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On peut, en dehors de l’Église, mais non sans difficultés et risques d’erreur, connaître la loi naturelle.

Que sert à l’homme de connaître naturellement la loi, s’il n’a pas naturellement la force de l’observer ?

De toutes façons, cela lui sert à désirer, à attendre, à rechercher un secours et un salut qui ne peuvent venir de lui-même.

Mais répondons à la question. Le témoignage d’Ovide et celui de saint Paul : je ne fais pas le bien que je veux. L’homme sans la grâce ne peut-il accomplir aucun bien ? – Aucun bien surnaturel, assurément : le bien surnaturel est au-delà des forces de la seule nature. Mais aucun bien naturel ?

La doctrine catholique ne prétend nullement cela. L’homme sans la grâce peut accomplir les prescriptions de la loi naturelle, mais sous deux réserves graves :

1. Quand il accomplit les préceptes de la loi naturelle, l’homme sans la grâce les accomplit quant à la substance des actes commandés, mais non quant à la manière dont ils doivent être accomplis. Il les accomplit par un esprit de justice qui est un esprit de crainte : la crainte de perdre les biens temporels auxquels conduit la loi naturelle (et c’est un esprit qui n’est pas immoral, c’est un esprit légitime, mais limité). Il ne les accomplit point par amour de Dieu.

2. Et en outre, l’homme sans la grâce peut observer quelques-uns des préceptes de la loi naturelle, tantôt ceux-ci et tantôt ceux-là, il ne peut les observer tous. Autrement dit : il n’est pas incapable de bien, mais dans l’état de nature déchue il n’est plus capable de tout le bien qui lui est « connaturel », il n’est plus capable de tout le bien qui est inscrit dans sa nature. Il peut construire des maisons, planter des vignes, rendre justice à son voisin, honorer ses parents, vivre en société. Mais les sociétés qui n’ont que la loi naturelle (c’est-à-dire qui n’ont pas en outre la loi du Christ) n’arrivent pas à l’observer pleinement. L’ homme sans la grâce – mais avec le péché originel, et sous la loi de concupiscence, est comme un malade : un malade peut faire des mouvements, il n’est pas mort, mais il ne peut faire ni tous les mouvements que fait un homme en bonne santé, ni comme les fait un homme en bonne santé.

Et en particulier, ce dont l’homme sans la grâce demeure incapable, c’est d’aimer Dieu par-dessus tout : de l’aimer de cet amour naturel, de cet amour, si je puis dire, de justice (et non de charité) qui est dans sa nature. Et ainsi c’est le fondement même de la loi naturelle qui risque de disparaître plus ou moins de ses yeux et de son cœur. La raison peut découvrir Dieu par exemple comme « Premier Moteur immobile » ; et concevoir que ce Premier Moteur est la chose la plus importante et la plus digne d’être aimée : pourtant ce Premier Moteur restera bien abstrait et bien froid en comparaison de toutes ces choses puissamment colorées et suggestives que nous présente la vie quotidienne sous le règne de la loi de concupiscence.

C’est pourquoi la grâce de Dieu ne vient pas seulement nous élever à un ordre supérieur à l’ordre de la nature : elle vient aussi guérir cette nature blessée. D’où la double fonction que l’on reconnaît à la grâce : elle restaure la nature (gratia sanans) et elle l’élève à l’ordre surnaturel (gratia eleveans).

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