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Extrait de l’ouvrage  “L’Action”, de Jean Ousset p. 27 à 52.

 Première partie : L’action en général

Chapitre unique : Principes fondamentaux

 

« Ô Athéniens ! Certes, les choses vont mal et vous désespérez ! Mais à tort ! Vous auriez raison, en effet, si, ayant réalisé tout ce qu’il faut pour que les choses aillent bien, vous les aviez vu quand même mal tourner. Mais les choses sont allées mal jusqu’ici parce que vous n’avez pas fait ce qu’il faut pour qu’elles aillent autrement. Il vous reste à faire ce que vous n’avez pas fait, et les choses iront bien. Pourquoi désespéreriez-vous donc aujourd’hui ? » Démosthène

 

Au moment où des français se lèvent pour défendre la dignité de toutes les personnes et de toute la personne, en particulier des plus fragiles, que faire pour une action durable ?
Ce livre est un maître livre pour bien penser l’action en fonction du but poursuivi.  Tout homme ou femme d’action le lira avec profit pour inspirer son engagement. Jean Ousset est le premier en effet à avoir méthodiquement formaliser une doctrine de l’action culturelle, politique et sociale à la lumière de l’enseignement de l’Eglise pour concrètement répondre au mal par le bien. Action de personne à personne et actions multiformes en réseau, ses intuitions sont mises en œuvre magnifiquement dans l’utilisation d’internet. A l’encontre des pratiques révolutionnaires et de la dialectique partisane, si l’amitié est le but de la politique, Jean Ousset nous montre comment pour agir en responsable, l’amitié en est aussi le chemin.

 

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Comme sa structure l’indique, le mot : action… désigne le fait d’un passage « en acte », le fait de réaliser ce qui n’était qu’ « en puissance ».

Ce qui suppose un rapport étroit entre la nature de l’action réalisatrice et la nature de ce qui est à réaliser.

Soit l’exemple d’un grain de blé ou d’un tronc d’arbre. Ils contiennent « en puissance » l’épi ou la poutre, qui en peuvent sortir. Reste que pour faire passer de la « puissance » à « l’acte » l’épi ou la poutre contenus virtuellement dans le grain ou le tronc, l’opération est différente.

En ce qui concerne l’épi… il faut semer le grain selon telles conditions, le cultiver, attendre, etc.

En ce qui concerne le tronc… il faut le couper, le transporter à la scierie où tout est prévu pour l’équarrir, etc.

Besognes qui impliquent des compétences humaines, des méthodes, des techniques, des instruments, un sens des circonstances très différents.

En bref, l’action qui consiste à faire lever une moisson de céréales ne ressemble pas à l’action qui consiste à fabriquer solives et chevrons.

D’où ces remarques de Marcel De Corte[1],

« … j’entends souvent dire que les moyens, comme tels, ne sont ni bons ni mauvais. J’avoue que cette assurance me laisse rêveur. Car enfin je me demande où trouver des moyens purs ? Des moyens qui ne seraient que les moyens seraient du même coup inertes, inutilisables, inutilisés, inexistants, à peu près comme l’étrange « machin » nommé « vistemboir » dans l’admirable nouvelle de Jacques Perret. Un moyen n’est jamais pris comme tel, sauf en esprit ? Un moyen est toujours considéré par rapport à une fin ».

Vérités de sens commun ? Combien oubliées cependant en matière d’action politique et sociale !

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Accord de la fin et des moyens

En ce domaine, l’erreur n’est-elle pas fréquente d’employer au service d’une fin des méthodes ou des moyens pratiquement conçus pour une fin contraire ? Est-il surprenant que les résultats soient décevants ?

Preuve que cet indispensable rapport des moyens à la fin n’est pas aussi compris qu’on le suppose.

C’est ainsi qu’on ne craint pas d’évoquer l’image du train ou de l’automobile pouvant indifféremment conduire à Calais ou à Pau. Alors qu’en réalité la fin directe du train est de rouler sur des rails et de servir ainsi de moyen de transport partout où les rails peuvent mener. La désignation précise d’une gare étant sans intérêt. De même pour l’automobile, qui a été conçue pour rouler sur routes, chemins ou pistes. Elle peut conduire où vont pistes, chemins ou routes, non voguer sur mer ; non escalader une paroi rocheuse…

Rappels d’autant plus nécessaires que cette relation du moyen à la fin est méconnue par les meilleurs eux-mêmes. La redoutable efficacité des méthodes communistes est telle qu’on croit sage d’utiliser au service de l’ordre ce qui apparaît si puissant au service de la Subversion. Mais c’est oublier la différence essentielle des tâches.

L’image du revolver pris à un agresseur et retourné contre lui – image si souvent employée – est inacceptable. Car dans la circonstance, l’action de l’agressé est d’abattre à son tour celui qui cherchait à l’abattre d’abord. Identité rigoureuse des fins. Le revolver peut donc être employé des deux côtés.

Mais croire qu’une même doctrine de l’action peut indifféremment servir aux progrès de la Révolution et à l’instauration d’un ordre social chrétien… prouve qu’on ne distingue entre les deux aucune différence essentielle.

Ce qui est très grave !

Car cela revient à dire qu’il n’existe entre ces deux causes que des oppositions ne dépassant pas le caractère d’une concurrence entre deux scieries. L’essentiel étant, dans cet exemple, que l’on scie du bois d’un côté comme de l’autre ; et que par conséquent, l’on peut, d’un côté comme de l’autre, employer les mêmes procédés et outils.

Le tout, donc, est de savoir si entre le service de la Révolution et le service d’un ordre social chrétien il n’existe pas d’opposition plus grave que celle d’une concurrence de boutiques proposant, au fond, marchandise analogue. Car si la marchandise est analogue, répétons-le, on doit admettre que, de part et d’autre, méthodes et moyens d’action peuvent l’être aussi.

