Miséricorde à partir de l’Évangile. La finesse de Jean Ousset n’a rien perdu pour aujourd’hui dans cette atmosphère où malheureusement même des catholiques se permettent de juger l’Église avec les catégories du monde. Le texte qui suit n’a été écrit par Jean Ousset que pour essayer d’aider ceux qui n’ont aucune confiance en leur propre justice, en leurs propres mérites, parce qu’ils sont et qu’ils se reconnaissent pécheurs.

La miséricorde l’emporte sur la justice

Nous avons une « suprême méconnaissance de la justice » de Dieu « par un évident mépris de sa miséricorde » parce que nous lui préférons « ces morales à allure comptable » qui (…) écartent plus qu’on ne le croit de la seule morale, parce que seule morale ordonnée aux seules exigences du seul salut. Le salut en Jésus-Christ. Le salut par Jésus-Christ. Le salut par et dans l’amour de Jésus-Christ.

Il suffit pour en saisir le tour d’esprit d’évoquer cette parabole incomprise s’il en est, de « l’intendant infidèle ». Parabole qui scandalise même, tant nous craignons d’y voir une inquiétante condescendance de l’Evangile pour les escrocs. 

Incompréhension d’autant plus désastreuse qu’en cette parabole est caché le secret de cette miséricorde dont les pécheurs que nous sommes ont tant besoin. 

Puisqu’en effet, c’est au moment où le Seigneur nous assimile à un abominable escroc qu’Il nous livre la formule d’un incroyable espoir. En nous révélant comment échapper à Sa justice ! Comment abuser de Sa bonté. (…)

Sachons qu’au regard de la justice de Dieu nous sommes tous des escrocs, gaspillant, dilapidant, détournant les biens, les dons dont ce Dieu nous a comblés, dont ce Dieu nous a pétris.

Car l’Evangile nous le dit sans la moindre équivoque, Dieu, comme le maître odieusement grugé de la parabole… Dieu, dans son infinie miséricorde, va jusqu’à se réjouir de ce qu’on sache l’escroquer pareillement. Puisqu’il est bien écrit : « Et le maître loua l’intendant infidèle de ce qu’il avait agi ainsi ».

Paroles effarantes. Mais ineffable exemple d’une miséricorde l’emportant sur la justice

Quelle merveille ! Et quel remède contre le désespoir cette parabole devrait être, pour les escrocs que nous sommes ! Car, bien comprise, cette parabole (…) devient, par excellence, la révélation la plus bouleversante sans doute de l’inconcevable excès de la miséricorde de Dieu à notre égard ! Miséricorde dans laquelle Dieu Lui-même se trahit, en quelque sorte. 

A notre seul profit ! Et comme au mépris d’une justice dont l’implacable rigueur ne cinglera que le Crucifié, ayant accepté, Lui, de payer pour nous.

Ne pas désespérer de la miséricorde

Impérieuse nécessité de persuader (les pécheurs) que quelle que soit leur impuissance (réelle ou supposée), ils ne doivent rien lâcher de ce qu’ils peuvent tenir, qu’ils doivent tout faire de ce qui leur est encore possible. Pour au moins essayer d’émouvoir l’Infinie Miséricorde, en Lui montrant qu’ils n’ont pas encore commis l’épouvantable blasphème qui consiste à désespérer d’Elle. Car rien n’est pire que de désespérer de la bonté de Dieu. (…)

Devoir donc d’espérer, contre toute espérance, en la Miséricorde !

Car est-il vertu plus méconnue que la vertu théologale d’espérance ? Vertu mineure aux yeux d’un très grand nombre, coincée qu’elle est entre la foi et la charité, qu’on explique, qu’on médite, et sur lesquelles on insiste beaucoup plus. 

Alors que c’est en péchant contre l’espérance que se perdent plus sûrement les plus pauvres, les plus pitoyables d’entre les pécheurs.

Péché contre l’espérance qui, en un sens, est plus offensant pour Dieu que les péchés contre la foi et la charité. Car, répétons-le, comme tels, ces derniers L’insultent moins dans ce qui devrait précisément nous Le rendre plus aimable : l’infinie bonté pour nous de Sa Miséricorde.

Donc ne jamais consentir à pécher contre l’espérance. Ne jamais s’abandonner à cette « cohérence dans la culpabilité » qui tend à faire croire qu’à partir du moment où l’on est un pécheur sévèrement condamnable, le « un-peu-plus » ou le « un-peu-moins » n’importe guère. Nous efforcer, au contraire de faire avec un zèle accru ce qui, par ailleurs et de toutes façons, reste la Loi. 

Et comme l’on comprend alors le « misereor super turbam », le « j’ai pitié de cette foule », tombé des lèvres de Jésus-Christ, Notre-Seigneur.

C’est sur l’amour que nous serons jugés

Si, comme l’a dit saint Jean de la Croix :  « c’est sur l’amour que, finalement, nous serons jugés », cela ne permet certes pas de récuser la Loi, mais cela peut et doit aider à faire comprendre qu’il importe, par dessus tout, de se dépenser généreusement, de rester fidèle, de tenir en tout ce qu’on peut tenir, de ne jamais perdre l’adoration due à l’infinie miséricorde, puisque de tous les caractères divins, c’est celui qui est, en quelque sorte, « fait pour nous » !

