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Bruno de Saint Chamas  Florence Simon

Anthropologie et politique à l’école de saint Jean-Paul II 1&2

Personne et Société

17 mars

Benoît XVI,

Béatification de Jean-Paul II (1920 – 2005), 1er mai 2011, dimanche de la Divine Miséricorde, à Rome.

« N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! ». Ce que le Pape nouvellement élu demandait à tous, il l’a fait lui-même le premier : il a ouvert au Christ la société, la culture, les systèmes politiques et économiques, en inversant avec une force de géant – force qui lui venait de Dieu – une tendance qui pouvait sembler irréversible. Par son témoignage de foi, d’amour et de courage apostolique, accompagné d’une grande charge humaine, ce fils exemplaire de la nation polonaise a aidé les chrétiens du monde entier à ne pas avoir peur de se dire chrétiens, d’appartenir à l’Église, de parler de l’Évangile. En un mot : il nous a aidés à ne pas avoir peur de la vérité, car la vérité est garantie de liberté. De façon plus synthétique encore : il nous a redonné la force de croire au Christ, car le Christ est Redemptor hominis, le Rédempteur de l’homme : thème de sa première Encyclique et fil conducteur de toutes les autres. Karol Wojtyła est monté sur le siège de Pierre, apportant avec lui sa profonde réflexion sur la confrontation, centrée sur l’homme, entre le marxisme et le christianisme. Son message a été celui-ci : l’homme est le chemin de l’Église, et Christ est le chemin de l’homme. Par ce message, qui est le grand héritage du Concile Vatican II et de son « timonier », le Serviteur de Dieu le Pape Paul VI, Jean-Paul II a conduit le Peuple de Dieu pour qu’il franchisse le seuil du Troisième Millénaire, qu’il a pu appeler, précisément grâce au Christ, le « seuil de l’espérance ».

Oui, à travers le long chemin de préparation au Grand Jubilé, il a donné au Christianisme une orientation renouvelée vers l’avenir, l’avenir de Dieu, transcendant quant à l’histoire, mais qui, quoiqu’il en soit, a une influence sur l’histoire. Cette charge d’espérance qui avait été cédée en quelque sorte au marxisme et à l’idéologie du progrès, il l’a légitimement revendiquée pour le Christianisme, en lui restituant la physionomie authentique de l’espérance, à vivre dans l’histoire avec un esprit d’« avent », dans une existence personnelle et communautaire orientée vers le Christ, plénitude de l’homme et accomplissement de ses attentes de justice et de paix.

18 mars

Préface

L’homme est la route de l’Église

Le 4 mars 1979, moins de cinq mois après son élection, le pape Jean-Paul II publiait sa première encyclique. Elle s’appelait Redemptor hominis et traçait ce qui allait constituer la ligne directrice d’un pontificat s’étendant sur presque vingt-sept ans. Cette remarquable continuité ne dut rien à une obstination aveugle mais fut bien plutôt le fruit d’une étonnante prescience que le temps se chargea de confirmer. On ne peut qu’admirer cette capacité à saisir à l’avance le grand défi d’une époque qui passa non sans soubresauts de l’opposition héritée de la guerre froide entre deux blocs, deux modèles antagonistes de cités humaines, à la mondialisation effrénée. Mais quelle est cette ligne directrice ? On peut la saisir en trois étapes : un constat, une mission, et sa mise en œuvre.

