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1 – L’Europe dans notre patrimoine historique et culturel

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Alors que les questions s’accumulent et assombrissent le projet de l’Europe de demain, sans doute est-il nécessaire de retourner aux sources d’une Europe qui n’est pas née d’hier. Cette Europe du passé, de l’histoire, est ce qui fonde le plus sûrement notre identité. C’est par la connaissance et l’amour de ce passé commun que pourra véritablement naître le désir de « faire l’Europe », c’est-à-dire d’y assurer la paix dans l’unité.

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A – L’Europe, une réalité

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1 – L’héritage de l’Antiquité

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La Grèce

S’il faut ne rappeler ici que les éléments principaux d’un héritage immense que nous a légué la Grèce, citons avant tout ce que Paul Valéry appelait « la discipline de l’esprit, l’exemple extraordinaire de la perfection de tous ordres, une méthode de pensée qui tend à rapporter toutes choses à l’Homme, à l’Homme complet ». L’Homme se distingue de la nature comme seul être capable d’en comprendre les lois.

Les Grecs sont les inventeurs de la liberté, au sens politique du terme. Même si cette idée ne s’appliquait qu’à l’échelle de la Cité, elle s’affirme comme liberté d’une communauté qui se veut telle et croit en son destin, face aux visées hégémoniques et totalitaires des grands empires voisins de l’époque.

Enfin, citons le principe de l' »eunomie » qui impose au droit de s’appuyer sur la justesse et la justice; le critère moral est souverain pour déterminer la valeur d’une loi sans être asservi par la règle de la majorité.

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Rome

Ce que la Grèce fit pour l’Europe dans l’ordre de la pensée, Rome le fit dans l’ordre des structures. Rome, c’est la naissance du droit, d’un système politique, administratif et judiciaire qui inspirera toutes nos sociétés européennes.

A l’origine de cette civilisation exemplaire, quelques valeurs essentielles : la fameuse « fides », condition d’existence d’un Etat de droit, la « virtus », maîtrise de soi, et la « pietas », respect des rites et de l’ordre du monde. A la source de l’humanisme romain, la famille reconnue comme cellule de base de toute vie sociale et socle du droit romain, le dévouement à la patrie, par l’enchaînement d’une fidélité qui naît dans la communauté de base pour s’élargir à une communauté plus vaste.

Enfin, Rome, dans la perspective d’une union européenne, peut être vue comme un modèle pour son aptitude à intégrer; l’Empire romain sut faire de ses peuples conquis une véritable communauté parce que, tout en restant fier et sûr de ses propres valeurs, il leur laissait cependant les conditions d’exercice de leur autonomie.

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2 – L’héritage chrétien

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Saint Pierre et Saint Paul, partis d’Orient, vinrent en Europe porter leur message du Christ ressuscité. Même si les valeurs chrétiennes ont surpris Rome, l’Eglise a réussi a contester les structures romaines dans ce qu’elles avaient de contestables, en préservant ce qu’elles avaient de sain et de fort à la fois.

Plus proche de nous dans l’histoire, il faut citer le rayonnement qu’eut en Occident l’ordre de Saint Benoît. C’est ici que l’on trouve l’émergence de l’un des piliers de la civilisation européenne : le travail. Dans l’Antiquité, le travail était affaire d’esclaves; il devient, à l’ère chrétienne, ce qui permet à l’homme de s’affirmer comme personne libre, autonome, tout en le reliant à une communauté où son effort au service du bien commun est nécessaire et reconnu.

En parallèle s’est développée, dans les siècles du Haut Moyen-Age, une domestication par l’Eglise de la féodalité avec l’idée d’une protection de l’arbitraire par l’engagement du seigneur envers son vassal. Idéal de foi et de service, mise au pas de la force au bénéfice de plus faible ou de plus digne qu’elle, c’est l’une des caractéristiques essentielles de la féodalité christianisée.

Pour terminer, citons l’incarnation dans l’organisation politique des états européens du principe chrétien de distinction du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel qui avait manqué aux cités antiques.