Même si l’on se sait en contradiction grave avec la Loi (et, par là-même, exclu des sacrements) ne pas cesser d’être fidèle en tout ce que l’on peut. Sans se plaindre. Sans cesser de se reconnaître pécheur. Sans chercher surtout à semer le doute sur la sainteté de la Loi  en suggérant, comme beaucoup tendent à le faire aujourd’hui, qu’elle serait trop sévère ! Sans insinuer, que l’on vaut ceux qui la respectent… Ne jugeons pas si nous ne voulons pas être jugés. (…)

Et comme l’on comprend le « misereor super turbam », le « j’ai pitié de cette foule », tombé des lèvres de Jésus-Christ, Notre-Seigneur.

Le don d’un seul verre d’eau !

Si, comme l’écrivait, le Père de Cochem, le Dieu très libéral a promis une récompense au verre d’eau donné en son nom, comment laisserait-il sans récompense l’offrande du calice plein du sang de son Fils ?

Or, précisément, nous avons toujours pensé que cet exemple du « verre d’eau » était un trait de l’Evangile que les « pécheurs » auraient intérêt à méditer un peu plus.

Son donneur, est-il écrit, ne perdra pas sa récompense ! Preuve que le don de ce seul verre d’eau saura toucher assez le cœur de Dieu pour lui faire oublier les éventuels péchés du donneur ; car il n’est pas stipulé que la récompense ne sera accordée que si le donneur est par surcroît impeccable. Ce qui supprimerait pour une part (sinon pour le tout) l’importance et l’intérêt (pourtant si rigoureusement annoncés) du don de ce verre d’eau.

Et donc, O misérables pécheurs, Mes Frères, tâchons de prendre au mot, une fois de plus, le Seigneur tout Miséricordieux. Car ce ne sont même, plus comme dans la parabole de « l’intendant infidèle », de simples amis à nous faire dans le Ciel que le Seigneur nous propose… 

C’est Lui-même qui s’engage dans le plus inconcevable des marchés ! Pour un verre d’eau !

Etant bien entendu que si nous parvenons à substituer à cette flotte une sérieuse dose de muscat, la récompense (c’est absolument sûr !) n’en sera que plus chaleureuse. La récompense n’en sera que plus Miséricordieuse infiniment !

Et l’on comprend le « misereor super turbam », le « j’ai pitié de cette foule » tombé des lèvres de Jésus, Notre-Seigneur !

21 mars

2. Crimes de pensée et crimes de fait

Permanences n° 103, Edito, octobre 1973, p. 5 à 13. (sous le pseudonyme de Laurent Morteau)

  • De défaillance en défaillance, il ne reste plus que la police pour maintenir l’ordre
  • Le crime est puni par la loi, non l’apologie du crime : inconséquence grave
  • Où conduit le respect de toutes les opinions
  • Le reproche de pharisaïsme

Il ne reste plus que la police pour maintenir l’ordre

Si pour être vraiment homme, il faut conformer ses actes à sa raison, qu’importe, inversement, la façon d’agir, si la façon de penser importe peu ? 

Dans un article que Permanences a publié dans son numéro de mai 1971, Jean Cau écrivait : 

Si peu à peu se débilitent et s’effritent les cadres d’une société grâce auxquels s’instaurait et se vivait une pratique morale moyenne, il est évident que de défaillance en défaillance, de crise en crise, de doute en doute, il ne reste plus que la police pour, de manière formelle (et non plus morale) sauver et maintenir l’ordre.

Au terme – et voilà qui est d’une immense gravité – morale, ordre et police se confondent. 

Fait d’époque, sans doute ! 

Fait de civilisation, certainement. 

Naguère encore, la société possédait ses « policiers » – si j’ose dire et si j’ai recours au sens étymologique – spontanés. C’était, par exemple, le père, le chef aux mérites acquis et reconnus, le prêtre enfin…

L’ordre n’était pas tellement imposé[1] que consenti et vécu et tirait sa légitimité dernière d’une transcendance… 

Le crime est puni par la loi, non l’apologie du crime : inconséquence grave

« L’ordre tirait sa légitimité dernière d’une transcendance » ! ! ! 

Observation capitale ! 

Autant dire que la légitimité de l’ordre reposait sur un certain nombre de certitudes que seul l’esprit pouvait atteindre, défendre, proposer. 

Or, aujourd’hui, c’est au plan de l’esprit, au plan des idées et des doctrines que tout est d’abord contesté, ébranlé, anéanti. Comment tout le reste ne s’effondrait-il pas ? 

Le crime est puni par la loi, mais non l’apologie du crime. 

« Un soldat qui insulte un officier ou refuse d’obéir est traduit en conseil de guerre, écrit Gustave Thibon, mais on a représenté à la Comédie Française, théâtre subventionné par l’Etat, une pièce où les chefs militiares sont traînés d’un bout à l’autre dans la boue. 

