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Depuis l’Incarnation, la royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ est le travail et l’engagement de tout chrétien, qui y trouve de surcroît son bonheur.

Mais chaque époque connaît une accentuation particulière de ce combat et, avec l’actuel débat sur la laïcité, nous sommes plongés au cœur de cette question qui revient en France non par le biais de l’Eglise catholique mais par le canal de l’islam. De ce fait, beaucoup d’interrogations se posent à nouveau : quelle est la place de Dieu dans la société ? Quels sont les principes qui façonnent cette société? Où s’arrêtent les droits de chacun et comment vivre le fait religieux dans une société laïque ?

L‘affaire du voile islamique fait rebondir le problème du fait religieux, alors que les institutions républicaines françaises pensaient avoir apporté au monde la solution avec la séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 : la question religieuse semblait résolue par une coexistence pacifique des religions et des pouvoirs publics sous l’égide de la laïcité.

Après deux guerres mondiales et un semblant de paix, tout est remis en cause avec la présence de l’islam, qui nous replace devant la même problématique que cent ans auparavant. De multiples colloques l’illustrent, à l’initiative de ceux qui ont justement inspiré ces lois laïques (principalement les sectes maçonniques) et qui se posent tous la même question, au nom de la tolérance : sans évacuer le fait religieux, comment éviter qu’il informe (au sens fort du terme) la société ?

Nous ne devons pas, nous laïcs chrétiens, être absents de ce débat. Et nous avons même un devoir de charité élémentaire à l’égard de nos contemporains, car l’Eglise a les paroles de la vie éternelle. Nous ne pouvons pas garder ce trésor pour nous, il nous faut le transmettre. De plus, aussi étrange que cela puisse paraître à nos contemporains, l’Eglise possède aussi les paroles de l’organisation temporelle de la société. Elle a les paroles de la paix civique et civile. Le catholicisme est la seule religion à posséder en dépôt cette richesse.

Au nom de Dieu ou de Marianne ?

Notre combat n’est pas d’abord au service de principes ; il est avant tout consacré à une personne : le Christ. Nous nous battons pour quelqu’un et c’est là notre spécificité. Dans le combat “laïcard”, on se bat pour une idée abstraite et désincarnée, mais on ne se bat pas pour une personne. On se bat même contre quelqu’un et, si l’on se réfère au combat anticlérical de la fin du XIXe siècle, on se battait contre la présence de Dieu dans les tribunaux, les écoles, les hôpitaux et dans toutes les institutions publiques.

Dans les tribunaux, jusqu’en 1882, il y avait une croix au dessus des fauteuils de la cour ; pour les avocats et les juges, même dans laChrist Roiroutine, c’était une référence que chacun connaissait et qui avait toute sa signification. Cette croix rappelait en effet au magistrat qui rendait la justice qu’il le faisait devant Celui qui le jugerait au dernier jour, car Dieu est le juge suprême de qui dépend tout pouvoir de juger sur la terre comme au ciel. C’était pour le juge un rappel permanent de l’Evangile des Béatitudes où il est écrit : “Heureux les affamés et assoiffés de justice, car ils seront rassasiés” et “Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde “[[Matthieu, V, 6-7.]] . Dès lors qu’il y a une institution qui décide du sort des hommes, de leur liberté, de leur vie, de leurs biens ou de leur honneur, elle doit se référer au juge suprême, qui est Dieu.

Cette référence commune a été remplacée par le buste de Marianne, qui n’est qu’une abstraction puisqu’elle ne représente personne de réel. Le grand drame de la laïcité a consisté à remplacer Dieu par une représentation abstraite du néant, donc à remplacer une personne par le vide. Car Marianne est un symbole creux et vide. On peut même se demander si l’on n’est pas revenu aux temps préchrétiens où l’on adorait des idoles. En effet, soit le buste de Marianne ne signifie rien du tout et, dans ce cas, on rend la justice au nom d’un symbole vide de sens, soit on lui voue une sorte de culte en le faisant trôner à la place de Dieu dans les tribunaux, et alors Marianne est devenue une idole, semblable au veau d’or des Hébreux égarés.

Quant à l’islam, il se réfère bien à une personne, Allah, mais qui n’a pas de visage et ne s’est pas incarnée.