Jean-Paul II avait la vive conscience que dans les drames effroyables du vingtième siècle, et notamment dans ceux du nazisme et du communisme qu’il avait côtoyés de près, l’ennemi que l’on voulait abattre était l’homme. L’homme en ses œuvres et ses projets, en ses idéologies et ses utopies, s’était fait l’ennemi de l’homme. Au point que l’époque qui allait suivre, et qui est encore la nôtre, serait celle du désespoir sur l’homme et de la crise de l’humanisme qui avait porté les sociétés occidentales jusqu’à ce précipice. Le doute s’emparerait de notre culture jusqu’en ses fondements en apparence les plus assurés (le socle de la famille, la transmission des trésors de la sagesse, la nécessité du politique, la dignité de la vie humaine, la formation de l’identité personnelle, la capacité à se donner sans retour, la justice sociale et le pardon, l’économie au service de l’homme, etc.), laissant la bride sur l’encolure aux passions humaines du pouvoir, de l’argent et de la convoitise. L’homme moderne s’était livré à la tyrannie de ses illusions, l’homme post-moderne allait goûter à l’amer esclavage de ses désillusions.

Ce constat avait quelque originalité à une époque où le bloc communiste semblait encore inébranlable, où la crise pétrolière des années 70 passait pour un accident de parcours sur le chemin du progrès sans fin de la société de consommation. Mais la prescience de Jean-Paul II venait de plus profond et visait plus loin qu’un simple constat. L’expérience du mystère du mal avait creusé en lui la foi en la puissance vivifiante du Christ rédempteur de l’homme. En sorte que les combats de notre monde lui apparaissaient dans leur vérité théologique, où Dieu conduit sa création vers son achèvement en plantant la Croix du Sauveur dans cette racine de toute détresse qui est le péché. Et là où Dieu agit, là renaît l’espérance pour quiconque met sa foi dans la victoire du Crucifié. Après un siècle de tragédies sans équivalent dans l’histoire, le nouveau pape ne doutait donc pas de ce que Dieu attendait de lui : annoncer et témoigner de la présence du Christ rédempteur à l’humanité entière, déposer au creux de chaque cœur le ferment de l’espérance. « Mon devoir spécifique en ce Siège de l’Apôtre Pierre […] est lié à la vérité première et fondamentale de l’Incarnation ». D’où cette étonnante annonce au commencement de Redemptor hominis : « Le rédempteur de l’homme, Jésus-Christ, est le centre du cosmos et de l’histoire. Vers Lui se tournent ma pensée et mon cœur en cette heure solennelle que l’Eglise et toute la famille de l’humanité contemporaine sont en train de vivre ». L’heure solennelle, fixée dès 1979, était celle de la préparation du jubilé de l’an 2000. Jean-Paul II entendait faire entrer l’Église et la famille humaine dans la mémoire de l’Incarnation du Verbe, afin qu’elles trouvent dans ce « nouvel Avent », dans ce « temps d’attente », le chemin de l’espérance.

19 mars

En quelques mois seulement, le cardinal polonais Karol Wojtyla avait ainsi pleinement endossé la charge de Pierre, il se savait et agissait comme le pasteur universel, non seulement de l’Église visible mais aussi de tous les hommes, car tous se rattachent à elle par les dons de la grâce invisiblement dispensés par le Seigneur, de même qu’ils partagent une même humanité avec le Christ. Ayant reçu de Dieu la responsabilité du troupeau catholique, il entendait exercer cette responsabilité dans toute l’ampleur de ce que signifie « catholique ». Et l’on sait l’importance qu’il accorda durant son pontificat à visiter chacun de ses paroissiens. Tel était en effet l’état d’esprit qui l’habitait : non pas régner comme un empereur mégalomane sur toute la surface du globe, non point diriger la foule des fidèles en ignorant les autres, mais soutenir et guider toutes les âmes vers le Verbe fait chair, le rédempteur de l’homme.