Or comment accepter même doctrine d’action, mêmes procédés quand il s’agit, d’une part, de démolir, dialectiser, massifier l’ordre social, et, d’autre part, de rétablir le même ordre social dans ses hiérarchies, libertés, diversités essentielles ?

Tant vaudrait soutenir que le travail, les méthodes, les instruments peuvent être les mêmes qui servent d’une part à planter des arbres ; à les débiter en planches d’autre part.

Beaucoup d’anti-libéraux au plan dogmatique n’en sont pas moins libéraux au plan de l’action ; incapables de saisir l’incompatibilité de moyens ordonnés à des FINS aussi radicalement opposées que le fait de construire et le fait de démolir.

Pour que nous puissions adopter les formules d’action révolutionnaires, il faudrait que l’ordre social chrétien que nous cherchons à promouvoir n’ait rien d’essentiellement opposé à l’ordre social voulu par la Révolution. Il faudrait qu’entre les révolutionnaires conscients et les fidèles de la doctrine sociale chrétienne, on ne puisse relever que des oppositions de détails, rivalités de personnes, de clans ou de partis.

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Les méthodes révolutionnaires

A penser l’action sans prendre garde à la fin spécifique des méthodes qu’on préconise, on ne peut que favoriser en effet ce culte du procédé pur, de la seule technique, du pragmatisme-roi, qui constitue l’essentiel du marxisme.

On se plaint de ce que le communisme trouve, dans la plupart des têtes, un état d’esprit favorable, une sorte de pré-marxisme. Il serait temps de prendre garde à ce qui l’entretient.

On prétend lutter victorieusement contre la Révolution en adoptant ses armes, mais on oublie que le marxisme, pragmatisme pur, n’est que l’action impliquée par ce pragmatisme. On oublie l’effet éducateur de cette action. On oublie que cet effet éducateur ne dépend pas d’une adhésion intellectuelle à une quelconque « vérité » marxiste ou communiste, mais qu’il tient à la simple habitude d’agir, ou de « penser » l’action, selon les méthodes marxistes.

Dès lors, si notre comportement s’ordonne « à la marxiste », comment son effet éducateur pourrait-il ne pas être marxiste ?

Beaucoup sont dans ce cas, qui n’en prétendent pas moins lutter contre le communisme. Un rien pourtant suffira, au moment dit, pour réunir ces faux ennemis. Un événement quelconque leur fera bientôt « prendre conscience » de leur marxisme latent. Et ces prétendus « défenseurs de l’ordre social » rejoindront les rangs de la Révolution. Comme firent naguère les troupes nazies de Von Paulus.

Agir comme les marxistes ? C’est déjà être marxiste. Même si l’on combat le marxisme.

Ainsi maints efforts, réputés contre-révolutionnaires, ont-ils eu, et auront-ils encore pour résultat d’augmenter le « consensus » marxiste dans le monde.

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Et non seulement les meilleurs sont sans doctrine de l’action ; non seulement ils tendent à adopter, pour leur malheur, les méthodes de l’ennemi ; mais ils ne savent point tirer profit de ce qui pourrait leur être utile dans l’exemple de l’adversaire. Parce qu’ils ignorent, ou s’en font une idée telle qu’elle aggrave la malfaisance dudit exemple.

Ainsi, l’idée que nous nous faisons de l’action, à partir du modèle révolutionnaire, est-elle presque toujours sommaire, réduite à ce qu’il y a de plus grossièrement évident dans l’histoire de la Révolution.

  • Aspect superficiel et trompeur de mouvements de masses, lourdement quantitatifs, que des slogans primaires, une doctrine infantile suffisent à orienter.
  • Gros effet et gros gain. Manifestations et bagarres.
  • Préparation de coups de force.
  • Opérations plus ou moins clandestines.
  • Tribuns populaires. Vastes meetings.

Tel est ce que nous retenons de l’exemple révolutionnaire : son aspect d’agitation subversive. Aspect difficilement retransposable, illégitime, au plan de notre action. Ce qui pourrait nous être une leçon nous est, par contre, fort mal connu, c’est-à-dire le souci communiste d’un travail en profondeur ; un sens aigu de l’action par les idées ; un très grand soin dans la formation des cadres, une volonté, ridicule tant elle est extrême, (caractéristique pourtant) de « penser » l’action « scientifiquement ».

C’est le seul profit que nous puissions tirer de l’exemple révolutionnaire. Un profit d’émulation, d’excitation, d’alerte. L’analogie d’une certaine ardeur.

A voir comment s’évertuent les agents de la Subversion, comment ils s’appliquent à mieux agir toujours ; cela peut au moins faire honte.

Sans oublier telles pages de Mao-Tsé-Toung[2] ; qui n’ont rien de spécifiquement subversif ; au contraire !

Dans ces pages sont impitoyablement dénoncés l’élan anarchique, l’irréflexion, l’imprudence, le subjectivisme dans l’action, l’aventurisme, le putchisme ! Combien nous serait profitable la lecture de ces chapitres de Mao !

Autant de faits, non essentiellement révolutionnaires, dont nous aurions intérêt à tirer profit, mais auxquels nous refusons de prendre garde.

Ce qui fait que nous ignorons…

  • … et la doctrine d’action qui devrait être la nôtre…
  • … et ce qui pourrait, quand même, nous éclairer dans l’exemple de l’adversaire.

Reste qu’on ne saurait s’y prendre pour construire comme on s’y prend pour démolir.

Car la Révolution, elle, démolit, en ce sens qu’elle dialectise, exploite, entretient, provoque les contradictions sociales.