Nous, catholiques, sommes dans une logique différente, héritée de l’histoire, une logique beaucoup plus humaine et réelle. Nous sommes au service de Quelqu’un, qui a vécu parmi nous et de qui nous avons reçu un enseignement à la fois surnaturel et naturel. Cet enseignement se perpétue dans le temps par l’Eglise qu’Il a fondée. Avant même de parler de royauté sociale de Notre Seigneur Jésus-Christ ou de doctrine sociale de l’Eglise, il faut remonter à la source et parler de Jésus-Christ lui-même. Nous sommes les serviteurs de ce Roi. Nous ne servons pas d’abord une abstraction, une doctrine, une idée, un système politique, sinon nous tomberions dans l’idéologie. Nous ne servons pas non plus d’abord une nation ou une patrie, même si ces réalités ont leur importance. Nous servons par-dessus tout Jésus-Christ parce qu’Il est la voie, la vérité et la vie et que par là nous trouvons la plénitude de notre être.

A en croire les francs-maçons, prendre Dieu comme référence politique, c’est devenir des fanatiques : selon eux, si nous agissons au nom de Dieu en politique, nous sommes redoutables et dangereux ; car quiconque s’oppose à nous s’oppose aussi à Dieu et, s’il est contre Dieu, nous pouvons le combattre par tous les moyens possibles, car Dieu est l’Absolu. Agir en politique au nom de l’Absolu serait la source du fanatisme : la politique doit rester le domaine du relatif, du contingent et du changement. Brandir un Dieu immuable serait malsain pour la société. Il serait préférable de garder Dieu au creux de son âme, dans l’intimité de sa vie privée, mais de ne jamais l’introduire dans la vie sociale, ce qui pourrait déclencher des guerres de religion et des troubles de toutes sortes.

Moralement et psychologiquement, on a déjà évacué Dieu de la société. Personne n’arrive en politique en parlant au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. Même dans les revues catholiques qui traitent de politique, on parle plus souvent des valeurs chrétiennes et de la morale chrétienne que du Christ Lui-même qui en est pourtant la source. Le combat pour les valeurs chrétiennes passe d’abord par un combat pour le règne du Christ : Il est la source intarissable d’où découlent la civilisation chrétienne, la morale chrétienne et la doctrine sociale de l’Eglise. On ne peut isoler ces éléments de leur source. On ne peut par exemple parler de doctrine sociale de l’Eglise sans faire référence au Christ Lui-mê-me, qui donne chair à cette doctrine, sinon elle se dessèche et risque de devenir une idéologie.

Par l’Eglise, pour l’amour du Christ

“L’Eglise, c’est Jésus-Christ répandu et communiqué”. Celui que nous servons a une continuité dans l’Histoire. Si nous servions Jésus-Christ sans l’Eglise, nous pourrions servir l’idée que nous nous faisons du Christ. Chacun se reconstruirait un Dieu à sa façon et selon ses convenances, comme c’est déjà le cas pour les protestants.

De plus, le règne du Christ n’est pas qu’un livre, car on peut tirer toutes sortes d’interprétations fantaisistes ou contradictoires d’un livre, fût-ce même la Bible. Il est inexact de ranger le christianisme parmi les “religions du Livre”, à l’image de l’islam ou du judaïsme. Jésus-Christ n’a rien écrit et c’est l’Eglise qui, par la voix de Pierre, a déterminé ce que sont les Evangiles, en retenant certains et en écartant d’autres. D’autre part, par le moyen de son enseignement magistériel, l’Eglise explicite la Bible et les Evangiles, ce qui évite d’en faire un texte figé et rigide comme peut l’être le Coran.

Le catholicisme est donc une religion de la parole, et cette parole est confiée au successeur de Pierre. C’est ainsi que l’Eglise forme une succession d’hommes qui s’engendrent spirituellement dans l’amour de Jésus-Christ. Selon Bossuet, “l’Eglise, c’est Jésus-Christ répandu et communiqué à travers le monde”. Cette situation est unique dans l’Histoire ; il n’y a pas d’Eglise musulmane, ni d’Eglise bouddhiste ou d’Eglise des incroyants. Seule et unique succession de 264 papes, l’Eglise est une société universelle, organisée autour d’un chef qui est le vicaire du Christ sur terre.