 C’est dans cette perspective du jubilé de l’Incarnation, forgée autour d’un constat et d’une mission, que se dévoile le nerf caché animant tout l’enseignement de Jean-Paul II. Le constat : la crise de la culture suite aux drames du vingtième siècle et le désespoir qui s’ensuit. La mission : apporter à chaque homme un lien vivant avec le Christ rédempteur, centre du cosmos et de l’histoire. Or ces deux pôles se rencontrent dans l’humanité du Sauveur :

Dieu est entré dans l’histoire de l’humanité et, comme homme, il est devenu son sujet, l’un des milliards tout en étant Unique. Par l’Incarnation, Dieu a donné à la vie humaine la dimension qu’il voulait donner à l’homme dès son premier instant, et il l’a donnée d’une manière définitive, de la façon dont Lui seul est capable, selon son amour éternel et sa miséricorde, avec toute la liberté divine ; il l’a donnée aussi avec cette munificence qui, devant le péché originel et toute l’histoire des péchés de l’humanité, devant les erreurs de l’intelligence, de la volonté et du coeur de l’homme, nous permet de répéter avec admiration les paroles de la liturgie : Heureuse faute qui nous valut un tel et un si grand Rédempteur ! (RH, 1). 

Cette clé, tout à fait traditionnelle dans sa formulation, Jean-Paul II allait s’appliquer à lui faire porter un fruit nouveau que l’on peut décomposer en trois moments. Le premier moment est celui d’une contemplation du mystère du Christ : par son humanité, le Christ a été fait solidaire de tout homme en tout lieu et en tout temps. Au point que l’on doit dire avec le Concile Vatican II que, dans l’Incarnation, « le Christ s’est uni à tout homme ». Le deuxième moment est celui d’une exigence, celle de la fidélité de l’Église à son Seigneur : 

L’Eglise reconnaît donc son devoir fondamental en agissant de telle sorte que cette union puisse continuellement s’actualiser et se renouveler. L’Eglise désire servir cet objectif unique : que tout homme puisse retrouver le Christ, afin que le Christ puisse parcourir la route de l’existence, en compagnie de chacun, avec la puissance de la vérité sur l’homme et sur le monde contenue dans le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption, avec la puissance de l’amour qui en rayonne (RH, 13).

Le troisième et dernier moment est celui qui gouverne l’action : puisque le Christ s’est uni à tout homme, et que l’Église se doit de lui rester fidèle, alors l’Église a pour mission d’apporter à chaque homme la vérité sur lui-même et la grâce pour en vivre, vérité et grâce qui sont dans le Christ et viennent du Christ. C’est en ce sens que doit être compris le mot d’ordre répété inlassablement par le pape durant vingt-sept ans : « l’homme est la route de l’Église ». Autrement dit, face à la crise de l’humanisme issu de la première évangélisation, le Magistère de Pierre allait se concentrer, pour une nouvelle évangélisation, sur le renouvellement de l’anthropologie à partir du mystère du Christ. Et un tel renouvellement se devait d’embrasser trois objectifs : contre le matérialisme, retrouver l’intégralité des dimensions de la personne humaine ; contre l’individualisme qui abstrait l’homme de ses enracinements, insister sur les déterminations concrètes qui façonnent la vie humaine ; contre le relativisme qui dissout l’homme dans la multiplicité de ses désirs et de ses opinions, opposer une vision unifiée et unificatrice de la personne humaine, dont la dignité se mesure à sa vocation surnaturelle.

L’Eglise ne peut abandonner l’homme, dont le « destin », c’est-à-dire le choix, l’appel, la naissance et la mort, le salut ou la perdition, sont liés d’une manière si étroite et indissoluble au Christ. Et il s’agit bien de chaque homme vivant sur cette planète […] Il s’agit de tout homme, dans toute la réalité absolument unique de son être et de son action, de son intelligence et de sa volonté, de sa conscience et de son cœur. L’homme, dans sa réalité singulière (parce qu’il est une « personne »), a une histoire personnelle de sa vie, et surtout une histoire personnelle de son âme. L’homme, conformément à l’ouverture intérieure de son esprit et aussi aux besoins si nombreux et si divers de son corps, de son existence temporelle, écrit cette histoire personnelle à travers quantité de liens, de contacts, de situations, de structures sociales, qui l’unissent aux autres hommes ; et cela, il le fait depuis le premier moment de son existence sur la terre, depuis l’instant de sa conception et de sa naissance. L’homme, dans la pleine vérité de son existence, de son être personnel et en même temps de son être communautaire et social — dans le cercle de sa famille, à l’intérieur de sociétés et de contextes très divers, dans le cadre de sa nation ou de son peuple (et peut-être plus encore de son clan ou de sa tribu), même dans le cadre de toute l’humanité —, cet homme est la première route que l’Eglise doit parcourir en accomplissant sa mission : il est la première route et la route fondamentale de l’Eglise, route tracée par le Christ lui-même, route qui, de façon immuable, passe par le mystère de l’Incarnation et de la Rédemption (RH, 14). 