Classes contre classes. Tiers-Etat contre noblesse. Sans-culottes contre « ci-devant ». Montagne contre Gironde. Pauvres contre riches. Prolétaires contre bourgeois, ouvriers contre patrons. Gauche contre droite. Radicaux contre libéraux. Bolcheviks contre mencheviks. Nations contre nations. Colonisés contre colonialistes. Noirs contre blancs. Démocrates contre fascistes. Laïcards contre cléricaux…

Et au sein de l’Eglise même : progressistes contre intégristes, Pères du Concile contre Curie, Jean XXIII contre Pie XII.

En général, le plus grand nombre contre les moins nombreux. A moins que ces derniers n’apparaissent plus intensément subversifs.

Telle est l’action normale de la Révolution.

Action qui tend à réaliser un déboisement social. Action niveleuse, atomisante, par étouffement progressif des corps intermédiaires. Action qui n’a cessé d’ouvrir les voies à un totalitarisme d’Etat plus tyrannique chaque jour[3].

D’où le propos de Joseph de Maistre sur la contre-Révolution :

« Elle doit être le contraire de la Révolution. Non une révolution contraire. C’est dire qu’il lui faut renouer les liens sociaux au lieu de les briser, qu’elle doit exercer une action coordinatrice en sens inverse de l’action désorganisatrice de la Révolution ».

Ce qui dispense d’insister pour faire entendre qu’une pareille opposition, dans l’ordre des FINS, interdit, dans l’ordre des MOYENS, l’emploi des mêmes façons d’agir.

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Rôles de la doctrine et de l’expérience pratique

Notre but n’est pas de rétablir artificiellement un certain système politique et social, la victoire d’un parti. Nous pourrions dans ce cas recourir aux procédés partisans, parce que dialectisants, de la Révolution.

Nous avons à rendre à la société sa santé, sa vie même, naturelle et vraie.

Nous avons à rendre vie, force, santé (une activité normale) à des organes sociaux victimes des conditions sclérosantes, antinaturelles, où les place le totalitarisme moderne. Et cela est bien autre chose que de leur substituer quelques formules artificielles d’organisation.

Née de la raison raisonnante, la Révolution tend à imposer des formules nées du seul esprit humain. Aussi est-elle conduite, par logique interne, à l’emploi de moyens qu’on pourrait dire étrangers à l’ordre naturel. Procédés de pression hétérogènes, violence faite à la nature des choses.

Moyens qui, il faut le reconnaître, sont parfaitement adaptés à cette besogne.

Mais pour nous qui, selon les termes de saint Pie X, ne cherchons pas à rebâtir la Cité autrement que Dieu ne l’a bâtie, nous savons bien que la civilisation n’est plus à inventer ni la cité nouvelle à construire dans les nuées.

Ce qui suppose la connaissance des lois et conditions de vie de la société.

Ce qui n’est rien d’autre que le sens du Vrai, lequel s’acquiert d’abord par la doctrine.

Nous disons : « d’abord »…

  • Parce qu’une longue pratique peut seule porter à sa perfection ce sens du vrai.
  • Parce que nous savons en outre que, sans doctrine, les virtuosités manœuvrières ont tôt fait de sombrer dans un pragmatisme inadmissible.

Il n’empêche qu’une formation trop « principielle », trop dogmatique, trop spéculative peut n’être pas sans danger. Et il est bon de la doubler par une connaissance plus concrète, telle qu’on la trouve, par exemple, dans l’histoire et maintes disciplines humaines[4]. Le héros shakespearien l’a fort bien dit :

Il y a et il y aura toujours plus de choses au ciel et sur la terre que dans le plus beau système de philosophie.

Ce qui n’incite pas à faire fi d’une formation doctrinale convenable. Ce qui rappelle le danger d’en rester là !

L’histoire ne prouve-t-elle pas que, très souvent, les réflexions de la plus saine raison ne surent pas découvrir ce que l’expérience d’un empirisme cahotant parvint à rendre évident quelques siècles plus tard ?

Il faut être bien ignorant ou bien aveugle pour ne pas savoir distinguer, en de nombreux domaines, cette part de vérité que la doctrine formule… et ces autres leçons, non moins précieuses, de l’histoire, de l’expérience humaine à tous les degrés.

Qui fait à chaque moment principe de tout n’est qu’un esprit faux, superficiel, désordonné. Seul mérite le titre de « prudent » celui qui a le sens de la complexité et donc de la hiérarchie des notions et des choses. Le sens de ce qui importe, de ce qui importe moins, voire de ce qui n’importe absolument pas.

Dès que pensée et action, en effet, cessent d’aller ensemble, elles se corrompent toutes deux, s’exaspérant de part et d’autre en formules vaines.

  • Abandonnée à elle-même, privée de contrepoids qu’est pour elle l’expérience, la pensée tend à subtiliser de plus en plus ; à couper, trancher, planifier, universaliser au regard des seuls principes. Désormais, l’orthodoxie devient le titre accordé au plus fin coupeur de cheveux en quatre, en huit, en seize, etc. La formation devient une fin en soi, virant à l’obésité, à la cellulite doctrinale. Véritable impotence.
  • Mais, de son côté, privée du sens de cette diversité des choses, de cette diversité des problèmes que la doctrine seule peut donner, l’action a tôt fait de s’exaspérer en formules simplistes, en activisme planifiant, schématisant… du type : « Fusionnons tout pour ne garder qu’un seul organisme », supposé plus fort ! Ces recettes ramènent aux formules du moyen pur, pouvant aider en un sens comme en l’autre. Formules de l’action en soi ; de l’Action avec un grand A… dont nous avons dénoncé l’erreur au début de ce chapitre.

C’est l’aspect, bien connu, de l’homme d’action sans doctrine. Spécialiste d’un ou deux procédés, et qui cherche moins à résoudre les problèmes qui se posent effectivement qu’à exécuter en toute occasion un certain nombre d’opérations ou exercices, toujours les mêmes : manifestations, réunions, publications… Moyens très extérieurs, et dont on a pu dire – même quand ils sont légitimes et bienfaisants – qu’ils sont plus orthopédiques que médicinaux.

