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A l’origine du combat pour la dépénalisation de l’euthanasie, on trouve une association omniprésente qui pratique le lobbying : l’Association pour le Droit à Mourir dans la Dignité (ADMD). Elle voit le jour en 1980 à la suite d’un article, publié dans Le Monde du 19 novembre 1979, en faveur de l’euthanasie rédigé par l’écrivain Michel Lee Landa. Son animateur principal et président d’honneur est l’ancien parlementaire et ministre Henri Caillavet, le véritable « pape » de l’euthanasie. Le président actuel est le docteur Jean Cohen, gynécologue-obstétricien. L’association dispose d’un comité de parrainage de 40 personnalités issues du monde politique, universitaire, médiatique ou scientifique qui relaient ses initiatives dans la presse.

Fort de 35 000 membres, l’ADMD se donne deux objectifs. Obtenir, bien sûr, la dépénalisation de l’euthanasie et la reconnaissance du « droit à mourir dans la dignité », le concept de dignité étant d’ailleurs totalement dévoyé puisque selon Jean Cohen, « ce qui fait que la vie est admirable et sacrée, ce n’est pas son existence mais sa qualité »[[Déclaration de Jean Cohen sur www.admd.net, site de l’ADMD.]]. Mais aussi donner valeur légale à une déclaration de volonté anticipée par laquelle une personne, qui craindrait de ne pouvoir exprimer son désir d’euthanasie si elle venait à tomber subitement malade au point de ne plus pouvoir parler, demande par anticipation au corps médical de mettre fin à ses jours dans ces circonstances. Très active, l’ADMD dispose d’une permanence à Paris où travaillent 6 salariés et 7 bénévoles et est relayée en province par une centaine de délégations départementales. Elle est membre de la Fédération mondiale des associations pro-euthanasie.

Il ne faudrait cependant pas s’imaginer que son combat s’effectue isolément, en marge des autres avancées de la culture de mort. En fait, tout se tient et l’on peut faire de nombreux recoupements tant au niveau des personnes que du style d’action.

Avortement, handiphobie et euthanasie,tout est leur

La stratégie de l’ADMD est la même que celle qui a prévalu en son temps pour l’avortement. On affirme en effet que l’on ne veut pas revenir sur l’interdiction de l’euthanasie mais simplement aménager des exceptions. C’est exactement ce qu’explique Henri Caillavet lors d’une récente émission : « Je dis, j’affirme que l’euthanasie doit rester un délit comme d’ailleurs l’interruption de grossesse qui est toujours en France un délit, sauf sous dérogation, c’en est de même pour l’euthanasie. Cela doit rester un délit sauf exception ».

Le Comité Consultatif National d’Ethique auquel il appartient a d’ailleurs admis en janvier 2000 la possibilité de prévoir par une loi « l’exception d’euthanasie ». Mais très souvent dans ces cas-là, c’est l’exception qui devient la règle comme le montre l’exemple de l’avortement. Et légiférer sur l’exception a toujours été un moyen plus facile pour légitimer aux yeux de l’opinion publique une règle délicate à imposer.

Ensuite, les moyens utilisés sont les mêmes que lors de la campagne pour la dépénalisation de l’avortement. On se souvient du « manifeste des 343 » signé le 5 avril 1971 par des femmes célèbres – Catherine Deneuve, Simone de Beauvoir ou Françoise Sagan – qui déclaraient avoir avorté clandestinement comme soit-disant un million de femmes. Même procédé aujourd’hui pour l’euthanasie : le 12 janvier 1998, un appel signé par 132 personnalités qui déclarent « avoir aidé une personne à mourir ou être prêtes à le faire ». Au bas du texte, on trouve la signature d’Henri Caillavet, Pierre Bourdieu, Françoise Giroud[[Qui a avoué dans ses Leçons particulières avoir euthanasié son mari.]], Jacques Testart et bien d’autres. Le but de cette manœuvre : montrer que la loi n’est pas appliquée donc qu’elle ne correspond plus à la réalité et qu’il faut la changer. On se souvient aussi du fameux procès de Bobigny en 1972 où le lobby pro-avortement avait exploité une situation exceptionnelle – une jeune fille ayant avorté après un viol – pour réclamer une loi. Même situation aujourd’hui, avec le procès de la mère de Vincent Humbert et la pétition lancée par l’ADMD pour demander la discussion de la proposition de loi déposée le 10 avril 2003 par le député socialiste Jean-Paul Dupré et signée par quelques 80 députés.