Vingt-sept ans et vingt-neuf encycliques ou exhortations fondatrices plus tard (sans compter les milliers de discours, catéchèses ou homélies), ayant conduit l’Église et le monde jusqu’au commencement du troisième millénaire, saint Jean-Paul II s’éteignait, laissant derrière lui un enseignement immense, qui n’était en définitive que la mise en œuvre du programme de Redemptor hominis. Après lui, chacun avec son charisme et ses accents propres, Benoît XVI et François ont prolongé ce Magistère inspiré. Certes, tout n’était pas contenu dans la première encyclique du pape polonais. De nouveaux domaines d’application sont apparus, jusqu’au récent texte du pape François sur l’écologie. Mais s’inscrivant naturellement dans la ligne directrice fixée par Jean-Paul II, ses successeurs en ont d’autant plus souligné la dimension fondatrice.

Or, au sein de ce développement, il se produisit au tournant du millénaire un phénomène étrange. Jean-Paul II avait mené l’Église tambour battant, un texte, une initiative, un voyage remplaçant sans répit le précédent, et tout le monde suivait derrière comme il pouvait. Mais après vingt ans de cette course effrénée, alors que la maladie du pape ralentissait progressivement le rythme, que la gravité d’une marche douloureuse l’emportait sur la chevauchée allègre, on se prit à regarder en arrière, à mesurer le chemin parcouru, à considérer le paysage nouveau où l’on était parvenu. Et l’on s’aperçut que chaque fil tendu, jour après jour, entre le Christ rédempteur et l’homme contemporain, était venu s’entremêler aux autres pour tisser une pièce unique. Où l’on avait vu jusqu’alors une succession d’interventions papales, se dévoilait progressivement une grande fresque, une anthropologie du retour au Verbe fait chair, une anthropologie de la rédemption et de l’espérance. À dire vrai, quelques observateurs perspicaces — et il faut ici mentionner André Frossard — avaient déjà décrit la vision du monde de Jean-Paul II, montré sa très grande cohérence, mais il manquait encore la confrontation tangible avec l’œuvre achevée ou proche de l’être.

 Le meilleur exemple est sans doute la convergence de la défense de la vie et de la doctrine sociale de l’Église. La seconde était née au siècle précédent avec l’avènement du monde industriel, la première pourrait symboliquement être datée de 1968, lorsque Paul VI avait publié Humanae vitae en pleine révolution bourgeoise. En 1980, ces deux enseignements magistériels avaient été captés par des bords politiques opposés, l’un se réclamant du progrès social et l’autre des valeurs traditionnelles. Et durant deux décennies, les commentateurs s’évertuèrent à classer le pape dans un camp politique, à gauche à chaque prise de position en matière de justice, à droite lorsqu’il était question de morale individuelle. Wojtyla l’ancien ouvrier le disputait à Wojtyla le polonais catholique, donc le conservateur. Il n’y avait pourtant aucune contradiction, simplement une unique anthropologie qui s’édifiait simultanément sur deux versants s’entremêlant par touches successives. Les commentateurs étaient déroutés parce qu’ils continuaient à plaquer un clivage dont l’obsolescence apparaît aujourd’hui en pleine lumière, à l’heure où libertaires et libéraux, comme on les appelle improprement, sont en train d’opérer leur jonction. 