L’Europe est bien fille d’un même héritage, celui que Jean-Paul II a rappelé aux pèlerins de Compostelle en 1982 : « Encore de nos jours, l’âme de l’Europe demeure unie car, en plus de sa commune origine, elle possède les identiques valeurs chrétiennes et humaines, comme celle de la dignité de la personne humaine, du profond sentiment de justice et de liberté, d’application au travail, d’esprit d’initiative, d’amour de la famille, du respect pour la vie, de tolérance et de désir de coopération et de paix, qui sont les notes qui la caractérisent ».

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B – L’Europe, une nécessité.

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1 – Nécessité d’hier

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Les deux siècles qui ont suivi la Réforme et la Révolution ont brisé l’unité de l’Europe; guerres de religion, guerres révolutionnaires et napoléoniennes, révolution de 1848, guerre de 1870, révolution d’octobre 1917, guerre d’Espagne, 14-18, 39-45.

Au sortir de la première guerre mondiale, avant-dernier avatar de la funeste désunion européenne née de l’effet d’entraînement belliqueux du principe des nationalités, offert comme poison unificateur par la France révolutionnaire à l’Allemagne, émerge un courant qui prône l’union de l’Europe par des solidarités concrètes comme antidote aux tentations de conflits.

Au rang des « pères » de l’Europe, il y a d’abord Jean Monnet, libéral et marchand pour qui les barrières nationales sont anachroniques car elles sont un frein au développement des échanges économiques. Robert Schumann, en France, Alcide de Gaspari en Italie et Konrad Adenauer en Allemagne, tous unis par les mêmes convictions démocrates-chrétiennes, ont un mot d’ordre qui orientera toute leur action : « Plus jamais la guerre ». Et même si leur projet est clairement fédéraliste, ce n’est pas par idéologie qu’ils prônent l’union; par une plus grande coopération au sein d’institutions communes, on donnera aux peuples la possibilité de se connaître, de se comprendre et de vivre en paix.

La seconde finalité de cette Europe d’hier consistait à faire front commun face à la menace du bloc soviétique.

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2 – Nécessité d’aujourd’hui

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Comme hier, les pays européens veulent l’Europe parce qu’ils se sentent confusément menacés. La menace est extérieure : étouffement progressif de l’économie de la vieille Europe par la concurrence américaine et asiatique, immigration de moins en moins maîtrisée liée à la pression démographique grandissante sur les rivages sud de la Méditerranée, désordres de la liberté nouvelle à l’Est. Elle est surtout intérieure à nos pays; il s’agit d’une véritable crise de civilisation, l’Europe risque l’autodestruction.

Le signe le plus évident de ce suicide est la crise démographique qui frappe l’Europe de l’Ouest. Elle est la conséquence d’une profonde crise morale : refus de la vie, désintégration de la cellule familiale, système scolaire en faillite, corruption des élites, perte du sens de l’Etat et du Bien Commun. Il faut par ailleurs insister sur l’extension de la mafia et du trafic de drogue, qui rongent nos sociétés en tuant la jeunesse et en pourrissant nos institutions.

En face de toutes ces menaces, le repli ne saurait être une bonne solution et le fait d’être confronté aux mêmes maux doit inciter à s’unir au nom de l’enjeu commun de civilisation. Mais la riposte commune doit laisser chaque pays maître de son destin, responsable de son devenir. Car, comme le dit Marie-Joëlle Guillaume [[Marie-Joëlle Guillaune, « Europe, Valeurs et espérance », ICTUS, 1991.]], « la chair, le sang et l’âme ne se délèguent pas; on ne sauve pas de l’extérieur une nation qui se laisse mourir, ou, pire, qui se suicide ! ».

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2 – Repenser l’Europe

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A – Les erreurs commises

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L’examen des dernières années de construction européenne est riche d’enseignements quant aux erreurs commises, tant sur le fond que sur la forme.

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1 – Erreurs sur le fond

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Elles portent tant sur les possibilités que sur les moyens et sur l’analyse de la situation.

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a) Le projet

S’agissant de définir quelle était la finalité de la construction européenne, on est obligé de reconnaître qu’un flou certain a flotté et flotte encore sur les notions pourtant fondamentales de l’identité, de la citoyenneté européenne et de la forme politique à donner à l’Europe.

– Définition de l’Europe

Sans frontières géographiques depuis la chute du communisme, l’Europe ne peut plus seulement se définir au travers d’un modèle économique commun que l’arrivée des pays de l’Est a fait voler en éclats. On parle donc de l’Europe, mais personne ne se risque à en déterminer le cadre de façon trop précise, ce qui ne peut être sans conséquence sur la conscience d’une identité européenne par ses ressortissants eux-mêmes.