Les personnes qui ont milité pour l’avortement sont les mêmes que celles qui demandent aujourd’hui la légalisation de l’euthanasie, et elles n’hésitent pas elles-mêmes à faire ce rapprochement. Plusieurs exemples : Jean Cohen, président de l’ADMD est un membre fondateur du Planning Familial avant d’en avoir été son vice-président. Henri Caillavet se vante lui aussi d’avoir été un des premiers à déposer une proposition de loi demandant la légalisation de l’avortement en 1951. Au cours d’une conférence donnée au Cercle Républicain le 25 mai 1999, il affirme clairement : « Nous devons avoir la possibilité de ne pas accepter une vie grabataire au même titre que l’on peut renoncer à une vie embryonnaire ». De fait, la logique est la même : faire de la vie comme de la mort un libre choix. Dernier exemple Véronique Neiertz, qui est à l’origine de la loi du 27 janvier 1993 instituant un délit d’entrave à l’IVG destiné à punir les opérations sauvetages, est membre du comité de parrainage de l’ADMD au même titre qu’Etienne Beaulieu, l’inventeur de la pilule abortive RU-486, aujourd’hui professeur au Collège de France et membre du Comité d’Ethique.

Enfin, rappelons que le lobby pro-euthanasie a été très actif lors de l’affaire Perruche. Tirant les conclusions de l’arrêt Perruche du 27 novembre 2000, Henri Caillavet a plaidé au sein du Comité d’Ethique pour que les enfants nés handicapés alors qu’ils auraient pu faire l’objet d’une IVG, puissent agir en justice contre leurs parents : « L’enfant handicapé, parce qu’il naît avec un handicap qu’il n’accepte pas, a par conséquent la faculté d’ester en justice contre ses ascendants. Son argumentation sera simple : « Je n’ai pas demandé à naître et surtout à naître handicapé. Vous êtes responsables de mon handicap par votre choix. Vous êtes débiteurs envers moi à tous les plans et notamment matériel » »[[Contribution à l’avis n°68 du CCNE (Comité d’Ethique) : Handicap congénitaux et préjudice.]]. C’est à cette occasion qu’il a prononcé une phrase scandaleuse qui lui a valu une attaque en justice par le Collectif contre l’Handiphobie malheureusement débouté : « permettre à un enfant handicapé de venir au monde est une faute parentale et peut-être même le témoignage d’un égoïsme démesuré ».[[Ibid.]]

Maîtriser la vie et la mort, un idéal franc-maçon

L’ADMD entretient de nombreux liens avec la franc-maçonnerie. Henri Caillavet est maçon, fils de maçon et père de maçon. Initié en 1935, il est reconnu comme une figure influente du Grand-Orient. Selon le socialiste Jean-Pierre Masseret, « Caillavet a été le dernier grand maçon en politique. Le dernier élu dont l’action politique était totalement en phase avec son identité de maçon »[[Le Nouvel Observateur, semaine du 4 avril 2002.]]. Rationaliste, athée, de sensibilité radicale, il a été pendant 38 ans tour à tour député, sénateur, ministre, et parlementaire européen, et en a profité pour livrer tous les combats en faveur de la culture de mort : homosexualité, avortement, euthanasie, réforme du divorce, etc… Il revendique avoir toujours agi en franc-maçon : « Aujourd’hui, les frères parlementaires obéissent en premier à leur parti. Moi, je me réclamais d’abord de mes valeurs humanistes et laïques. J’étais un maçon au parlement »[[Ibid.]] .

Dans le comité de parrainage de l’ADMD, on trouve Patrick Kessel, un journaliste, ancien membre de plusieurs cabinets ministériels, qui est aujourd’hui président d’honneur du Comité Laïcité République (comme Henri Caillavet d’ailleurs) et ancien Grand maître du Grand-Orient. Patrick Kessel est connu pour avoir beaucoup milité contre la venue du pape à Reims en 1996 et relate cet engagement dans un ouvrage Marianne je t’aime publié pour l’occasion. Il était présent à Valmy le 22 septembre 1996 en signe de protestation, accompagné de nombreux francs-maçons de différentes loges à l’appel du Grand-Orient qui avait organisé cette manifestation.

