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DOSSIER RENCONTRE MATHIEU BOCK-CÔTÉ

LA BATAILLE CONTRE LE “POLITIQUEMENT CORRECT” PEUT ÊTRE GAGNÉE

Si De Gaulle et Churchill revenaient à notre époque, ils seraient catalogués parmi les démocrates illibéraux les plus infréquentables

P. — Nous assistons également à une extension de la normativité et de la surveillance des comportements privés et sociaux… Allons-nous vers un monde dystopique, de type orwellien ?

M. B.-C. — Oui, j’appelle cela l’État thérapeutique, l’État qui veut rééduquer sa population qui, livrée à elle-même, serait un peu dégénérée, comme s’il fallait délivrer les gens de leur imaginaire archaïque. En ce sens, nous vivons une idéologisation intégrale du réel. De moins en moins de choses correspondent aux codes traditionnels du sens commun. Nous sommes confrontés à la prétention de déployer un appareil normatif intégral pour tous les rapports sociaux, jusqu’à déconstruire les évidences civilisationnelles les plus fortes. Par exemple, dire que l’homme et la femme ne sont pas interchangeables, et que cette dualité est fondatrice du point de vue de la civilisation, est aujourd’hui une forme d’audace réactionnaire. À l’appui de ce processus, il y a une néo-science qui va, par exemple, prétendre qu’il n’y a pas de preuves scientifques des différences entre l’homme et la femme ! Le régime diversitaire s’appuie sur ses propres savants officiels qui viennent nous expliquer que ce que nous croyions savoir depuis toujours est faux et qu’il faut désormais tout déconstruire, pour intégralement reconstruire les rapports sociaux dans leurs moindres détails. Cela fabrique un corset symbolique étouffant, un monde futur assez inquiétant en effet. Appelons-ça le “lyssenkisme diversitaire”.

Le lyssenkisme désigne la politique agricole totalitaire de Lyssenko en URSS, qui prétendait s’appuyer sur la science pour imposer une vision idéologique de l’agriculture. Il désigne aujourd’hui le détournement de la science à des fins idéologiques.

Il ne faut pas négliger le pouvoir de la grande entreprise en matière de maîtrise des comportements par la marchandisation des rapports sociaux

P. — Les grandes firmes multinationales font une promotion intensive du discours diversitaire. Le politiquement correct n’est-il pas la superstructure sociale et culturelle voulue par le “big business” ?

M. B.-C. — Je ne réponds jamais à la question « Qui est derrière tout cela ? ». Cela laisse croire que nous sommes face un vaste théâtre, avec des manipulateurs. Cela ne nous empêche pas, ensuite, de voir qui tire intérêt de tel ou tel discours, évidemment. Les grandes firmes ne sont pas à l’origine du politiquement correct mais elles y ont trouvé leur compte. Le grand patronat a intégré ces codes-là.

Il ne faut pas négliger le pouvoir de la grande entreprise en matière de maîtrise des comportements par la marchandisation des rapports sociaux. Ce qui me semble frappant aujourd’hui, c’est que les grandes entreprises ont intériorisé dans leurs politiques de ressources humaines les nouvelles prescriptions idéologiques diversitaires, en organisant des séminaires de lutte contre les stéréotypes et les préjugés, en promouvant des chartes en faveur de la diversité. C’est un conditionnement idéologique sur le lieu et le temps de travail. Un collaborateur peut voir sa carrière brisée s’il s’oppose à ces logiques au sein de son entreprise. Aujourd’hui se met ainsi en place un dispositif où tous les grands pouvoirs – juridique, administratif, médiatique, économique et financier – opèrent une fusion idéologique. Pour moi, la racine est idéologique ; et ensuite le “big business” fait son miel avec cela. Ne sous-estimons pas non plus la capacité des grandes entreprises de normaliser des comportements ou des symboles, comme on le voit par exemple avec les tentatives récurrentes des grandes marques de vêtements pour imposer et banaliser le voile islamique.

P. — C’est la pensée commune des élites…

M. B.-C. — Oui, il existe ainsi une forte homogénéité idéologique des élites : tous les grands pouvoirs aujourd’hui fusionnent idéologiquement, comme l’explique l’essayiste québécois Martin Lemay. C’est particulièrement frappant pour le monde médiatique et le monde universitaire. Il faut réaliser à quel point ces gens vivent dans un monde parallèle. Ils sont en lutte contre la figure du “plouc”, qui correspond à peu près à l’électeur ordinaire de la classe moyenne ou populaire. C’est une forme de combat contre l’homme ordinaire.

Il existe ainsi une forte homogénéité idéologique des élites
P. 
— Comment lutter contre l’empire du politiquement correct ? Quelles sont nos armes, nos
stratégies ?

M. B.-C. — Il faut avant tout nommer le politiquement correct. Trop souvent, le “conservateur de service” qui s’aventure dans l’espace médiatique cherche le petit espace qu’on lui réserve et tend à avoir des réflexes de chien docile. Or, il ne faut pas chercher à devenir le “bon conservateur” ou le “bon réactionnaire”. C’est la pire des tentations : être l’homme de droite préféré des gens de gauche est un funeste destin. Au contraire, il faut déconstruire systématiquement le langage et les concepts dominants. Quand on se retrouve dans le système médiatique, il ne faut pas hésiter à nommer ce qui se passe sous nos yeux et faire le procès des concepts et du vocabulaire qui nous sont imposés. Je pense que le plus grand pouvoir consiste à dire que le roi est nu. Par exemple, quand un journaliste pose la question «Vous inquiétez-vous de la montée des populismes?», il y a un biais qu’il ne faut pas hésiter à remettre en cause. Vous pouvez répondre : « Qu’entendez-vous par populisme et pourquoi devrais-je m’en inquiéter ? » Il ne faut pas chercher à définir son propos dans les termes déjà établis de la respectabilité médiatique mais les contester. Cela passe d’abord et avant tout par la clarification du langage.

Il faut aussi savoir se moquer des faux savants, par exemple tous ces sociologues, spécialistes en études de genre, qui peuplent l’espace médiatique en parlant à la manière de savants soviétiques. Il faut savoir ne pas les prendre au sérieux et surtout ne pas se laisser intimider. Et il faut savoir tenir tête, résister. Ce n’est pas très agréable mais c’est indispensable.

Il ne s’agit pas d’opposer au politiquement correct le politiquement abject

P. — Certains pourfendeurs du politiquement correct semblent aller volontairement dans l’excès. Est-ce une bonne stratégie ?

M. B.-C. — Il ne faut pas non plus chercher à devenir le transgresseur en chef : celui qui cherche à incarner la transgression systématique neutralise son propos car il devient le “méchant de service”, en quelque sorte un chef tribunicien. Il ne s’agit pas d’opposer au politiquement correct le politiquement abject. Cependant, il y a aussi une question de tempérament. Certains sont plus nuancés que d’autres. Mais il faut savoir tenir tête et je suis admiratif de ceux qui refusent de se plier, surtout quand tout le système médiatique leur tombe dessus. D’ailleurs, le système médiatique a tendance à réduire ceux qui le contredisent à la figure du polémiste, comme s’il s’agissait de provocateurs compulsifs sans profondeur intellectuelle. C’est non seulement bête, mais c’est injuste.

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