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 (Action orthopédique et action médicinale)

Cette distinction nous paraît d’autant plus importante qu’elle met non seulement en relief l’existence de ces deux formes d’action, mais qu’elle permet de saisir d’emblée la supériorité du médicinal sur l’orthopédique. Et cela en un temps où l’éclat de l’action « orthopédique » éclipse et laisse dans une mortelle défaveur l’action médicinale multiforme qui, seule, pourrait guérir le corps social.

Non qu’on prétende condamner ici l’orthopédie comme telle. Elle est souvent indispensable, les médecins ne manquant pas d’y recourir au besoin. Mais pour précieux que soient corsets, gouttières ou béquilles, ce ne sont pas là remèdes au sens strict. Certes, ces appareils peuvent contribuer grandement à la guérison. De l’extérieur. Et à condition que l’état du patient ne soit pas trop amoindri. Quand il est tel que les réaction vitales paraissent suspendues, le plein retour à la santé est impossible sans traitement qui rende à l’organisme sa vigueur interne.

Or nous n’avons pas le droit de rendre au Christ-Roi une société infirme, ne subsistant qu’à gros renforts de pilons, membres articulés, yeux de verre, cornets acoustiques. Nous avons à rendre à la Cité sa pleine vie naturelle.

Au moins interdisons-nous de limiter l’action à sa forme orthopédique. Ayons à cœur de promouvoir une action médicinale qui guérisse vraiment. Ce qui peut être moins spectaculaire. Alors que l’action orthopédique, elle, se voit de loin, apparaît matériellement efficace. Et qui oserait discuter l’utilité de béquilles pour un boiteux ?

L’inadmissible ne commence qu’à partir du moment où la gent orthopédiste se proclame plus efficace que les vrais médecins et détourne par là des seuls remèdes : ceux qui permettent aux éclopés de remarcher avec leur jambes, aux sourds d’entendre sans cornet, aux paralytiques de circuler sans poussette[5].

Bien au-dessus d’une action sociale, politique, de type orthopédique, il faut placer l’action sociale et politique qui revitalise et guérit. Cette dernière est, il est vrai, beaucoup plus exigeante. Car si l’action orthopédique parvient à quelques résultats par des procédés tout mécaniques, une action revitalisante et guérissante suppose, pour être bien conduite, une connaissance profonde, à la fois théorique et pratique, de la seule et vraie doctrine.

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« Penser » notre action : le pour et le contre

La seule et vraie doctrine ! Car il n’y a pas, il ne peut y avoir deux doctrines. Une première qui serait descriptive du BUT. Une seconde qui serait une doctrine de l’action, une doctrine des MOYENS, une doctrine des méthodes à adopter pour atteindre le BUT[6].

La doctrine chrétienne de l’action politique et sociale est l’expression du droit naturel et chrétien considéré d’une façon pratique, avec le souci constant des réalisations possibles.

Soit, en exemple, les plans d’un château à construire. Il est plusieurs façons de les considérer.

Celle du propriétaire. A ses yeux compte surtout la FIN : le château tel qu’il sera une fois terminé. C’est ce qui l’intéresse : beauté de l’aspect, harmonie des proportions, confort, etc. Il ne s’arrête guère aux problèmes de la construction (action). Il ne pense pas les « moyens », les « comment ». A d’autres le soin de résoudre ces difficultés !

Et par là se devine l’autre façon de voir : celle de l’entrepreneur, des ouvriers, artisans et artistes qui auront à édifier, aménager, décorer cette demeure. Certes, la beauté du château ne les laisse pas insensibles, et ils y travaillent avec une ardeur, un goût d’autant plus grands. Mais, n’étant pas exclusivement contemplatifs, les nécessités de la construction les amènent à avoir une autre façon d’envisager les choses. Il leur faut penser les « comment », les moyens, les procédés, les techniques de l’action. Ce qui (bien qu’ordonné au même objet : le château) diffère grandement de la simple vision du propriétaire.

Obligation, donc, non seulement de connaître le BUT (le PLAN), mais de savoir encore distinguer que la nature de ce BUT, l’ordonnance de ce PLAN commandent de… s’y prendre de telle et telle sorte.

Avec une suffisante précision.

Car il est une façon de dire ce qu’il faut faire qui n’a rien de pratique, parce que trop générale. Parce qu’elle ne dit pas le « comment faire », le « comment s’y prendre », le moyen particulier d’y parvenir.

Exemple du retraitant qui, pris d’un saint zèle, décide de devenir… « un militant d’envergure ». Résolution sans intérêt pratique, parce que trop générale. D’où le conseil reçu de s’attacher à des quelques déterminations… comme :

« J’irai à la messe tant de fois par semaine ; tel jour, telle heure je dirai mon chapelet en revenant du bureau… etc. ».

Seule méthode d’action pratique, au spirituel comme au temporel.

Méthode qui, dès que le choix est délicat, consiste à comparer :

1°   les avantages de ce qu’on projette…

2°   les inconvénients de ce même projet…

3°   les avantages qui peuvent en résulter si on l’écarte…

4°   les inconvénients de ce rejet…

Formule qui se résume :

1°   le pour du pour…

2°   le contre du pour…

3°   le pour du contre…

4°   le contre du contre…

Cela peut faire sourire, mais n’en reste pas moins excellent pour développer l’automatisme d’un certain tour d’esprit, d’un sens rapide et clair des possibilités concrètes.

« Peser le pour ; peser le contre ». Combien s’y appliquent vraiment ?

« Combien ça coûte ; combien ça paie »… se plaît à répéter un ami dont le désintéressement est assez connu pour rendre impossible l’interprétation malveillante d’une formule aussi cavalière.

Procédés, dira-t-on. Tant qu’on voudra. Reste que les procédés ont pour but de faciliter l’exécution de ce qui est à faire.