Enfin, toujours dans le comité de parrainage de l’ADMD, notons la présence de Pierre Biarnès, membre du Grand-Orient et sénateur communiste des Français d’outre-mer, qui a déposé au Sénat deux propositions de loi en faveur de l’euthanasie (en 1997 et 1999) qui n’ont jamais encore été discutées. Résumant sa philosophie, il explique : « Quel acte plus important pour un vivant que choisir sa façon de mourir ? L’homme n’est pas maître de sa naissance. Qu’il puisse l’être de sa mort« [[Le Figaro, 16 avril 1997.]].

L’euthanasie, logique laïciste

Le lobby pro-euthanasie est aussi très lié aux « laïcards » qui militent contre la référence à Dieu dans la Constitution européenne, pour une législation interdisant le port de tout signe religieux dans les écoles publiques comme privées, pour la suppression des aumôneries dans les lycées publics, etc. Fer de lance de ce combat, le Comité Laïcité République (CLR), fondé en 1991 par l’universitaire Claude Nicolet et dont Patrick Kessel et Henri Caillavet sont tous deux présidents d’honneur, ce qui en dit long sur les liens existants entre l’ADMD et le CLR. Dans le comité de soutien du CLR, on trouve Pierre Bergé, ex-PDG d’Yves Saint-Laurent – devenu Fondation Pierre Bergé / Yves Saint Laurent depuis l’arrêt des activités de haute couture – ancien ami de François Mitterrand, directeur du magasine Têtu, l’organe de presse du lobby homosexuel, et bienfaiteur de plusieurs associations homosexuelles militantes comme Act Up.

On trouve aussi Gisèle Halimi, l’avocate féministe qui avait signé en 1971 le « manifeste des 343 », Yvette Roudy, l’ancien ministre des droits de la femme de 1981 à 1986 qui avait obtenu le remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale en 1982, et Émile Papiernick-Berkhauer, un gynécologue qui est aussi membre du comité de soutien de l’ADMD.

Omniprésent lorsqu’il s’agit de défendre la laïcité, le CLR vient de publier un communiqué en date du 10 octobre 2003 dans lequel il demande le vote d’une loi autorisant l’euthanasie et dénonce « le poids exorbitant des morales religieuses sur le sujet, des morales qui prônent la rédemption par la souffrance et l’interdiction du suicide ». Cette insistance sur la laïcité et les valeurs républicaines explique que certains militants pro-euthanasie se retrouvent dans le discours de Jean-Pierre Chevènement qui leur rappelle la IIIè République anticléricale : Patrick Kessel est membre du bureau politique du Pôle Républicain créé lors de la campagne présidentielle de Chevènement en 2002 et Henri Caillavet a accepté de figurer sur sa liste lors des élections européennes de 1994 avant de s’en éloigner à cause de son « nationalisme ».

Les lobbies de l’euthanasie et de l’homosexualité, une « communauté de vie »

Le lobby pro-euthanasie se confond souvent avec celui des homosexuels. Henri Caillavet vient tout juste d’écrire dans le journal Têtu qu’il s’employait en ce moment à convaincre ses convents du Grand-Orient de la nécessité de militer en faveur de l’adoption par les couples homosexuels. Il est lui-même à l’origine de plusieurs amendements proposés dès 1978 à l’Assemblée : l’un d’eux consistait à aligner la majorité homosexuelle qui était de 18 ans sur la majorité hétérosexuelle qui est de 15 ans, au nom du refus de toute discrimination. En clair, cela revenait à dépénaliser les rapports de nature homosexuelle commis sur un mineur de plus de 15 ans, comme c’était déjà le cas pour les rapports hétérosexuels dès lors qu’ils étaient obtenus sans contrainte. Il fallut l’alternance de majorité en 1981 pour faire adopter le projet l’année suivante malgré l’opposition tenace de Jean Foyer.