Alors qu’on châtie les pourris, on laisse en paix ou on récompense ou on décore les pourrisseurs ».

Il faut avouer qu’il y a là une inconséquence… Une inconséquence grave. Une inconséquence corruptrice… Parce qu’elle atteint l’homme dans ce qu’il a de plus essentiel, de plus fondamental : sa nature même d’animal raisonnable. 

L’homme est tel, ou il ne l’est pas.

S’il l’est, il appartient à sa nature… les principes mêmes de sa morale d’animal raisonnable exigent que pour être vraiment homme il conforme ses actes à sa raison. 

D’où le mot de Pascal : « Travaillons à bien penser, c’est le fondement de la morale ».

Car si la façon de penser importe peu, peu importe aussi la façon d’agir. 

Autrement dit : pas de crime d’action si l’on ne pose au moins le principe des crimes de pensée. 

Sans quoi toute coercition, toute poursuite, tout châtiment ne sont plus que contraintes d’une autorité sociale arbitraire, contre laquelle l’individu peut se révolter légitimement et contre laquelle les anarchistes ont raison de s’élever. 

Comme l’a écrit Joseph Folliet : 

Beaucoup d’intellectuels assument sans le vouloir ni même sans le savoir des responsabilités indirectes mais réelles dans les batailles d’hommes, avec du sang et des larmes, provoquées par ce qui n’était pour eux que des batailles d’idées (…) Combien de têtes sont-elles tombées sous le couperet de la guillotine, par la faute d’Hebert, ce petit bourgeois élégant qui rédigeait « Le Père Duchesne »[2].

Rapport indissoluble de la pensée et de l’acte : voilà ce qu’il importerait de ne pas trop oublier et de rappeler au besoin.

Or, combien de catholiques, eux-mêmes, prétendent qu’il ne saurait y avoir de crime de pensée. 

S’il est, au contraire, quelque chose d’évident, écrivait naguère le Père Ramière, c’est l’indissoluble liaison entre les croyances et les mœurs, entre les convictions de l’intelligence et les déterminations de la volonté. 

L’homme peut ne pas accomplir tous les devoirs qu’il connaît, mais il est impossible que sa volonté soit efficacement liée par un devoir que ne reconnaît pas son intelligence… S’il n’y a pas de crime de pensée, il n’y a pas non plus de crimes d’action. 

Un crime n’est un crime, en effet, que parce qu’il viole un droit certain. S’il n’y a pas de droit certain, si l’on admet que le droit peut être légitimement nié, on ne peut plus voir dans la violation de ce droit douteux un crime certain. Et, par conséquent, on n’a plus le droit de punir. Si on reconnaît au Mormon le droit d’enseigner, d’écrire, de publier que la polygamie est légitime, on commet envers lui une flagrante injustice en le punissant lorsqu’il exerce son droit supposé ou qu’on lui a du moins reconnu !

Si Proudhon n’a fait qu’exprimer une opinion libre et légitime en disant : « la propriété c’est le vol », celui, qui en vertu de cette doctrine, vous empêche de commettre ce vol, en vous dépouillant de votre propriété, acquiert un incontestable mérite[3].

Où conduit le respect de toutes les opinions

Tel est donc le résultat inévitable de ce « respect pour toutes les opinions » dont font profession tant des nôtres. Il conduit logiquement à la justification, sinon à la liberté morale de tous les crimes. 

L’indifférence envers l’erreur, en se répandant au sein d’une société porte à la morale publique un préjudice incomparablement plus grave que les plus énormes attentats. 

Ceux-ci créent des brèches certes. Mais des brèches relativement réparables. Car elles ne font qu’arracher quelques pierres aux solides remparts de la Cité. 

Tout au contraire, l’indifférence pour l’erreur supprime jusqu’à la possibilité d’un rempart solide. Elle détruit jusqu’aux fondements de la muraille et en prépare l’universel effondrement. 

Les grands crimes produisent dans le corps social un désordre local et momentané. L’indifférence pour l’erreur atteint et tarit les sources mêmes de la vie morale… Et religieuse ! 

Les grands crimes, dans une société animée de l’amour de la vérité et de la justice, provoquent une énergique réaction et amènent un redoublement de vie. 

L’indifférence pour l’erreur rend, au contraire, toute réaction impossible. Comme une fièvre lente, elle conduit une société à la mort par un progrès d’autant plus irrésistible qu’il est moins perçu.

En se fondant sur le principe faux de la liberté absolue de penser, de parler, d’écrire, la société moderne s’est mise hors d’état d’opposer une barrière des plus pernicieuses erreurs suivies de leurs innombrables désordres moraux et sociaux.

Ce n’est que par une immanquable mais flagrante conséquence que les agents d’un pouvoir fondé sur de tels principes osent condamner des crimes qui trouvent pourtant dans ces mêmes principes leur entière justification. 

La culpabilité des crimes de pensée

Pas de crimes de fait, donc, si l’on refuse d’admettre qu’il puisse y avoir des crimes de pensée. 