– Définition de la citoyenneté européenne

La théorie politique moderne pose le citoyen comme « membre d’une communauté territoriale, titulaire de droits et soumis à des obligations uniformes, indépendamment de son appartenance à des collectivités particulières ». Trois traits principaux caractérisent donc le citoyen : il détient indivisiblement ses droits civils, sociaux et politiques; il est loyal à une seule communauté politique; et il accepte de voir l’intérêt public primer ses intérêts privés.

Qu’en est-il du citoyen européen au regard de cette définition ? Quels sont ces droits auxquels il peut prétendre au nom de l’Europe ? Comment être à la fois loyal envers la nation et envers l’Europe ? Que signifie l’intérêt public à l’échelle européenne et qui décide des conditions dans lesquelles il primera les intérêts privés ? Questions jusqu’à présent savamment élucidées…

– Forme politique

Même si l’objectif est, à terme, fédéraliste, les européistes ont là encore laissé planer le doute. Ainsi a-t-on modifié le texte du traité de Maastricht en remplaçant « l’objectif fédéral » par « une union toujours plus étroite ». Sans doute était-ce le prix à payer pour rallier à la cause européenne un maximum de politiques aux sensibilités tout aussi diverses que l’étaient leurs visions du projet européen. Les « Etats-Unis d’Europe » ont séduit les uns, certains ont mis en avant l’idée d’une confédération, d’autres encore ont développé la notion de « communauté en tant que modèle politique inédit et à construire », pendant que les opposants à Maastricht insistaient sur L’Europe des nations ou encore sur l’Europe libérale.

En fait, sans finalités clairement définies, sans motivations positives partagées par tous, chacun s’est vite retranché derrière un projet aux contours d’autant plus incertains qu’un tel flou lui permettait d’y voir ce qu’il voulait. Seul point commun à tous les défenseurs de l’Europe de Maastricht : une même confusion coupable entre les fins et les moyens, une même obsession de « l’union pour l’union ». Les nations auraient fait leur temps et le progrès consisterait à les dépasser pour construire les Etats-Unis d’Europe.

Peu importent finalement les objectifs que doit se donner l’Europe face aux dangers qui la menacent, ce qui compte, nous dit-on, c’est l’union car l’unification mondiale est en marche et elle appelle inévitablement la constitution de grands ensembles. Refuser cette évolution, justifiée ou non, bénéfique ou non, serait aller contre l’histoire. Nous retrouvons là le déjà vieux mythe du processus inévitable de la mondialisation comme seule forme d’organisation politique de la planète.

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b) Les moyens d’y parvenir.

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Face à un projet qui manquait de clarté et risquait donc de ne pas susciter l’adhésion, on a cherché le plus petit fédérateur commun : il s’est agi de l’économie. Notons que ceci est une constante dans l’histoire de l’Europe. Le traité de Rome lui-même, bien qu’à visée politique, ne traitait que d’économie [[Cf l’article 2 du Traité de Rome : « La communauté a pour mission, par l’établissement d’un marché commun et par le rapprochement progressif des politiques économiques des Etats membres, de promouvoir un développement harmonieux des activités économiques dans l’ensemble de la communauté, une expansion accrue, un relèvement accéléré des niveaux de vie et des relations plus étroites entre les Etats qu’elle réunit ».]].

Maastricht avait pour objectif d’accélérer la constitution de la première puissance commerciale du monde, sorte de revanche de l’Europe de demain après la défaite de la vieille Europe au XXème siècle face aux Etats-Unis et au Japon. C’était là faire preuve d’un bel optimisme quant au pouvoir mobilisateur d’un tel argument, sans aucune dimension symbolique; c’était surtout mal appréhender la donnée économique dans ce qu’elle a d’incertain et de complexe. En matière monétaire, la durée et la gravité de la récession que nous venons de subir a porté un coup fatal au projet, du moins au respect de ses échéances. Les pays se sont retrouvés écartelés entre « l’obligation morale » de tendre vers les critères de convergence du Traité et l’obligation, non moins morale et bientôt impérieuse, de résoudre les drames du chômage et de l’exclusion.