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Pluralité, harmonie

Procédés susceptibles de développer un sens pus vif de la complexité des choses, et par là, offrant l’avantage de désenchanter notre goût du mouvement unique, de l’opération qui prétend tout sauver à elle seule. Organisations hors desquelles toute action est déclarée vaine et malfaisante.

Cette conception unitaire du combat politique et social a été et demeure cause de nos échecs.

Tous les péchés s’y réunissent : celui d’une méconnaissance fondamentale d’un réel essentiellement divers auquel viennent s’ajouter, ipso facto, particularismes, rivalités, exclusivismes.

Quel espoir de victoire pourrait animer un général d’aviation dont les appareils, les équipages seraient parfaitement au point… si, par ailleurs, l’infanterie était inexistante, l’artillerie moyenâgeuse, les chars… mérovingiens ?

Que deviendrait la force d’une armée si divisions et brigades prétendaient agir sans liaison entre elles ? Plus de manœuvre possible. Plus de tir concerté. Plus de victoire.

Nécessité, donc, de développer ce sens d’une action plurielle. Sens de l’action qui sache voir plus loin et plus haut que le rendement immédiat de notre propre affaire. Même s’il en coûte à notre orgueil.

Sans cet esprit, point d’action efficace. Point d’action riche en moyens divers, féconde en solutions de remplacement.

Plaie de ce que nous appelons une « mentalité bazar ». Selon le slogan : « j’achète tout au… ». Ce qui, bien sûr, paraît plus simple au regard comptable d’un certain planisme (« Plus qu’un abonnement ! Une seule souscription ! »)

Mais qui oserait proposer de réduire une armée aux seuls fantassins sous prétexte de simplifier ainsi l’uniforme, l’instruction, l’armement, etc. ?

Conception de l’unité qui mène aux deux formes d’erreurs suivantes…

  1. … recherche de l’unité par le choix hypertrophiant d’un organisme particulier,
  2. … recherche de l’unité par le « grand tout » de quelque rassemblement général.

Ce qui est aussi ruineux de part et d’autre parce qu’on trouve, de part et d’autre, une ignorance égale de la pluralité, de la diversité des forces du réel.

Et c’est, au fond, parce que nous doutons de l’efficacité vivifiante de ces dernières que nous sommes hantés par la fallacieuse puissance de ces regroupements compacts, impotents (vulnérables à souhait !) incapables de répondre aux exigences si variées de la réalité sociale et politique.

Mais tout aussi vaine est la recherche d’une unité par choix exclusif d’un organisme ou moyen particulier.

Comme si, dans le combat qui s’offre à nous, un seul groupe, un seul mode d’action pouvaient suffire.

« Gardons-nous bien du sélectivisme bourgeois », disait Lénine.

Maxime, qui pour un coup, vaut d’être retenue !

Folie de qui prétend jouer qu’une carte, une recette, un homme. Cet homme est-il battu ? Tout semble perdu. Cet homme est-il vainqueur ? Tout paraît assuré, et l’on ne s’inquiète plus de rien. Alors qu’un devoir d’active vigilance continuerait à s’imposer, même si la Révolution était vaincue. Car ses ferments n’auraient point disparu pour autant.

Jusqu’où s’élèvera le prix de ces trop nombreuses formules de moindres frais, de moindre effort, d’un simplisme confinant à l’anémie cérébrale, sous prétexte que la propagande ennemie tire grand avantage d’arguments rudimentaires et de slogans trompeurs ? C’est oublier que la Révolution bénéficie d’une vitesse acquise ; ce qui n’est pas le cas pour nous.

A qui suit le fil de l’eau, quelques coups de rames suffisent à maintenir l’élan. Mais qui remonte la rivière doit souquer ferme.

Il est donc normal que nos slogans bâclés n’aient aucun écho par rapport aux slogans, même bâclés, de l’adversaire. Parce que les siens bénéficient du consensus de l’opinion qu’il a su préparer, alors que les nôtres ne bénéficient de rien.

En conséquence, persuadons-nous qu’il ne peut être de salut que dans l’ordonnance d’une action pleine, forte, rigoureusement pensée. Sans quoi, nous pourrons continuer à « réussir des coups »… dont la Révolution exploitera l’effet contraire moins d’un an plus tard.

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Nous ne savons et voulons jouer qu’un homme, qu’un événement. Et comme ils ne sont jamais tels qu’on l’espérait nous restons, à ce jeu, désorientés, aigris, découragés.

Nous avons vécu de slogans, de recettes, fondé notre action sur des astuces. Or en pareille matière, toutes simplifications sont à redouter.

Depuis : « Les exercices de saint Ignace sont le seul moyen de vaincre le communisme »… jusqu’à celles qui font tout dépendre d’un « coup-bien monté ».

La vérité est qu’il n’y a pas de « seul moyen ». Tout doit servir.

La prière d’abord, bien sûr ! Et les Exercices ! Mais aussi tous les moyens qu’une saine prudence exige d’employer : La réunion de masse (quand et comme il faut), les cercles, les conférences, les congrès, le journal, la revue, le tract, le propos de bouche à oreille, le rayonnement dans le milieu, l’initiative dans la profession, l’influence personnelle, les réseaux d’amitié, etc.

« Autant que… pas plus que… »

Le bon médecin n’est pas celui qui cherche à guérir à coups d’astuces. Il est celui qui, bien instruit des conditions et exigences de la santé, sait découvrir « ce qui ne va pas » en son malade, quelles fonctions doivent être rétablies, comment la nature permet qu’on y parvienne… Ce qui n’est pas objet d’astuces, mais de science, d’attention, d’expérience, de prudence et d’art, au sens le plus rigoureux de ces termes.