Grande figure militante de l’homosexualité, l’ancien magistrat puis député du Mouvement des citoyens[[Créé en 1992 par Jean-Pierre Chevènement, devenu Mouvement Républicain et Citoyen depuis janvier 2003.]] Jean-Pierre Michel, principal artisan de la loi sur le PACS et homosexuel lui-même, a lui aussi déposé sur le bureau de l’Assemblée en décembre 2001 une proposition de loi demandant « le droit de mourir dans la dignité ». Enfin, l’ADMD compte parmi ses soutiens actifs Jean-Luc Roméro, secrétaire national de l’UMP, vice président du groupe UMP au conseil régional d’île de France et homosexuel déclaré, qui est l’auteur d’un récent ouvrage Lettre à une droite maladroite[[Ramsay, mars 2003.]] dans lequel il dévoile ses projets de réforme : légalisation de l’euthanasie, du cannabis, signature du PACS en mairie, égalité des droits entre couples hétérosexuels et homosexuels lesquels pourraient adopter, droit de vote des étrangers aux élections locales, libéralisation de la pornographie à la télévision, encadrement légal de la prostitution, etc… Roméro devient le champion du tournant culturel de la droite, décrié par certains, considéré par d’autres comme un moyen de « rajeunir » son discours idéologique.

De nombreux relais politico-médiatiques

La stratégie de l’ADMD est simple : occuper au maximum la sphère politique et médiatique. Elle dispose pour cela d’un bon réseau d’écrivains, d’universitaires, de scientifiques et de journalistes acquis à leur cause : Mireille Dumas qui anime l’émission Vie publique-vie privée où défilent les stars du porno, Régine Deforges, écrivain spécialisée dans la littérature érotique qui tient une chronique périodique à L’Humanité, Michel del Castillo, écrivain, François de Closets auteur de La dernière liberté[[Fayard, 2001. Voir l’article de Benoit Schmitz en p.10.]] – un plaidoyer en faveur de l’euthanasie -, le philosophe André Comte-Sponville, l’économiste Viviane Forrester, auteur de L’horreur économique[[Fayard, 1996.]], le prix nobel de physique Pierre-Gilles de Gennes, professeur au Collège de France et directeur de l’Ecole Physique Chimie de Paris, le professeur Albert Jacquard, généticien et ancien membre du Comité d’Ethique, les historiens Jean et Simone Lacouture, le « théologien » Jacques Pohier, ancien dominicain[[Quand il était dominicain il était professeur de théologie morale. La Congrégation pour la Doctrine de la Foi avait déjà mis en garde les catholiques contre la lecture d’un de ses ouvrages en 1979.]] et ancien président de l’ADMD, auteur de La mort opportune, les droits des vivants sur la fin de leur vie[[Ed. du Seuil, 1998.]], etc…

L’ADMD utilise aussi des sondages d’opinion dans lesquels elle joue beaucoup sur l’émotion et exploite le sentiment de peur des Français devant la souffrance afin de livrer des statistiques impressionnantes (87% des Français favorables à l’euthanasie en 2001, sondage SOFRES). Elle disposait de deux relais au sein du gouvernement Jospin : le ministre délégué à la santé, Bernard Kouchner, qui a proposé à deux reprises d’entamer une discussion sur le sujet, et qui a avoué avoir déjà euthanasié des patients, et le ministre de la recherche, Roger-Gérard Schwartzenberg. Elle semble être moins écoutée aujourd’hui, Jean-Pierre Raffarin, Nicolas Sarkozy et Jean-François Mattei s’étant nettement prononcé contre toute légalisation de l’euthanasie. Notons enfin que les membres de l’ADMD appliquent leur idéologie à leur situation propre : quand la vie ne leur paraît plus digne d’être vécue, ils la quittent volontairement : c’est le cas de Michel Landa, le fondateur de l’ADMD, en 1981, de Roger Quilliot et de son épouse (qui a échoué) en 1998, et c’est le cas de Mireille Jospin (mère de Lionel) en décembre dernier.

Plus qu’une réponse à la souffrance, l’euthanasie ressemble chez beaucoup à une position philosophique qui se situerait dans le prolongement des idées surréalistes ou des convictions de Montherlant qui considérait le suicide comme la maîtrise absolue de sa destinée par l’homme. Suprême manifestation de l’autonomie de la volonté, elle apparaît pour ses promoteurs comme une victoire de l’homme sur le destin.

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