Et ce n’est pas l’ouverture aux pays de l’Est, dont les problèmes économiques paraissent quasi insurmontables, qui plaide en faveur d’une construction européenne fondée sur un argument aussi sujet à polémiques et à bouleversements.

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c) Les paramètres à prendre en considération.

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Les bouleversements politiques et économiques de ces dernières années n’ont pas été pris en compte. « Maastricht, c’est l’avenir tel qu’on le voyait hier », a dit Mrs Thatcher [[D. Wolton, « La dernière utopie, Naissance de l’Europe démocratique », Flammarion, 1993.]].

Rappelons simplement quelques évènements : chute du mur de Berlin (novembre 1989), réunification allemande (novembre 90), fin du régime communiste en URSS (octobre 1991) et dans les république satellites. Outre le fait que l’un des mobiles initiaux de la construction européenne disparaît avec la menace communiste, la démarche, logique, des pays de l’ex-bloc soviétique auprès de l’Union Européenne, pour en demander l’élargissement à leur profit, ne pouvait que bouleverser fondamentalement l’équilibre et les perspectives du projet imaginé à la fin des années 1980.

Nous avons mentionné dans le paragraphe précédent le primat contestable de l’économie dans le projet; nous ne reviendrons donc pas ici sur la faute commise dans l’appréciation de la gravité de la crise économique subie par les pays européens et sur les nécessaires remises en cause et réorientations qu’elle aurait dû entraîner.

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– Mépris du fait national

Il est ici paradoxal de constater que face à l’exemple des pays de l’Est qui s’étaient libérés de l’oppression communiste par le fait d’une résistance héroïque des identités nationales, le credo des européistes a été celui d’une grande union européenne dans laquelle viendraient se fondre les Etats nationaux.

Sans expérience et sans cadre concret de perception, les citoyens appréhendent l’Europe au travers ce qui constitue leur identité : la nation. Même au niveau des politiques et des fonctionnaires de Bruxelles, les enjeux se définissent le plus souvent en fonction des intérêts nationaux. De fait, les réflexes nationalistes constatés çà et là ne sont que l’illustration d’un problème plus vaste, celui de l’identité, qui est pour Dominique Wolton (3) « la plus grande question anthropologique de cette fin de siècle ». Refuser cette donnée du problème risque de conduire à de grandes désillusions.

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2 – Les erreurs sur la forme

La forme suit le fond. Comme l’apprend Boileau aux générations successives de notre pays : « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ». Faute d’un projet réfléchi et réaliste sur le fond, les moyens pour y faire adhérer les citoyens ont péché par les mêmes travers.

– Les erreurs de communication

Au mépris du fait identitaire correspond une forme de communication « technocratico-moderniste », peu soucieuse de convaincre véritablement. Parce que l’on n’avait finalement que faire de l’opinion des citoyens, il est apparu assez confortable soit de les priver d’information, soit de les noyer de considérations techniques abstruses dans l’espoir qu’ils s’en contenteraient, dispensant ainsi les politiques de trop d’efforts pour expliquer, justifier et défendre leur projet.

– La diabolisation des positions adverses

On peut parler de Maastricht comme d’un « acte de despotisme éclairé » [[Philippe de Saint-Robert, « L’Europe déraisonnable », Valmonde, 1992.]] plutôt que d’un acte réellement démocratique. En fait de débat, on a eu droit à une condamnation systématique des positions contestataires, à une mise au ban de la scène politique infligée à quiconque osait s’élever contre le projet.

– La fuite en avant dans la construction européenne

Il en va de l’Europe comme de nos économies en crise : on reconnaît volontiers que les solutions préconisées ne sont pas forcément satisfaisantes et imposent de lourds sacrifices, mais il n’y a plus d’alternative possible. Revenir sur Maastricht serait forcément la mort de l’Europe. Et plutôt que d’accepter, ne serait-ce qu’une pause dans le processus, on a choisi la fuite en avant : grands travaux, Europol, monnaie unique… que de projets grandioses échafaudés avec l’espoir que plus les objectifs seraient ambitieux, mieux ils fédéreraient les ardeurs des Etats membres, plus ils renforceraient la cohésion et l’esprit européen au sein de l’Union. Dangereuse illusion.

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B – Brosser de nouvelles perspectives au projet européen.