Nous avons à rendre sa vraie santé au corps social. Or, il en est de ce corps comme du nôtre, dont personne n’oserait soutenir que pour la garder en bonne forme il suffit de le laver. La vérité est qu’il a certes besoin de savon, mais aussi de nourriture, de boisson, de vêtements, d’exercice, d’un peigne et d’un rasoir, de détente, de repos, de sommeil, d’oxygène, etc. Toutes simplifications abusives en ce domaine peuvent conduire à la mort, à la maladie, à la crasse, à la vermine.

Action multiforme où tout doit s’ordonner. Les jeux de monsieur X. et du groupe de Y., telles techniques, telles tactiques, sans oublier l’interférence des événements. Action qui dépasse l’optique d’opérations de détail. Ce qui évite de désespérer en cas d’échec, tout échec avec cette méthode ne pouvant être que partiel. La diversité, le cloisonnement du dispositif interdisent que la chute d’un avant-poste soit autre chose que ce qu’elle est : « coup dur » peut-être, jamais désastre.

Ou nous reprendrons le sens, (et le goût !) de cette forme d’action, ou la débâcle de ce que nous prétendons servir se poursuivra.

Le caractère évident de toutes formes supérieures de la vie (vie humaine, vie sociale) étant la variété des organismes, la complexité des opérations, il tombe sous le sens qu’une formule unitaire, simpliste, monopolisatrice ne peut pas répondre aux exigences d’un ordre si ondoyant et divers.

A besoins divers, il faut des formules diverses.

Et c’est au degré de l’esprit, au plan de la doctrine que doit s’établir la seule unité possible vraiment souhaitable. Unité des esprits sur l’essentiel, sur la doctrine. Quant aux actions, aux fonctions, il importe qu’elles soient nombreuses et variées.

Plus que jamais, face au Léviathan du totalitarisme moderne, il importe de dresser un jeu de forces souples, manœuvrières, peu vulnérables, faciles à reconstituer, riches en ressources variées, capables de poursuivre simultanément plusieurs objectifs. Un style d’action adapté aux conditions de lutte contre le totalitarisme moderne. Totalitarisme qui dispose de presque tous les moyens d’information et qui peut faire croire ce qu’il veut : salir, discréditer les initiatives les plus respectables, bafouer les meilleurs, faire incarcérer, torturer, condamner, massacrer des innocents, sans que les gardiens d’une conscience dite « universelle » osent ou daignent élever la voix.

L’action, ça se pèse. Et ça se patiente.

Contre un ennemi parvenu à ce point de victoire, il est vain d’escompter remporter quelque avantage en progressant en formation compacte.

Il faut une autre méthode.

Celle d’une action souple… susceptible de compenser un manque évident de force matérielle, numérique, par un surcroît (éminemment qualitatif) de valeur, de zèle individuels. Action toute d’intelligence et de mobilité.

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Où trouver l’élément fédérateur ?

Ce qui suppose un élément synchronisant, coordinateur.

Pour précieuses que soient, en effet, la diversité, la pluralité nécessaire, nous ne pouvons sous-estimer l’importance de l’union et de l’unité.

Car, si l’uniformité, l’unitarisme sont les fléaux de l’heure, il n’en reste pas moins qu’on ne fera rien sans union.

Ce que chacun reconnaît…, en principe.

Ce qui est plus difficile à réaliser en fait.

Difficulté qu’une objection suffit à présenter dans toute sa force :

« Pas de fédération en acte sans fédérateur. Pas de stratégie en acte sans stratège. Pas d’unité en acte sans unificateur. Pas d’union en acte sans chef ».

Ce qui est vrai.

En un sens… qu’il faut se garder de mal interpréter.

Non qu’il soit question de nier l’importance d’un chef, la vertu coordinatrice d’une autorité concrète.

Mais ce chef comment l’imaginer ? Quel peut-il être au degré où désormais se déroule le combat ? Combat national… et, plus que jamais, international ! Combat multiforme : philosophique et paysan ; théologique et professionnel ; culturel ; ouvrier ; familial ; scolaire, etc.

Jamais tête de monarque n’eut souci de tant de soins. Et donc, n’est-il point déraisonnable d’attendre d’un seul chef synchronisation pareille ? En des matières si contrastées ! Si nombreuses ! Qui le pourrait vraiment ?

Le problème n’est pas de savoir si l’ambition peut en venir à quelqu’un. L’important est de comprendre que, même s’il arrivait à un être exceptionnel de s’élever à ce rôle, les exigences d’une telle concentration de devoirs l’obligeraient à… simplifier, schématiser, planifier, compactiser[7]. Non par malice. Mais parce qu’il lui serait impossible d’organiser tant de choses autrement.

Et chacun sait combien les plus sages excellent à être victimes de leurs talents. Il y aurait donc gros à parier que

  • si le chef en question est un orateur-né, toute action de forme oratoire sera privilégiée. S’il est écrivain, articles de brochures prendront le premier rang.
  • S’il est amateur de réseaux, les heures passeront en prises de contact.
  • Le doctrinaire ayant, lui, beaucoup de mal à s’extirper des soins d’une formation que l’activiste aura toujours tendance à dire suffisante.

Ce qui explique notre scepticisme sur une synchronisation de l’action type : grand chef.

*

Reste la formule « concertation d’un ensemble de chefs », qui, elle au moins, sauvegarde la souplesse, la variété indispensable. Au point que, sans plus attendre, il faut déclarer cette formule souhaitable, le bienfait de son avantage méritant d’être recherché, quels que soient par ailleurs les écueils et les risques… : (accrochages, rivalités, indiscrétions, temps perdu).

L’ennui est que la formule est fragile, d’une psychologie capricieuse. La concertation pouvant être facile aujourd’hui, impossible le lendemain.

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On le voit donc, le secret de l’union a peu de chances de se trouver dans la vertu d’une formule matérielle.