Certes, le problème de la culpabilité, de la responsabilité subjective (de ceux qui commettent ces derniers) est difficile à résoudre. Car s’il est des esprits pervers cyniquement avertis de la malfaisance de ce qu’ils conçoivent, disent, écrivent, diffusent, etc… le nombre est immense des utopiques, des imbéciles qui n’ont qu’une conscience obscure de la qualité de ce qu’ils professent. D’où l’indulgence (relative) dont toute sottise doit être honorée a priori. 

Mais si le problème de la culpabilité subjective des « crimes de pensée » est difficile à résoudre, ces derniers n’en sont pas moins, COMME TELS, plus graves que les « crimes de fait ». Lesquels ne peuvent être que singuliers, localisés, temporaires. Alors que le « crime de pensée » commande, si l’on peut dire, tous les « crimes de fait » qui en découlent ou qu’il justifie. Et cela d’une façon perdurable, universelle. 

Considérations fondamentales. Indispensables. 

Pour peu qu’on tienne à aborder sérieusement le problème des culpabilités humaines. 

Car bien peu d’hommes parviennent non seulement à penser juste, mais à vivre selon la justesse de cette pensée. 

Saint Paul, lui-même, ne se plaignait-il pas de faire le mal qu’il détestait et de ne pas faire le bien qu’il aimait ? 

Misère de l’homme ! Puisque, seuls, les héros et les saints parviennent à mettre leurs actes en harmonie avec les exigences d’une juste pensée. 

Pour le plus grand nombre, au contraire, deux tendances se manifestent. 

Dire la vérité et le bien même si…

La première consiste à professer, à proclamer la « vérité » et le « bien ». Même si l’on est loin d’en vivre. 

La seconde consiste à n’admettre pour « vérité », à n’admettre pour « bien » que ce que l’on est à peu près décidé à pratiquer ; le reste étant exclu ou récusé comme excessif. 

Ainsi, dans la première attitude, quelles que soient la misère ou la faiblesse de l’individu, ce dernier n’en continue pas moins à reconnaître, à professer (ce qui est façon d’honorer) une « vérité » et un « bien » dont il est l’indigne serviteur. 

Tandis que dans la seconde tendance, pour se donner bonne conscience à moindres frais, on n’hésite pas à réduire aux dimensions de sa paresse, ou de son impuissance, les notions de « vérité » et de « bien ». Catégorie où la moralité n’est admise qu’ajustée, ramenée au degré de nos seuls appétits ou convoitises. 

Ce qui, pourtant, chose curieuse, est moins âprement condamné que l’inconséquence de la première tendance. Communément taxée de « pharisaïsme ». Bien que soit évidente la sagesse de la maxime : « Nul ne se repent d’adhérer à des idées meilleures que soi ».

Inconséquence, dira-t-on ! 

Certes !

L’ennui est que le seul comportement conséquent est celui des héros et des saints, que l’espèce de ces derniers est très rare, et que le reste de l’humanité est surtout composé d’indignes, de pécheurs. En un mot : d’inconséquents. 

Dès lors, pour ce qui nous arrête ici, le problème n’est point tant d’épiloguer sur la réalité, trop évidente, de tant d’inconséquences. Le problème est de savoir de quel côté ces inconséquences sont plus graves et dangereuses ; de quel côté elles le sont moins. 

Le mauvais reproche de pharisaïsme

A ceux qui pratiquent mal une « vérité » et un « bien » qu’ils se font quand même un point d’honneur de professer, le reproche est lancé de « pharisaïsme ».

N’est-ce pas trop vite dit ? 

Certes le Pharisien est un homme qui reconnaît et professe une vérité qu’au fond il ne vit pas. Mais est-ce bien en cela que réside le pharisaïsme ? N’est-il pas plutôt dans le fait que, loin de tirer l’humilité de son inconséquence, loin de se sentir misérable et indigne, loin de se reconnaître pécheur, le Pharisien s’estime justifié par son apparence toute extérieure d’homme de bien, d’homme véridique. 

Mais a-t-on jamais pensé que si seuls les impeccables, les parfaits, avaient le droit de professer la « vérité » et le « bien »… nul n’en parlerait plus. Personne n’en saurait rien ! Ou si peu ! 

En réalité, le péché de pharisaïsme n’est point tant dans la contradiction inhérente à tout péché, il tient essentiellement à l’autosatisfaction du Pharisien. Car le Publicain aussi est en état de contradiction évidente. Lui aussi professe une vérité qu’il ne vit pas. Comment lui serait-il donné sans cela de se reconnaître pécheur ? Sa différence avec le Pharisien est qu’il avoue sa contradiction, qu’il s’en accuse ; qu’il ne se croit pas justifié par l’apparence d’une profession toute extérieure de la vérité. Le Publicain, lui, ne cherche pas à « paraître », pour cette seule raison qu’il pense vrai et parle juste. 

Alors que le Pharisien tient à sa réputation, à la considération du monde, le Publicain ne craint pas de se dire pécheur, de s’avouer « pauvre type », au regard de cette loi qu’il connaît et respecte autant, si ce n’est plus, que le Pharisien. 