Le message du Christ est simple et à la portée de tous : quand Il envoie ses apôtres en mission, Il leur dit : allez annoncer la Bonne Nouvelle à toutes les nations, dites-leur que le Royaume de Dieu est proche et invitez-les à se convertir. Les apôtres partaient sans grand bagage philosophique ou théologique, mais imprégnés de leur rencontre personnelle avec le Christ. La philosophie et la théologie sont apparues plus tard et demeurent secondes par rapport à l’annonce de la Bonne Nouvelle. Ce développement spéculatif s’explique car, l’Eglise étant universelle, elle a vocation à imprégner tous les champs de la vie, qu’il s’agisse des arts, de la culture, des sciences ou de la philosophie. Quant à la doctrine sociale de l’Eglise, elle n’a été formulée que bien plus tard, au XIXe siècle, et s’est développée quand l’Eglise a dû réagir face aux grandes idéologies des temps modernes pour empêcher les chrétiens de se fourvoyer dans des voies sans issue.

L’annonce du divin dans les autres religions fait peur ; toutes les religions du monde, hormis le christianisme, se sont bâties sur la peur de Dieu. Les hommes s’imaginaient un Dieu tout-puissant, maître de l’univers et justicier, mais ils ne pouvaient imaginer un Dieu d’amour qui s’est fait homme. L’islam est par excellence la religion de la peur et de la soumission (à ne pas confondre avec la crainte de Dieu). Le caractère commun de toutes les religions inventées par l’homme, c’est qu’elles sont fondées sur la peur. Rien de tel dans le catholicisme. Pour les chrétiens, Dieu est d’abord un être qui s’est fait chair, qui est devenu un bébé et qui s’est humilié jusqu’à mourir sur une croix. Personne ne pouvait inventer un tel Dieu qui meurt crucifié. Ce qui explique que les Juifs aient eu tant de peine à le reconnaître, eux qui attendaient un Messie temporel. L’incarnation, à elle seule, est totalement inouïe. Elle est douceur, lumière et paix. Elle est tellement inimaginable que son énoncé démontre qu’il ne s’agit pas d’une religion inventée par les hommes. Personne n’aurait pu imaginer qu’un Dieu tout-puissant devienne un petit bébé.

Béatitudes : la charte du Royaume

Si Dieu s’est fait petit enfant dans une crèche, le fanatisme n’est plus possible. Etre chrétien, c’est vivre de l’esprit de Jésus-Christ et de l’esprit des Béatitudes, véritable Charte du Royaume. Toutes les utopies et tous les systèmes idéologiques promettent le bonheur pour demain, mais en commençant par imposer une révolution au terme de laquelle l’homme connaîtra “des lendemains qui chantent”. Or, dans l’histoire, les révolutions ont fait couler beaucoup de sang pour un avenir meilleur qui n’est jamais arrivé, en exigeant quantité de sacrifices dans un présent pénible qui n’a cessé de durer et qui est devenu à lui-même sa propre finalité.

A l’inverse, les Béatitudes ne promettent pas pour l’avenir, le bonheur y est distribué tout de suite, même dans la souffrance. “Heureux êtes-vous, quand les hommes vous haïront, quand ils vous frapperont d’exclusion et qu’ils insulteront et proscriront votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’Homme. Réjouissez-vous ce jour-là et tressaillez d’allégresse, car voici que votre récompense sera grande dans le ciel”[[Luc, VI, 22-23.]] . Certes, les Béatitudes promettent aussi pour l’avenir une grande récompense dans le ciel, mais elles commencent toutes par l’assertion “heureux êtes-vous” qui marque bien que le bonheur est donné tout de suite comme un cadeau du ciel, en toute circonstance, si l’homme sait le cueillir en ouvrant son cœur à la grâce. Il faut se réjouir de cela et éclater de joie.

Le problème de la foi n’est pas le problème du mal, c’est plutôt le problème du bien. Comment se fait-il que certains hommes naissent avec le trésor de la foi alors que d’autres en sont privés ? N’est-ce pas la plus grande inégalité qui existe dans le monde et n’est-ce pas là le plus grand mystère de la foi ? Cela doit nous inviter d’autant plus à faire partager ce trésor à tous ceux qui ne l’ont pas reçu. Le travail du chrétien consiste donc à proclamer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, que l’on soit clerc ou laïc.