Et le premier devoir est de rappeler cette observation de Jospeh de Maistre :

« Le bienfait d’un chef qui commande suppose toujours, plus ou moins, une troupe qui accepte d’obéir ».

Ce qui implique une communauté spirituelle, intellectuelle et morale suffisante.

Or, quand on sait nos rivalités, nos oppositions, on ne reste pas sans inquiétude.

L’erreur, pourtant, serait de prétendre impossible toute action concertante.

Nous croyons, simplement, que l’élément synchronisateur doit être cherché dans l’unité d’un même esprit ! Dans l’unité d’une éducation analogue. Dans l’établissement d’un « consensus »… autour d’un certain style d’action, d’une certaine méthode.

La règle d’un nouveau jeu !

Les joueurs de bridge, en effet, ne se comportent-ils pas de même façon ? Quel est donc l’élément synchronisateur ? Un chef préside-t-il à leur parti ? Nullement. L’élément synchronisateur tient au fait d’une règle de jeu communément acceptée. Même si l’habileté des joueurs diffère. Ce qui est bien normal, attendu que l’autorité d’un seul chef ne l’empêcherait pas d’avoir de bons et de mauvais soldats.

Nécessité, donc, d’une règle du jeu. Avec la formation que cela implique d’un certain nombre de diffuseurs, d’instructeurs de ce nouveau style d’action.

Elite répandue dans les groupes, dans les réseaux, les plus divers. Et qui, sachant voir les choses d’assez haut, « pense » l’action avec le constant souci de l’union à réaliser, autant que la diversité à maintenir.

Apôtres persuadés qu’ils n’ont besoin d’aucun « mandat », d’aucun « ordre à recevoir », pour faire progresser la vérité, pour se sentir responsables, pour prendre des initiatives. Parvenant à répandre autour d’eux un sens plus sûr de la doctrine, un sens plus aigu de la complémentarité des tâches, ils peuvent accomplir un immense progrès. Car, Dieu merci, ce n’est pas la cordialité des rapports entre chefs qui fait la subsidiarité, la complémentarité des œuvres, c’est la nature même de ces œuvres. Trop s’ignorent sans doute, ou se boudent, ou se « chipotent ». L’essentiel n’en est pas moins dans le fait, très largement positif, de leur vertu propre, de leur talent particulier, de la richesse de leur variété.

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Opération ciment

Action salvatrice d’une vérité cimenteuse pénétrant tout. Car si l’erreur est innombrable et diviseuse, la vérité est une et unifiante.

Il s’agit donc moins, ici, d’une proclamation magistrale du vrai que de sa diffusion, de sa libre circulation, de sa profonde pénétration. Il en est de lui comme de l’or, qui ne prend de valeur que s’il circule. Or, si l’erreur circule librement, la vérité, elle, ne circule pas, demeurant captive, stockée par manque de réseaux de distribution. Les pires sottises l’emportent parce qu’on les proclame partout, qu’on les entend, qu’on en parle. Elles deviennent ainsi la règle, universellement acceptée, d’un adversaire qui, pourtant, s’entredéchire plus que nous.

Il faut que la vérité, mieux diffusée, plus clairement professée devienne la règle de notre jeu. Parce qu’elle seule peut être (au-dessus de nos discordes, au-dessus de nos légitimes et bienfaisantes diversités) notre élément d’union et d’unité.

D’aucuns assurent, il est vrai, qu’il serait trop tard pour travailler efficacement à ce genre d’union. Faisons-leur observer que tout retard dans l’ordre de la doctrine correspond au retard que l’on a dans l’action.

En ce qui nous concerne, soyons assurés que notre retard dans l’ordre de l’union ou – ce qui revient presque au même – notre retard dans l’ordre de l’action, correspond à notre retard dans l’ordre de la doctrine. Ou – si l’on préfère – la mauvaise qualité de notre union, comme de notre action, correspond à la mauvaise qualité de notre « consensus » doctrinal.

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D’où l’importance de cet élément coordinateur privilégié qu’est : l’action doctrinale, sinon culturelle, laquelle n’est pas une forme d’action distincte – bien qu’un petit nombre puisse s’y consacrer spécialement – mais une façon de valoriser toutes les actions.

Elle n’est pas que le fait de répandre, comme on dit, « de bonnes idées »… si l’on entend par là une simple diffusion, un simple rayonnement intellectuel, opéré de loin et de haut. A la cantonade.

Elle ne consiste pas qu’à lancer des idées… elle consiste à les accompagner, ces idées, et à les cultiver sur place. Selon les besoins spécialisés.

L’action doctrinale est, pourrait-on dire, la fourniture à domicile de notions théoriques et pratiques, cimenteuses d’efforts divers, sans que ces efforts aient à cesser d’être divers.

Présence vivante – parce qu’assurée par la parole, non par seule distribution d’écrits – Présence vivante de rappels continus doctrinaux et stratégiques, en tous lieux et milieux.

L’action doctrinale sinon culturelle n’est rien d’autre que l’organisation pratique de cette circulation vivifiante, fortifiante de la vérité indispensable en chaque réseau social… Afin que partout soit dépassé le cap d’une activité routinière, étroitement spécialisée.

« Mettez un tigre dans votre moteur », lisait-on sur le bord de nos routes.

L’action doctrinale sinon culturelle a pour but d’offrir à chacun le moyen de décupler la force du moteur de son action en y mettant cet élément de surpuissance, ce « tigre » !… que peut être une intelligence plus pratique de l’action envisagée.

Combien – fort attachés cependant à leur besogne familiale, professionnelle, sociale – ne l’exécutent qu’à moitié parce qu’ils ne soupçonnent pas ce qu’un sens plus vivant de la doctrine les conduirait à réaliser. Sans qu’il en coûte davantage. Par simple effet d’une vision plus pénétrante de la finalité des choses, d’une intelligence plus aiguë des relations possibles.