Telles sont les deux figures de la première tendance : celle qui consiste à professer ; à reconnaître la « vérité » et le « bien ». Même si l’on est loin d’en vivre. 

Réduire le bien et le vrai à ce que je fais

Reste la seconde tendance : celle qui consiste à n’admettre pour « vrai », à n’admettre pour « bien » que ce qu’on est décidé à en garder, à en pratiquer. 

Chose curieuse, ou plutôt significative, cette attitude est moins complaisamment critiquée que la précédente. 

Serait-ce parce qu’une certaine cohérence paraît s’y établir entre ce qu’on pense, ce qu’on dit et ce qu’on fait ? 

Peut-être.

Mais à quel prix ? 

Au prix du sabordage de la vérité. 

Autrement dit : au lieu de tendre à s’élever soi-même à la hauteur de la plénitude morale, au lieu de reconnaître la magnificence de celle-ci, on ramène tout aux dimensions de sa faiblesse ou de ses objections. 

Comportement qui est le pire. 

Parce qu’il implique à la fois un péché contre l’esprit et un péché de pharisaïsme. A peine camouflés ! 

D’abord : péché contre l’esprit. N’en est-ce pas un en effet, que de tripatouiller la loi pour l’adapter à son gré ? 

Péché de pharisaïsme ensuite. Car, au fond, ce que cette tendance cherche à écarter c’est l’humiliation intime et publique de cette incohérence qu’est essentiellement le péché. Et cela parce que dans cette tendance, autant et plus sans doute que dans l’autre, on recherche ce qui est propre au pharisaïsme : la satisfaction de soi. C’est parce qu’on n’est pas assez généreux pour régler sa vie selon les vrais principes qu’on croit sauver prestige et honneur en adultérant les principes à son gré. 

Anarchisme de pensée qui ne veut, qui ne cherche que la considération du monde ! 

Ainsi veut-on l’avortement, mais avec la bénédiction de la loi, et son remboursement de la Sécurité Sociale.

Pauvres gens qui pensent que la morale et l’impeccabilité se mesurent aux dimensions des conventions mondaines, ou que le légal est forcément moral. 

Pauvres gens qui ne croient en rien, sinon à ce à quoi il est plus fou de croire : l’honneur mondain, la peur du « qu’en dira-t-on ».


[1] Autrement dit : l’ordre n’était pas le résultat d’une pression violente ; il trouvait son équilibre dans la disposition interne de ce qui en assure le bienfait, le père, le chef aux mérites acquis, le prêtre, etc… Telle est la force de l’ordre vrai. Ordre où la part de la violence est réduite au minimum. Ordre qui se maintenait par sa vertu propre et où le recours à l’appareil coercitif de la police était infime au regard de ce que connaissent nos actuelles société. (Note d’A. Roche alias Jean Ousset dans l’édito Force et Violence, in Permanences n° 81, juin-juillet 1971, où il reprend cette même citation p. 13).

[2] Cf. article : Responsabilité sociale des intellectuels, M. Creuzet, Permanences n° 86, janvier 1972.

[3] Le règne social du Coeur de Jésus, p. 122 à 124.


24 mars

1. Lois du réel ou ordre naturel des choses


Permanences
 n° 67, Objections et réponses,

février 1970, p. 29 à 39.

Monsieur, 

Vous êtes loin d’être le premier à souhaiter que nous rédigions une « étude claire, courte, facile et percutante » sur les notions de droit naturel ou de loi naturelle. Nombreux sont les amis qui nous l’ont déjà réclamée, invoquant la difficulté qu’ils ont à faire admettre ce qui leur semble pourtant si simple, si élémentaire, si fondamental : l’existence d’un ordre vraiment gravé dans la nature des choses. 

Hélas, je ne crois pas que la plaquette désirée suffise à obtenir le résultat souhaité. Plus exactement, je ne crois pas que cette plaquette ait à être ce que vous demandez qu’elle soit. 

Je puis me tromper. Mais je crains fort qu’il y ait grande illusion à croire que sur ce sujet si important des fondements du droit (car c’est bien de cela qu’il s’agit…) je crains, dis-je, qu’il y ait illusion à croire qu’une simple plaquette suffise à garantir une victoire que les plus gros traités, les plus doctes développements, voire… une expérience historique ont été impuissants à remporter. 

Au reste, ce que vous demandez existe. 

Articles, études, plaquettes ne manquent pas. 

Je pense à tel essai du chanoine Vancourt sur « la loi naturelle »[1]

Je pense au rapport introductif de Jean Madiran au IIIe Congrès de Lausanne[2]

Je pense plus encore, peut-être, à la traduction de l’admirable texte de notre ami Juan Vallet de Goytisolo sur : « la crise du droit ». Etude qui a l’avantage non seulement d’éclairer la question mais d’en montrer les difficultés. Un bref aperçu y étant donné des thèses qui s’affrontent, avec une excellente conclusion, en quatre ou cinq pages, sur le droit naturel et ses diverses conceptions, sur les fondements métaphysique et théologique du droit. 