La distinction des pouvoirs : une libération

Notre Seigneur Jésus-Christ, dans sa délicatesse et son intelligence, prévient des difficultés. Afin d’éviter toute confusion des pouvoirs susceptible de conduire au totalitarisme ou au fanatisme, Il institue Lui-même la distinction entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel, non de manière abstraite et théorique, mais en répondant à une question très concrète des pharisiens : doit-on payer l’impôt à César ? Cette question était un piège car, s’Il répondait positivement, le Christ était accusé d’être un collaborateur de l’occupant romain et s’Il répondait négativement, Il était pris pour un révolutionnaire et dénoncé à Pilate. On connaît la réponse du Christ. Ce n’est qu’au fil des siècles, avec la réflexion des Pères de l’Eglise et l’expérience historique des relations entre l’Eglise et le pouvoir politique, que l’on a théorisé la distinction entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel.

Cette révolution, fondamentale dans l’histoire de l’humanité, n’a existé que grâce au christianisme. On ne la retrouve nulle part ailleurs, que ce soit avant ou après le Christ. Chez les Romains, César cumulait les deux pouvoirs : il était à la fois le Pontifex Maximus, pontife suprême, divinisé et faisant l’objet d’un véritable culte, et le détenteur du pouvoir politique. Dans l’islam, il n’y a pas non plus cette distinction. Chez les athées, enfin, la question ne se pose pas car ils évacuent toute notion de pouvoir spirituel.

Cette réponse du Christ résout une question pratique, que se posaient beaucoup de juifs sincères, et répond en même temps au problème posé par tous les philosophes de l’Antiquité depuis Platon : quelle est la place de la religion dans la Cité ? Les systèmes antiques, en conférant au pouvoir politique les attributs du pouvoir religieux, plaçaient l’ordre politique au sommet du monde. Le Christianisme, en distinguant ces deux pouvoirs, crée un espace de liberté en érigeant l’ordre divin au-dessus du pouvoir politique. Il s’agit d’une véritable libération. La Révélation chrétienne, c’est que l’homme est nature et grâce, raison et foi. Chaque chose doit être à sa place, distinguée et organisée : il y a un royaume spirituel, mais qui s’incarne dans les royaumes de la terre, lesquels doivent être à l’image du royaume céleste. Les institutions temporelles ne sont donc pas en dehors du plan de Dieu car, si les deux domaines sont distincts, ils sont imbriqués l’un dans l’autre.

D’ailleurs, le Christ justifie le pouvoir politique même non chrétien : César n’est pas chrétien, pourtant le Christ légitime l’obéissance qui lui est due. C’est l’un des paradoxes de la liberté accordée par Dieu aux hommes que de voir le Christ consacrer le pouvoir de Pilate au moment même où celui-ci s’apprête à le livrer à ses bourreaux. En effet, dans sa réponse à Pilate, Jésus ne récuse pas sa légitimité politique. Au contraire, Il la consacre en la rattachant à son origine première : “Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut”[[Jean, XIX, 11.]] .

Ivraie et bon grain : l’imbroglio

A propos du débat sur la laïcité, les réponses que nous apportons à nos contemporains doivent être aussi apaisantes et lumineuses que celles que le Christ a données aux Pharisiens. On reproche trop souvent aux chrétiens de compliquer le débat et de vouloir imposer aux autres leurs propres convictions. Mais ces convictions sont-elles nuisibles à la société ? La religion catholique peut-elle faire du mal si elle est pratiquée comme Jésus-Christ nous l’a enseignée ?

Pour transmettre ces vérités à nos concitoyens, il faut d’abord en être nous-mêmes pénétrés intérieurement ; il faut vivre et aimer ce que l’on doit enseigner. Le meilleur moyen d’aimer ce trésor, c’est d’abord de le connaître : il faut vivre du Christ et connaître la doctrine sociale de l’Eglise qui est le produit de 2000 ans d’histoire de l’Eglise et d’histoire des relations entre l’Eglise et les Etats temporels. Il faut aussi connaître et aimer l’histoire de France, car la France est un morceau d’Eglise.