Combien ne soupçonnent même pas que la doctrine puisse être d’une utilité quelconque hors du domaine strict d’un « cérébralisme » absolu.

L’action doctrinale sinon culturelle a pour fin essentielle la valorisation des activités sociales ou politiques par communications permanentes du surcroît de lumière et de force que ne peut manquer d’apporter, en tout domaine, une intelligence harmonieuse de l’ordre naturel et chrétien.

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C’est par là qu’elle est, qu’elle peut être, qu’elle doit être – avec la concertation de chefs dont nous avons parlé plus haut – le plus sûr, le plus grand élément de notre unité.

Et cela parce que, de tous les moyens, elle est la plus strictement ordonnée à l’établissement autant qu’à l’entretien du « consensus » sans lequel toute action féconde est inconcevable.

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*   *

Les idées sont-elles seules à mener le monde ?

Cela pourtant ne suffit pas.

Car s’il est vrai que « les idées mènent le monde », il est plus juste encore de faire observer qu’on ne peut dire cela de toutes les idées. Le plus grand nombre de ces dernières ne mènent rien du tout. La somme est immense des systèmes avortés, morts, disparus sans avoir eu la moindre influence. Telles doctrines ayant eu un grand rayonnement à telle époque n’en eurent plus par la suite, ou n’en reprirent que beaucoup plus tard.

Par conséquent, on peut se demander pourquoi telles idées ont mené le monde à un certain moment ? Pourquoi elles cessèrent de le mener ensuite ? Pourquoi tant d’idées ne mènent rien du tout ? Et plus particulièrement les nôtres en ce moment ?

Il est donc clair que les idées ne se soutiennent pas par leur simple vertu ; qu’elles ne se répandent ni ne se propagent de leur seul fait ; qu’elles ne pourraient, réduites à elles-mêmes, produire la moindre action durable, remporter la moindre victoire ; qu’elles sont semblables aux meilleurs outils qui n’ont jamais rien accompli et n’accompliront jamais rien si quelque ouvrier ne les meut.

Autrement dit, tant qu’une idée, bonne ou mauvaise, ne trouve pas une armée pour la servir, elle reste sans effet.

D’où l’importance des hommes.

Mais, à leur tour, que peuvent-ils s’ils sont livrés à leur seule force, sans outils, sans méthode de travail ou d’action ?

Et que peuvent même les hommes courageux, méthodiques et bien outillés, s’ils refusent de prendre garde aux circonstances de lieu, de temps, etc.

Hommes. Outils. Circonstances.

Trois références indispensables dès qu’on se propose d’aborder les problèmes d’une action efficace.

Trois formules dont on ne prétend pas qu’elles déterminent des domaines indépendants et tels que l’étude de l’un pourrait se développer sans regard sur les autres. En réalité ces domaines se compénètrent ; les circonstances pouvant décupler l’énergie des hommes ; l’énergie des hommes pouvant bouleverser les circonstances.

Mais pour innombrables que puissent être les combinaisons de ces trois éléments, leur interaction détermine et déterminera toujours ce qu’il y a de plus important dans l’action.

  • D’abord… les hommes, les personnes, les réseaux sociaux. Autrement dit, les agents de l’action, les « agissants », les exécutants.
  • Ensuite… l’instrument, l’outil, les techniques, les méthodes d’action.
  • Enfin… les circonstances, l’événement, les conditions de temps et de lieu.

Ou, si l’on préfère :

1°   Qui ?

2°   Avec quoi et comment ?

3°   Dans quel temps ? Quelles circonstances ?

D’où les trois parties qui vont suivre :

– les hommes et réseaux sociaux.

– les méthodes et instruments.

– les circonstances.

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*   *


[1] « L’information déformante » : Actes du Congrès de Lausanne, 1965.

[2] Œuvres choisies, T. I, p. 122 à 135.

[3] Cf. Karl Marx : Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, p. 89 : « La Révolution a d’abord parfait le pouvoir parlementaire pour qu’il fût possible de le renverser. Maintenant qu’elle a atteint ce but, elle parfait le pouvoir exécutif, le réduit à sa plus simple expression, l’isole, l’oppose à elle-même, en fait l’unique obstacle pour pouvoir concentrer sur lui toutes ces forces de destruction ».

La Loi Le Chapelier, par laquelle la Révolution s’empressa de supprimer les associations des travailleurs de l’ancienne France, pulvérisa par là toute résistance contre l’action massifiante de l’ordre nouveau. Les corps intermédiaires, depuis, n’ont cessé de disparaître pour faire place à des ensembles grégaires. Action atomisante et massifiante car elle réduit à l’état de « masses », après les avoir « atomisés », des peuples harmonieusement « organisés » jusque là…

[4] Nous ne saurions trop recommander sur ce point la lecture… et plus que la lecture : l’étude du livre d’Henri Charlier : Ecole, Culture, Métier et du livre d’André Charlier : Que faut-il dire aux hommes ? (collection « Itinéraires », Nouvelles Editions Latines).

[5] Et l’on pourrait prolonger l’enseignement de cette parabole… ; en faisant observer combien est encombrant, pesant l’appareil orthopédique ; combien il se prête mal aux évolutions normales de la vie… ; très voyant sans doute, et par là, prompt à émouvoir les sensibilités…, etc.

[6] En toute rigueur de termes, une doctrine morale et sociale n’est jamais d’ordre purement spéculatif ; puisque, comme tel, un principe de morale ordonne l’action. Reste que cette doctrine n’est pas immédiatement pratique. Et c’est uniquement ce que nous entendons ici.

  • Il y a, autrement dit, une façon « théorique » (spéculative, platonique) de considérer une doctrine, même ordonnée à l’action.
  • Et il y a une façon « pratique » qui amène à en voir les possibilités immédiates d’applications.

[7] Tout ce que nous venons de voir qu’il ne fallait pas faire.

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