C’est ce même ami Juan Vallet, qui, à une demande comparable, me fit part de sa surprise de voir des Français poser question pareille à un espagnol, attendu qu’à ses yeux, la France possédait en Michel Villey, un des maîtres contemporains les plus éminents du droit naturel. 

Une aussi courte énumération n’étant certainement pas exhaustive, vous admettrez que ce ne sont point tant les études souhaitées qui doivent manquer. 

Nous nous y prenons mal pour convaincre

Je suis persuadé que la difficulté de convaincre que vous déplorez tient moins à un manque de documents (courts traités sur le droit naturel) qu’à une certaine façon de nous y prendre. Façon inadaptée au tour d’esprit de ceux que nous voudrions gagner. 

Autrement dit : ce ne sont point tant les armes, les munitions qui manquent. C’est nous qui sommes de mauvais tireurs. Car, si pour être efficace un tir suppose une connaissance suffisante de l’objectif, (position de l’adversaire, nature de ses retranchements, dispositifs de sa défense) il est évident que notre façon d’invoquer le droit naturel, la loi naturelle est faite le plus souvent sans souci de l’état d’esprit de l’interlocuteur, sans souci des positions intellectuelles qui sont les siennes.

Pour nous chrétiens qui croyons en un Dieu créateur, ordonnateur, il va comme sans dire que, puisque Dieu a mis un ordre dans sa création, cet ordre est une expression de la volonté divine à notre égard. Sorte de « révélation seconde », ira jusqu’à dire Pie XII. La révélation première ou « Révélation » tout court étant la Parole même de Dieu transmise par les Saintes Ecritures. 

Donc, pour nous chrétiens, il est normal que droit divin et droit naturel paraissent inséparables. Et comme au chapitre du droit, l’autorité, la personnalité du législateur, la soumission qui lui est due, sont choses décisives, il est normal que nous tendions à parler spontanément de Dieu et de son Christ même en matière de droit naturel. Il est normal que nous ayons l’habitude de justifier par ces éminentes références ce droit dont les prescriptions peuvent n’être que données du sens commun, arguments de raison, fruits d’une très élémentaire expérience.

Reste que nous ne prenons pas assez garde aux répercussions psychologiques qu’une telle attitude ne laisse pas d’avoir sur ceux qui n’ont pas d’abord cette conception divine de l’ordre. 

Parce que l’Église reste seule aujourd’hui[3] à enseigner et à défendre non seulement l’existence, mais les impératifs moraux d’un ordre, d’un droit naturel, il n’est pas surprenant que pour l’interlocuteur moyen toute référence à cet ordre et à ce droit, dits « naturels », passent pour arguments spécifiquement catholiques, arguments « confessionnels ».

Ce qui fait qu’en pareille matière le grand nombre est prévenu, sensibilisé… pratiquement inapte à comprendre une démonstration qui, pense-t-il, relève d’une foi religieuse. 

Equivoque déplorable et dont les effets, pour une grande part, sont à l’origine de ces difficultés que vous souhaiteriez vaincre à coups de plaquette. 

Faire voir l’ordre de l’univers

Que faire donc ? 

Bien se dire d’abord qu’on se heurte moins ici à un ensemble d’arguments sérieux qu’à un état d’esprit. Etat d’esprit de réaction psychologique contre l’emploi de certains mots systématiquement déconsidérés par la propagande moderniste. 

Sachant, dès lors, que certaines étiquettes font fuir les gens à quoi bon les employer ? Au moins dans les premiers contacts. 

Ni concession, ni capitulation pourtant. 

Car s’il est vrai que saint Paul a pu dire[4] que les perfections « invisibles (de Dieu) sont devenues visibles depuis la création du monde, par la connaissance de ses œuvres », c’est bien là une preuve de la légitimité de cette démarche qui consiste à faire prendre conscience d’un ordre existant avant deconclure à l’existence de l’Etre ordonnateur. 

Les formules de loi naturelle, de droit naturel étant source immédiate de contestation, je tends à croire plus sûre autant que plus logique la progression qui consiste à ne pas afficher d’abord ces étiquettes. 

Comment se pourrait-il, en effet, que soient admises d’emblée les notions de loi naturelle, de droit naturel, quand il est évident que l’interlocuteur en est encore à refuser la notion d’un ordre dans l’univers. 

L’idée d’un droit naturel est un sommet auquel certes un catholique (orthodoxe) accède de plain-pied. Idée qui lui semble être par là même fondamentale. Mais fondement qui, pour l’incroyant, n’en est pas moins établi sur un socle à plusieurs degrés. 

Sous peine d’être absolument en l’air la notion de droit naturel suppose la notion d’ordre naturel. Laquelle suppose à son tour l’intelligence suffisante d’un ordre des choses, d’un certain ordre dans l’univers. 

C’est à ce degré, pensons-nous, qu’il ne faut pas craindre de descendre chaque fois que, dans une discussion, nous nous heurtons à un refus des notions de loi naturelle ou de droit naturel. 