La distinction du temporel et du spirituel n’est pas d’abord une théorie : c’est avant tout une pratique, et c’est l’histoire d’un conflit permanent au fil des siècles entre le pape et l’empereur, ou entre le pape et les rois. Dans l’histoire des relations entre la monarchie française et la papauté, alors même que le roi de France était le “roi très chrétien”, il y eut sans cesse des frictions et des tensions qui sont allées parfois assez loin, notamment entre Boniface VIII et Philippe le Bel. Le point d’équilibre absolu n’est jamais atteint car il n’existe pas ; c’est toujours un équilibre précaire que l’on doit préserver et consolider.

C’est dans les utopies seulement que l’on parle de perfection schématique et mathématique. Réaliste, le chrétien ne peut qu’avoir sans cesse à l’esprit la parabole de l’ivraie et du bon grain[[Matthieu, XIII, 24-42.]] où le Christ compare le royaume des cieux à un champ (le monde) où l’ivraie (le mal) est semée au milieu du bon grain (la parole de Dieu). L’ivraie y est mélangée au bon grain jusqu’à la moisson (la fin du monde). C’est ainsi que le domaine temporel, même s’il est chrétien, ne sera jamais parfait. Et dans la parabole, le maître dit à ses serviteurs de ne pas arracher l’ivraie de peur d’arracher le bon grain en même temps. Tirons-en un grand enseignement : nous ne serons jamais des purificateurs ethniques ou religieux, comme Hitler, Staline ou Pol Pot, car dans une politique chrétienne, on ne cherche pas à éradiquer le mal de la terre, on sait qu’il existera toujours ; on cherche plutôt à répandre la Bonne Nouvelle en essayant d’atténuer les conséquences du mal. Seuls des utopistes comme Jean-Jacques Rousseau ont cru que l’on pouvait supprimer définitivement le mal. Résultat : l’application de leurs théories durant les périodes révolutionnaires a considérablement augmenté la pratique du mal !

Lever l’incertitude fondamentale

Pour les chrétiens, le royaume de Dieu se déploie au milieu de l’ivraie et de la persécution, et le bonheur n’est pas absent dans ces moments-là. “Heureux êtes-vous si l’on vous persécute…”.[[Matthieu, V, 11.]] La souffrance reste certes un mystère, parfois très déroutant surtout quand on n’en comprend pas le sens. Dans l’Evangile, le Christ ne la justifie pas théoriquement. Selon la belle formule de Claudel, “le Christ n’est pas venu dans le monde pour expliquer la croix mais pour la remplir de Sa présence”. La souffrance est comme enveloppée dans le Christ. Elle reste une souffrance, mais elle n’est pas vide de sens ; elle occupe parfois même une place centrale dans le sens du salut et de notre vie. Celui qui souffre est au cœur du mystère de la croix, et au cœur de l’extension du royaume de Dieu sur terre, s’il accepte sa souffrance par amour. Saint François de Sales disait que supporter avec amour une petite souffrance avait bien plus de valeur que supporter sans amour une souffrance énorme. Et sainte Thérèse de l’Enfant Jésus n’a cessé d’offrir toutes ses petites souffrances et humiliations quotidiennes par amour du Christ en expliquant qu’elle s’appliquait à rendre extraordinaires ces choses ordinaires en les offrant à Dieu par amour.

Mais avec le Christ, la souffrance des souffrances, celle qui surpasse toutes les autres et qui consiste à souffrir sans perspective de sens ni de salut, est définitivement éradiquée. Or cette douleur de l’incertitude et de la perte de sens est celle qui prévaut aujourd’hui. En témoigne le nombre annuel de suicides qui devient chez les jeunes la première cause de mortalité en France[[L’INSEE recense 11.000 suicides chaque année en France dans l’ensemble de la population.]]. C’est justement cette souffrance que l’on peut apaiser : en apportant au monde la Bonne Nouvelle, en lui enlevant le fardeau insupportable de ne savoir ni d’où il vient ni où il va.

Le piège de la laïcité

La laïcité est d’abord un concept d’Eglise même si le terme en lui-même est beaucoup plus récent[[Il fait son apparition dans le dictionnaire de Littré en 1870.]] . Elle consacre la répartition des tâches qui découle de l’ordre naturel des choses : le clerc doit distribuer les sacrements, tandis que le laïc[[Laïc vient du grec laïcos qui signifie peuple.]] a la charge des affaires civiles et politiques sans lesquelles le travail des religieux ne peut s’accomplir correctement. Il faut en effet un minimum de paix civile pour que les moines puissent se recueillir dans un monastère. Et il faut que les conditions sociales et politiques soient saines pour que le travail d’évangélisation puisse porter ses fruits.