Mais ce n’était pas avec les clivages hérités de la modernité finissante que Jean-Paul II assemblait patiemment l’anthropologie du retour au Verbe fait chair, c’était avec le modèle du Christ rédempteur, comme antidote à la dissolution de l’anthropologie qui avait porté la modernité. C’était l’espérance renouvelée contre le désespoir. En arrière-plan du thème omniprésent de la dignité de l’homme, il fallait voir d’un côté la figure du Christ, et de l’autre toutes les formes contemporaines de l’asservissement de l’homme par des conceptions qui le réduisent à de la matière, à des passions animales, à une volonté démiurgique, à une variable d’ajustement des marchés, à un potentiel financier, etc. L’anthropologie du retour au Verbe fait chair est une. 

C’est dans la perspective des pages qui précèdent qu’apparaît, nous semble-t-il, l’importance du livre de Bruno de Saint Chamas et Florence Simon. Beaucoup a été écrit sur l’enseignement de Jean-Paul II, sur la doctrine sociale de l’Église ou sur l’Évangile de la Vie. Mais très peu d’ouvrages sont allés à la racine unificatrice, c’est-à-dire à ce que nous avons appelé l’anthropologie du retour au Verbe fait chair. Et parmi ceux-ci, encore moins ont réussi à mettre en évidence les grandes articulations de cette anthropologie, pour la raison, en général, qu’ils ne saisissaient pas assez la continuité profonde de la pensée de Jean-Paul II avec les deux mille ans de Tradition qui l’ont précédée. Car sans minorer l’importance des notes propres à la réflexion de Jean-Paul II, notamment sa saveur phénoménologique, sa grande valeur tient à sa capacité à intégrer un long héritage de méditation sur la nature humaine, dans le rapport avec soi-même, avec autrui, avec le reste de la création et avec Dieu.

 Mais l’aspect le plus remarquable du présent ouvrage nous paraît résider dans l’effort consenti pour rendre aussi accessible, aussi concrète que possible, l’anthropologie du retour au Verbe fait chair. Le propos n’est pas universitaire ou professoral avec tout ce que cela implique de lourdeur conceptuelle ou d’abstraction, mais de formation pratique. Tout est fait pour que le lecteur puisse rattacher chaque développement à son expérience personnelle, y trouvant un éclairage qui, tantôt le confirme ou le stimule, tantôt l’aide à rectifier sa manière de voir.

Celui qui suit attentivement ce parcours en retirera au moins trois fruits : l’affermissement de son jugement sur ce qu’il vit et est appelé à vivre, condition indispensable de la liberté intérieure au milieu d’un monde où les aveugles guident les aveugles ; une meilleure perception de ce qu’il peut apporter à notre société et de ce qui mérite qu’on se dépense pour elle, à l’heure où l’on a moins besoin d’action que de déterminer quelles actions servent le bien commun et la justice ; enfin, une plus grande proximité avec le Christ rédempteur, et par voie de conséquence la découverte du chemin de l’espérance, cette espérance qui affranchit du marasme ambiant, qui restaure l’amour du prochain, qui fait désirer Dieu. 

À la Vierge de l’Annonciation,

fr. Emmanuel Perrier, o.p.

21 mars

Avant-Propos

Dans un pays soumis à tant de divisions, comment fonder aujourd’hui la politique ?

Cette question se pose avec insistance si l’on souhaite que l’accord de sociabilité en France et en Europe ne soit pas réduit à la loi du plus fort. 

Le monde, avec toutes ses nouvelles espérances et possibilités, est, en même temps, tourmenté par l’impression que le consensus moral est en train de se dissoudre, un consensus sans lequel les structures juridiques et politiques ne fonctionnent pas ; en conséquence, les forces mobilisées pour la défense de ces structures semblent être destinées à l’échec[1].

Nous observons tous, aujourd’hui, un réveil massif en politique des catholiques et de tous les Français conscients de la nécessité urgente d’une action. Pour que ce réveil perdure et porte des fruits, il importe de proposer une formation anthropologique et politique aux personnes qui souhaitent agir en vue du bien commun. Ce livre à l’école de saint Jean-Paul II a été conçu pour cela. Lui même l’a proclamé avec force :

La formation n’est pas le privilège de certains, mais bien un droit et un devoir pour tous[2].

Le but de ce parcours est donc de transmettre les points clés susceptibles d’éclairer la conscience de chacun, afin qu’il puisse agir à son niveau au service du bien commun et répondre ainsi à sa vocation au bonheur. Il a été placé sous l’égide de saint Jean-Paul II, car sa vie offre un témoignage concret d’un engagement chrétien pour le bien d’une communauté. Son enseignement en reflète d’ailleurs la cohérence. La mise en œuvre de sa pédagogie a porté les fruits immenses que l’on connaît. 

A l’école de saint Jean-Paul II

Soumise à la dictature du communisme qui succédait à celle des nazis, après cinq ans de guerre ayant conduit à la disparition pure et simple du cinquième de sa population, la Pologne a fait « l’expérience du mal » pour reprendre l’expression de Jean-Paul II lui-même[3]. Confronté à ce mal absolu, Karol Wojtyla ne prend pas les armes, mais il choisit une autre forme de résistance, et se place sur le terrain de la formation.

 Dans son livre Entrez dans l’Espérance, Jean-Paul II raconte la priorité qu’il a donnée à la question de la formation des jeunes : 

Durant ces années, pour moi, la priorité devenait ces jeunes qui frappaient à ma porte, car ils me demandaient surtout comment ils devaient vivre, c’est-à-dire comment ils pouvaient affronter les défis de l’amour et du mariage, les problèmes liés à la vie professionnelle etc[4].

Il avait été formé au séminaire pour répondre aux idéologies matérialistes, qui nient l’existence de Dieu, mais il constate alors que l’hérésie métaphysique et théologique était en fait devenue aussi sociale et anthropologique. C’était la société tout entière fondée sur une idéologie du mal qui agissait contre l’homme. 

Dès lors, Karol Wojtyla est saisi d’une passion pour l’homme, et en particulier pour la question des droits de l’homme, qui ne le quittera plus comme en témoignent les ouvrages qu’il rédige alors : dès 1957 Amour et Responsabilité, prémices de ce qui fondera la théologie du corps, en 1960 La boutique de l’orfèvre, pièce de théâtre consacrée à l’amour humain, puis Personne et Acte, fruit de sa thèse de doctorat, en 1969. Dans le même temps, il développe toute une réflexion sur le sens et la valeur du travail et la contribution de la culture à l’humanité dans l’homme. Alors que des prêtres du mouvement PAX trahissent, en collaborant avec le marxisme et le régime communiste, voire avec la police politique, c’est autour de prêtres courageux qu’un véritable réseau d’« oasis » se  constitue pour travailler en profondeur une anthropologie qui puisse fonder une espérance pour l’homme. 

Les communistes avaient supprimé toutes les associations catholiques pour la jeunesse. Il fallait donc trouver la façon de remédier à ce manque. Et c’est là qu’entra en scène l’abbé Franciszek Blachnicki, aujourd’hui serviteur de Dieu. Il fut l’initiateur de ce qu’on a appelé « Mouvement des oasis ». J’ai été beaucoup lié à ce mouvement et j’ai essayé de l’aider de toutes les manières. J’ai défendu les « oasis » contre les autorités communistes, je les ai soutenues matériellement et, évidemment, je prenais part à leurs rencontres. Lorsque les vacances arrivaient, je rejoignais souvent les « oasis », c’est-à-dire les camps d’été organisés par les jeunes appartenant au mouvement. J’y prêchais, je parlais avec les jeunes, je m’unissais à leurs chants autour du feu, je participais à leurs excursions en montagne[5].

Le ciment du peuple polonais, explique Jean-Paul II, n’a jamais été l’Etat, ni les gouvernants (qui dans l’histoire de la Pologne furent plusieurs fois des étrangers), mais une culture, et une culture dans laquelle le surnaturel est enraciné profondément dans le naturel. Dans son dernier ouvrage Mémoire et identité, publié quelques mois avant sa mort comme son testament politique, il explique que si la Pologne a pu résister à son martyre, c’est sans doute parce qu’en Europe de l’Est, était profondément inscrite dans la culture, la conviction que Dieu est le meilleur défenseur des droits de l’homme. A l’opposé, l’héritage des Lumières a cultivé en Europe de l’Ouest un ressentiment contre Dieu, faisant de Lui l’ennemi des droits de l’homme. 

Comme le dira André Frossard : 

Pour Jean-Paul II, aucun doute, c’est « la faiblesse de son anthropologie » qui a causé la perte du marxisme.

En termes moins philosophiques, on dira que le péché originel de Marx a été de méconnaître la complexité de l’être humain, de l’avoir réduit à sa fonction économique, le reste étant illusion, culture dilatoire, songes métaphysiques, fables religieuses, opium fourni aux opprimés par des maîtres soucieux de les distraire des exigences de la justice[6]

Questions pour aujourd’hui

Nous voyons les conséquences de ce ressentiment dans notre société contemporaine, consumériste et libertaire. La « culture de mort », qui règne aujourd’hui en France et en Europe, agit contre l’homme de manière encore plus sournoise que les totalitarismes du vingtième siècle puisqu’elle se diffuse au nom même des droits de l’homme, marquée du sceau de la légalité par les institutions démocratiques. L’idéologie de l’individu-roi, ne devant rien à personne, soumet la dignité de la personne humaine à une liberté de l’envie, de l’instant et de l’arbitraire. Dans cette perspective toute médiation sociale est perçue comme une oppression et une dépendance.

Quel chemin pouvons-nous alors emprunter pour retrouver de véritables responsabilités nous permettant de vivre librement ensemble ? La sociabilité est-elle possible entre personnes libres ? Quel est le socle d’une autorité légitime ? Quelles sont les responsabilités de l’Etat ? Quels peuvent être les fondements d’une culture commune qui puisse nous permettre de dire « Nous » dans le concert des nations ?

« La question de la liberté, de la dignité et des droits de l’homme, de la responsabilité politique de la foi, ne pénétra pas la pensée de Karol Wojtyla comme un simple problème théorique. C’était la nécessité très réelle et concrète de ce moment historique[7] », dira le Cardinal Ratzinger au moment de célébrer les dix ans de pontificat de Jean-Paul II. Aujourd’hui, nous aussi, nous faisons face à un moment historique. C’est notre histoire que nous pouvons construire. La démarche de reconstruction et de libération qui fut celle de Jean-Paul II et du peuple polonais peut nous inspirer.

Devenu Pape, Jean-Paul II n’a eu de cesse de faire comprendre la cohérence et la beauté d’un enseignement adapté aux situations très concrètes. L’ensemble de ses écrits et discours en témoigne, et la rédaction du Catéchisme de l’Eglise Catholiquesous son égide montre l’importance cruciale qu’il attachait à la question d’une solide formation. A la base de cet enseignement se trouve une anthropologie lumineuse, qui répond au désir du vrai bonheur universellement partagé. Alors que tant de jeunes accompagnaient son agonie dans la prière depuis plusieurs jours sur la place saint Pierre, sa mort le soir du 21 avril 2005, dans la vigile de la fête de la Miséricorde, a renouvelé à la face du monde le message qu’il lui avait adressé en préparation du troisième millénaire :

Et si tel ou tel de nos contemporains ne partage pas la foi et l’espérance qui me conduisent, […] qu’il cherche au moins à comprendre la raison de cet empressement. Il est dicté par l’amour envers l’homme, envers tout ce qui est humain, et qui, selon l’intuition d’une grande partie des hommes de ce temps, est menacé par un péril immense. Le mystère du Christ qui, en nous révélant la haute vocation de l’homme, m’a poussé à rappeler dans l’encyclique Redemptor Hominissa dignité incomparable, m’oblige aussi à proclamer la miséricorde en tant qu’amour miséricordieux de Dieu révélé dans ce mystère. Il me conduit également à en appeler à cette miséricorde et à l’implorer dans cette phase difficile et critique de l’histoire de l’Église et du monde, alors que nous arrivons au terme du second millénaire[8].

La logique du parcours et sa composition

La logique du parcours est de permettre une vue d’ensemble des liens entre anthropologie et politique à partir de l’enseignement et du témoignage de Jean-Paul II. Cela nous permettra de bien mettre en évidence l’importance de la cohérence interne à cet enseignement, et de son adéquation avec le réel. Initialement prévu pour être enseigné par le biais de cours, ce parcours est divisé en plusieurs séances, correspondant ici aux différents volumes de la collection. La rédaction est volontairement simplifiée au maximum, et présentée de manière schématique, afin de rester dans l’esprit de cet enseignement oral et de mettre en valeur l’enseignement même de Jean-Paul II. Ses propres mots seront abondament cités comme ceux de Benoît XVI, qui en a souvent approfondi le sens de façon lumineuse ou du Pape François qui nous bouscule pour hâter leur mise en œuvre

La doctrine sociale de l’Eglise, de manière générale, est une mise en œuvre de l’anthropologie chrétienne appliquée aux différentes problématiques sociales. Saint Jean-Paul II, du fait de son expérience personnelle, s’est passionné pour la question de l’homme, et par conséquent pour toutes les questions sociales de son siècle, comme l’a si bien expliqué le Cardinal Ratzinger. 

Il souligne la priorité de l’homme sur les moyens de production, la priorité du travail sur le capital, la priorité de l’éthique sur la technique. Au centre il y a la dignité de l’homme, qui est toujours une fin et jamais un moyen ; à partir de là se trouvent éclaircies les grandes questions d’actualité de la problématique sociale, en opposition critique tant au marxisme qu’au libéralisme[9].

Nous répondrons donc en premier lieu à la question de savoir qui nous sommes, en étudiant la personne humaine, dont la dignité inaliénable ne peut être conçue que dans le cadre du Bien commun de la société (vol 1 et 2). Chaque personne est ainsi appelée à construire la civilisation de l’amour (vol 3).

Il s’agira ensuite de savoir quelles sont nos responsabilités, ce que nous devons faire, en appliquant cette anthropologie à l’amour humain et la famille d’une part (vol 4), au travail et à l’économie d’autre part (vol 5), et enfin à la culture et à l’action politique (vol 6).

La cohérence de cet enseignement nous fera découvrir et aimer le plan de Dieu pour l’homme créé par amour et pour partager une béatitude éternelle. Tout ce qui nous est donné doit être « ordonné » vers ce but. Que ce soit l’exercice de l’autorité, tous les pouvoirs que nous avons sur la création et dans les sociétés humaines, la culture, les institutions et les lois positives, toutes nos responsabilités doivent faire de nous des hommes libres de faire le choix d’aimer Dieu et sa création en agissant pour tout l’homme et tous les hommes avec la joie de l’Evangile. Tout est lié nous dit le Pape François dans sa dernière encyclique Laudato Si’. Il revient donc à chacun ensuite d’admirer l’harmonie et la beauté de ce dessein divin pour l’aimer et donc agir en conséquence.


[1] Benoît XVI, Vœux à la curie, 20 décembre 2010. 

[2] Jean-Paul II, Exhortation apostolique Christifideles laici, 63.

[3] Jean-Paul II, Discours prononcé à Auschwitz, 7 juin 1979.

[4] Jean-Paul II, