« Alors même qu’elles se fondaient sur la liberté et l’individualisme, nos démocraties modernes deviennent plus répressives que ne le furent nombre de sociétés traditionnelles. »

C’est Jean-Claude Guillebaud qui s’exprime ainsi, dans son bloc-notes du 19 février pour La Vie, en se référant « au vertige sécuritaire qui pousse nos gouvernants vers une panique juridique ».

Et le chroniqueur d’enfoncer le clou :

« Quand nous désignons les sociétés du passé comme archaïques, nous nous consolons à bon compte.  […] Il faudra admettre un jour que ces cultures traditionnelles, que nous voulions jeter dans les poubelles de l’Histoire, n’avaient pas si mal compris l’intrication indissociable entre l’individualisme exacerbé et la violence. Avons-nous régressé ? Je le crains. »

Ce billet aborde la question sécuritaire sous un angle inhabituel. Ce qui est évoqué ici, ce n’est pas l’opposition classique entre démocratie et dictature, c’est la profonde différence entre sociétés modernes et sociétés traditionnelles. L’approche n’est pas politique, mais socioculturelle.

Il est vrai en effet que les sociétés traditionnelles nécessitent bien souvent moins de lois et de punitions pénales que nos sociétés modernes pour maîtriser les comportements. Le paradoxe n’est qu’apparent…

Une société traditionnelle repose sur la transmission, sur l’autorité de la chose reçue et celle des anciens. C’est une société de coutumes et de mœurs, qui crée naturellement un polissage collectif des comportements individuels. Dans une société traditionnelle, le polissage prime sur le policier.

Dans un bled reculé de l’Atlas, ce n’est pas d’abord l’administration policière et l’arsenal pénal du roi Mohammed VI qui assurent la cohésion de la vie commune, c’est le poids de la tradition ; ce sont des coutumes et des mœurs communes acceptées, régulées par les rapports naturels d’autorité entre les générations et les familles.

C’est ce que nous avons connu tant que notre société était encore majoritairement rurale ; c’est ce que nous avons continué à vivre, bon an mal an, tant qu’une décence commune est demeurée dans notre psyché collective, jusqu’à l’émancipation de l’individu du poids de la société.

Alors certes, la société traditionnelle tourne à l’insupportable lorsque la personne est niée dans sa singularité, lorsque la raison collective justifie les excès normatifs de traditions irréfragables. Nous avons voulu nous libérer de cela ; et nous vivons aujourd’hui dans une dissociété, qui ne reconnaît plus l’autorité de mœurs et de coutumes jadis reçues d’une civilité tissée de génération en génération.

Ces manières de vivre se transmettaient par inertie, sans même avoir vraiment besoin d’y penser. Nous voici désormais rendus au point d’empiler les lois pour conjurer les déviances de comportement.  Fatalement, la vie commune devient chaotique. Comme l’écrit Guillebaud, « nous voulons bien vivre ensemble, mais à la condition d’être protégé de l’autre ».

Faut-il alors revenir aux sociétés traditionnelles ? Dans le contexte de la civilisation technique et urbaine, cela semble impossible. Il nous faut pourtant répondre à ce défi contemporain tout à fait essentiel : faire plus de mœurs ; et moins de lois.

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 22 février 2019

 

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