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1 – Dénoncer les mensonges

Un fédéralisme maquillé mais bien réel

Maastricht vise indéniablement la mise en place d’un Etat fédéral, c’est-à-dire un transfert de la souveraineté des Etats vers un Super-Etat européen. Cette logique tend à rogner progressivement toutes les prérogatives nationales dans le domaine de la monnaie (UEM), de la fiscalité (TVA communautaire), de la défense (Eurocorp), de la politique intérieure (immigration, visas) et du droit (primauté du droit européen sur les droits nationaux). Cette évolution se concrétise par la règle de la majorité qualifiée – dont le champ d’application s’élargit sans cesse – qui obligera les Etats membres à se soumettre à des décisions éventuellement contraires à leurs intérêts nationaux.

Le mensonge de la subsidiarité

Rappelons rapidement le principe, posé très clairement par l’Eglise : laisser à chaque échelon de la vie sociale l’exercice de sa pleine responsabilité en évitant que ne remonte à l’échelon supérieur ce qui peut être traité à l’échelon inférieur, le premier ne faisant suppléance qu’en cas de défaillance du second.

Mais qui est juge de la capacité des autres, inférieurs ou supérieurs, à agir à son propre échelon ? Les Etats membres décideront-ils de déléguer leurs pouvoirs, ou au contraire ce transfert leur sera-t-il imposé par la Communauté? Si la réponse n’est apparemment pas très clairement donnée, il semble pourtant qu’on s’oriente vers une subsidiarité « à l’envers » où la décision s’imposera d’en haut.

S’il peut être bénéfique que les pays délèguent une part de leur pouvoir à une entité commune mise en place par eux-mêmes quand la complexité d’un problème le justifie, cette délégation doit rester réversible et subordonnée aux gouvernements des Etats et non l’inverse.

Le mythe de l’Europe des régions

La mise en place du Comité des régions d’Europe participe de la stratégie d’affaiblissement “par le bas”, cette fois, des Etats nationaux, qui seraient ainsi court-circuités dans le rapport entre l’autorité supranationale et les autorités infranationales. C’est oublier, ou plutôt vouloir faire oublier que toutes les décisions vitales ne se prennent pas à l’échelon des régions, que dans la plupart des cas, en particulier pour la France, privées du rempart naturel que garantit la souveraineté de l’Etat national, les régions d’Europe ne seront plus que de pauvres électrons flottants, multitudes éparses soumises à la loi des puissances supranationales. On retrouve là une sorte d’élargissement aux dimensions du continent du modèle allemand, fédéraliste et régionaliste, certes porteur de vertus, mais qui, lié à une histoire particulière, n’est pas le nôtre, comme il n’est pas, par exemple, celui de l’Angleterre.

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2 – Les vrais chantiers de la construction européenne.

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a) Au fondement, réhabiliter ce qui devrait être les quatre piliers de l’Union Européenne : « passé, identité, nation, religion » [[« La bande des quatre », selon la formule très familière de D. Wolton, op. cit.]]

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– Le passé

La tradition ne doit pas être considérée comme un obstacle mais comme une chance pour l’Europe, car dans le contexte actuel d’effacement des frontières physiques, commerciales et de dissolution des références transcendantes, il apparaît dangereux de pouvoir construire un nouvel espace politique sans intégrer ce qui fut l’histoire d’hier.

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– L’identité

L’aventure met chaque jour le citoyen européen face à ces questions : où va s’arrêter l’Europe ? Jusqu’où chaque européen doit-il se sentir solidaire de ses voisins dans une union à six, puis neuf, douze pays, dix-huit ou plus demain ? Renforcer les identités, qui au fond puisent toutes dans l’universalité des mères patries, est le seul moyen de favoriser l’émergence ultérieure de l’identité européenne. Tant que cette question de l’identité ne sera pas reconsidérée dans une perspective positive, tant que la moindre référence à la nation sera taxée de réflexe nationaliste d’arrière-garde, il n’y aura pas d’ouverture à l’autre possible.