Prétendre faire accepter ces deux dernières notions à un interlocuteur qui, le plus souvent, ne croit pas à l’existence d’un ordre objectif est pur enfantillage. Tant vaudrait expliquer le mouvement des marées à qui refuserait d’admettre l’existence de la mer. 

Surtout qu’on évite de s’en aller perdre en quelque débat sur l’évolution. Car un ordre condamné à évoluer n’en resterait pas moins un ordre. 

Autrement dit : même s’il fallait admettre que dans quelques millions d’années les cerisiers produiront des asperges, que les bébés naîtront dans les choux… une telle perspective ne permettrait pas de tourner le problème de cette tendance suffisamment établie depuis un certain nombre de siècles : savoir que les pommiers s’astreignent, par un entêtement curieux, à donner des pommes plutôt que des framboises, que les vaches persistent à ne vouloir faire que des veaux, jamais de rossignols, etc. 

Le tout selon un certain ordre, selon des processus scientifiquement étudiés et connus. L’insémination artificielle, par exemple, étant elle-même inconcevable sans une connaissance suffisante des principales exigences de l’insémination tout court, autant dire de ce qui n’a cessé d’être l’ordre naturel de reproduction animale depuis la nuit des temps. Etc.

La formule de Bacon étant assez connue : « on ne commande à la nature qu’en lui obéissant ».

Formule qui, jusqu’aux premiers hommes sur la lune, pourrait servir d’épigraphe à tous les progrès humains, depuis les plus modestes jusqu’aux plus grands. 

Ce qui devrait inciter à croire qu’un certain ordre existe, dont la science ne cesse de découvrir les lois. L’argument, soit dit en passant, étant sans valeur qui, sous prétexte de nier cet ordre, consiste à souligner qu’il est aussi beaucoup de désordre dans le monde. Argument sans valeur, car il suffit d’un très court instant d’honnête réflexion pour comprendre que la notion même de désordre serait inconcevable si la notion d’ordre ne la précédait. 

Autrement dit le fait d’un veau à cinq pattes ne nous paraît monstrueux que parce que nous savons que les veaux ont et doivent avoir quatre pattes. Tel est l’ordre. Le désordre d’un veau à cinq pattes ne nous paraissant tel que par opposition avec cet ordre bien connu de veaux ayant normalement quatre pattes. Et ainsi de tout. 

Encore une fois : le désordre ne nous frappe tant que parce que nous avons, au moins inconsciemment, une connaissance suffisante de ce qui doit être, de ce qui est l’ordre. 

N’est-il point paradoxal qu’on ait tant de mal à faire admettre l’existence de cet ordre des choses au moment même où l’humanité est parvenue à une connaissance si merveilleuse de ses lois ?

Sauf erreur, n’est-ce point un incroyant, René Barjavel qui a écrit ces lignes dont l’enseignement éclaire si bien notre propos : 

Je suis trop émerveillé par le spectacle de la Création, dans son équilibre infini et ses équilibres infimes, dans son ordre et son règlement, pour croire qu’elle est la fille du hasard. Le hasard fait une moyenne, il ne fait pas la différence. En mélangeant l’eau et la terre, il fait la boue, il ne fait pas une marguerite. Lorsqu’une cellule reproductrice femelle vient d’être fécondée, elle contient déjà le minuscule, l’invisible, tous les détails de l’être vivant qu’elle va fabriquer. Elle se divise en deux, puis en quatre, puis en huit, puis en milliards et en milliards de cellules qui vont constituer les organes et les tissus de l’individu. Et chaque organe sait quelle est sa place et quelle est sa fonction. Où est le hasard dans tout cela ?

Et qu’on ne dise pas qu’il s’agit là d’une connaissance purement matérielle, fort éloignée de ces impératifs moraux rassemblés sous les noms de loi naturelle ou de droit naturel. 

Pareille frontière est impossible à défendre. Et c’est continuellement que le plus élémentaire bon sens impose de la franchir. Autrement dit : c’est continuellement que l’homme en vient à déterminer sa conduite à partir de données strictement matérielles. 

Ainsi le fait matériel qu’un poêle allumé chauffe et brûle incite à ne point aller s’asseoir dessus. 

Ainsi le fait matériel de s’enrhumer à la moindre brise incite à fermer les fenêtres dès que le temps fraîchit. 

Ainsi le fait matériel de s’enivrer dès le deuxième apéritif incite le buveur raisonnable à limiter à un seul verre ce genre de libation. 

Ainsi le fait matériel de se trouver dans une poudrière ou un dépôt d’essence justifie pleinement l’interdiction de fumer qui ne manque pas d’être accrochée aux murs.

Ainsi le fait matériel de constater les progrès de la délinquance juvénile dans le sillage des foyers démantelés par le divorce amène-t-il des incroyants eux-mêmes à déplorer l’existence de cette institution.

Etc.

Pour enfantins qu’ils soient de tels exemples n’en sont pas moins d’authentiques prolégomènes à une intelligence convenable de la loi autant que droit naturel. 