La laïcité actuelle implique, ainsi que le souligne le philosophe Marcel Gauchet[[Il a développé ce thème dans deux ouvrages : Le désenchantement du monde, et La religion dans la démocratie.]] , la “sortie de la religion” de la sphère sociale. Concrètement, cela signifie que les liens unissant les citoyens entre eux ne sont plus comme auparavant des liens religieux : la société n’est plus structurée par la religion. Marcel Gauchet explique que cette situation est la caractéristique de la France et de l’Europe modernes. Ainsi, la laïcité qu’on nous offre peut-elle s’analyser comme le plus grand assaut de Satan contre Dieu. Car il aboutit à une transformation de la religion elle-même, si nous nous laissons aller à la tentation du repli sur le spirituel sans essayer d’informer (au sens fort du terme) la société. Celle-ci s’en portera d’autant plus mal et la religion cessera d’être elle-même : elle deviendra une sorte de secte individuelle et désincarnée. Il n’y a pas de réalité chrétienne si celle-ci n’est pas incarnée dans tout l’univers, jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne. Et c’est la raison d’être de l’Eglise que d’évangéliser et d’accroître le Royaume de Dieu. On ne peut sortir de l’incarnation, ni de la société, pour se replier dans une bulle. La tentative actuelle d’extirpation du fait religieux est vaine, mais elle produit des dégâts incommensurables.

Pour qu’Il règne

René Viviani se vantait en 1906 d’avoir “éteint dans le ciel des lumières qu’on ne rallumera pas” ; il reste aux chrétiens à rallumer ces étoiles et à les faire briller à la face du monde. Mais un danger menace tous ceux qui entendent œuvrer au service du Royaume de Dieu : nous avons connu la Chrétienté au Moyen-Âge, puis le “Roi Très Chrétien” sous l’Ancien Régime, et la Révolution ensuite qui a imposé sa conception destructrice de la laïcité avec son cortège d’idéologies. Le risque : que notre nostalgie très légitime pour un passé où l’Eglise a connu ses heures de gloire nous aveugle sur la manière dont nous devons mener l’action. Il ne s’agit pas de refaire une nouvelle chrétienté à l’identique de celle qui a existé au Moyen-Âge. D’abord, les conditions ne s’y prêtent guère. Et puis, ce n’est ni le rythme ni l’habitude de l’Eglise ; l’Eglise est toujours l’Eglise du temps présent. Et l’action des laïcs est dans l’extension du règne social du Christ, ici et maintenant, “rien que pour aujourd’hui”, comme disait Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, en accomplissant son devoir d’état par amour dans les moindres choses de la vie quotidienne.

Pour travailler à l’extension du royaume de Dieu dans le temporel, il faut aussi opérer un travail d’intelligence sur soi-même pour discerner ce que le Seigneur attend de nous. Qui suis-je ? De quoi suis-je capable ? Que dois-je faire ? Or souvent, dans notre devoir d’état, nous oublions que nous sommes fils de France et que, à ce titre, nous sommes débiteurs de notre mère patrie de qui nous avons infiniment reçu, ne serait-ce que la langue que nous parlons. Il nous faut intégrer dans nos devoirs d’état celui de rendre à la France d’aujourd’hui l’héritage que nous avons reçu de la France d’hier.

Notre raison est éclairée par la doctrine sociale de l’Eglise et par l’histoire, et c’est là le devoir d’état de tout laïc de se former à ces disciplines. L’Eglise a accru l’intelligence et le plus petit esclave chrétien, disait Péguy, est plus intelligent que Socrate. L’intelligence est un don de Dieu et on ne doit pas la mépriser. Le besoin de savoir et de connaître est l’un des besoins les plus fondamentaux de l’âme humaine. Cela requiert une exigence de l’esprit et du cœur. Il ne faut pas chercher à savoir d’emblée quelle est notre participation réelle à l’extension du Royaume de Dieu : on ne s’en rend compte qu’après coup, souvent au soir de sa vie, avec plus de recul.

Enfin l’action à mener doit passer avant tout par l’annonce de la Bonne Nouvelle : la récrimination sur les errements de l’époque contemporaine vient après. Notre force, c’est la douceur des Béatitudes.

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