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– La nation

Corollaire de la question de l’identité, la question de la nation doit être réexaminée avec le souci de réhabiliter la notion de souveraineté. On n’accepte l’ouverture que si l’on se sent fort… et l’on ne se sent fort que si l’on a conscience de rester maître de son destin. Certes, cette notion est à manier ici avec souplesse, mais elle est fondamentale. Dans un projet européen qui lie des pays si différents en termes politiques, économiques, démographiques, le principe de souveraineté est le seul moyen d’assurer une forme d’égalité entre puissances inégales; il est finalement le seul frein aux prétentions des empires, le seul recours contre les agressions.

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– La religion.

Les limites du rationalisme moderne sont aujourd’hui criantes et l’on s’accorde à reconnaître comme finalement nécessaire le recours aux valeurs spirituelles et chrétiennes qui ont tout apporté à l’Europe dans le passé. Face aux interrogations et incertitudes de la construction européenne, la religion peut apporter une aide précieuse : elle est, elle-même, l’un des signes les moins contestables de cette identité européenne que les européens ont tant de mal à définir, elle est un exemple réussi de ce en quoi passé, présent et avenir ne s’opposent pas mais se continuent; elle propose enfin une solution réaliste au problème du rapport entre identité et universalité, sur la base d’une doctrine solide sur le rapport entre soi et les autres, entre la personne, la communauté, l’extérieur et l’histoire.

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Pour l’organisation, redéfinir clairement les prérogatives de chaque niveau d’autorité

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Si l’on considère que l’Europe doit se faire entre plusieurs Etats souverains, liés entre eux sous forme d’une union contractuelle librement consentie, on s’oriente donc vers un projet non fédéraliste dont il conviendra de préciser les modalités de fonctionnement avec réalisme, prudence et souplesse. L’adhésion des Etats doit être totale : il faut que tout le monde signe le même traité et ne s’exonère pas, à la carte, de certaines de ses obligations ou contraintes. Ce qui n’empêche pas, au niveau inférieur des actions spécifiques, de laisser à chacun le droit de participer à tel ou tel projet. Ceci implique donc un cadre assez général pour être accepté par tous… un projet modeste et souple.

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b) Redéfinir les objectifs du projet avec réalisme et humilité

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Il s’agira ici de redonner à l’économique sa juste place, en cessant d’en faire l’objet d’un volontarisme aveugle condamné à l’échec dans l’actuel contexte économique mondial.

Il s’agira aussi de repenser radicalement l’Europe face à la question des pays de l’Est. Car, à des pays dont la misère nous indispose, qui nous irritent à vouloir tant nous ressembler sans pour autant abandonner leurs identités et leurs valeurs, le seul discours qui est tenu est celui du libéralisme radical qui sapera le génie qui les a fait résister au communisme comme il nous a affadi. Pour autant, selon Vaclav Havel, il y a urgence à agir : « laisser les pays de l’Est à la porte, c’est laisser s’installer des conflits de plus en plus graves en Europe; c’est le plus sûr moyen de répandre une contagion de déstabilisation ».

Dernière question : peut-on faire l’Europe par la culture ?

Si la connaissance des racines culturelles de l’Europe contribue à créer une conscience européenne, encore faut-il s’entendre sur la notion de culture. Et, sur ce point, l’objectif européen est, pour l’heure, assez réducteur car limité à ce qu’on pourrait appeler « l’industrie culturelle » (audio-visuel, tourisme…). Cette culture institutionnelle et commerciale ne saurait suffire à faire émerger la conscience d’une culture européenne.

Il faut donc chercher ailleurs… et de là naissent des difficultés qui expliquent sans doute le peu d’égards qu’a toujours eu la culture dans les projets européens; car la question de la culture ramène à celle de l’identité et aux différences qui caractérisent l’héritage reçu par chaque nation. En trouver un principe commun, une source d’inspiration unique semble impossible… Alors on préfère éviter de prendre le moindre risque de voir les particularismes nationaux revenir en « boomerang » sur ce terrain risqué.

Mais il existe une culture européenne… elle est deux fois millénaire et elle s’appelle la chrétienté. Par-dessus les frontières, l’appartenance à une même religion, la certitude partagée qu’il faut rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, la définition commune du bien et du mal, le commandement d’amour du prochain… constituent bien l’héritage commun à nos pays d’Europe. « Quand nous parlons de l’Europe de la culture, il ne s’agit pas d’inventer une notion nouvelle, il s’agit de retrouver un bien perdu » [[Charles Rambaud.]].

Peut-être est-ce par là qu’il faut commencer…