Ce qui m’amène à répéter qu’au lieu d’aborder le problème de cette loi et de ce droit dès un premier temps, étiquette en avant, bannière déployée, il est indispensable – surtout dans les discussions difficiles dont il est question – de commencer par faire prendre conscience à l’interlocuteur de l’existence d’un ordre. 

Existence d’un ordre dans le monde. 

Existence d’un ordre des choses. 

Formules qui, l’expérience le prouve, exaspèrent moins les gens qu’une référence à la loi ou au droit naturels invoqués dès l’abord. 

C’est à partir de là, petit à petit et plus ou moins vite, selon les capacités de résistance ou d’accueil de l’interlocuteur, qu’il est plus facile de passer à l’idée de nature et d’ordre naturel, voire à l’idée de ce droit naturel qui en découle logiquement. 

N’est-ce point normal ? 

Et n’y a-t-il pas de notre part un certain illogisme à vouloir faire admettre droit naturel, loi naturelle à des gens qui, le plus souvent, ou ne se sont jamais posé le problème de l’existence d’un ordre, ou qui refusent d’y croire, ou qui n’y veulent voir qu’une construction arbitraire du vouloir humain. 

Comme si le succès d’une opération chirurgicale, le succès d’un aller et retour lunaire n’exigeait pas d’abord la connaissance et le respect de certaines lois. 

Redonner donc le sens de l’ordre, le sens d’un ordre des choses. 

Redonner le sens du réel. Redonner le sens de l’objet. 

C’est par là qu’il faut commencer. 

Et les difficultés que vous déplorez, avec tant d’autres, tiennent moins à une ignorance de ce qu’il importe de dire en fait de loi naturelle et de droit naturel, qu’à la méconnaissance préliminaire de cet ordre fondamental des choses sans lequel loi naturelle, droit naturel ne peuvent qu’apparaître notions gratuites, absolument en l’air. 

Tant que ce sens de l’ordre, ce sens du réel, ce sens de l’objet seront refusés, il est vain d’attendre l’acceptation de ce qui en découle. 

Si ce sens d’un ordre par contre, ce sens du réel, ce sens de l’objet sont rétablis, ce qui en découle logiquement sera beaucoup plus facile à faire admettre et ne manquera pas d’être accepté tôt ou tard. 

Car l’idée d’ordre conduit droit à l’idée d’une intelligence ordonnatrice, et donc d’un Être ordonnateur. Être qui dès lors ne peut pas ne pas être un principe du caractère obligatoire d’une loi naturelle, d’un droit naturel beaucoup plus faciles à comprendre désormais.

Ordre objectif du Droit, écrit Juan Vallet, découvert et non construit, perçu « dans les choses », par notre intelligence et riche d’un contenu « matériel » pas seulement « formel »[5].

Ce qui, étant dit et accepté, ne peut manquer de ramener à la conception aristotélicienne et thomiste du Droit. Conception fondée sur des principes universels, immuables, correspondant à ce que l’ordre des choses lui-même offre d’universel et d’immuable au chapitre des hommes et de leur vie publique ou privée. Mais conception qui sait aussi faire leur part aux différences dues à la diversité des conditions de temps, de lieu. 

Les normes, écrit encore Juan Vallet, doivent être appliquées, mais seulement dans la mesure où elles se révèlent adéquates. 

Et non par désir d’imposer leur texte littéral, qu’il soit adéquat ou non aux circonstances réelles de la situation juridique dont il s’agit[6]

Aristote ne disait-il pas déjà : « Nous tirerons le juste de l’observation de la nature ».

Méthode qui suppose une recherche préalable « en dehors de nous-même, dans le monde extérieur. Non pas abstraitement, mais concrètement ». Autrement dit : « on reconnaît d’abord l’existence d’un ordre objectif qu’il ne s’agit pas de créer ou d’inventer mais de décrire[7] ».

Les principes du droit naturel n’étant rien d’autre que l’ensemble des vérités directrices que la droite raison ne laisse pas de découvrir par une sage et prudente méditation de cet ordre des choses et des êtres, expression même de la volonté créatrice de Dieu. 



[1] Article publié dans Permanences n° 37, février 1967. 

[2] Jean Madiran, Actes du Congrès de Lausanne IIIRapport introductif sur la loi naturelle », Avril 1967, p. 15.

[3] Cf., entre autres, l’enseignement du premier Concile du Vatican, lequel a défendu contre les principaux courants de la philosophie moderne l’objectivité de la connaissance intellectuelle, rationnelle, donc naturelle de l’homme. 

Cf. Denzinger, 1290. On peut y voir que l’Église a condamné comme scandaleuse et téméraire l’opinion de ceux qui soutenaient qu’il pourrait y avoir un péché purement philosophique qui serait une faute contre la droite raison, sans être une offense à Dieu. 

[4] Saint Paul aux Romains : Ch. I, v. 20.

[5] Juan Vallet de Goytisolo, La crise du droit, p. 30.

[6] Ibidem.GroupeParagraphe

[7] Ibidem.

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23 mars

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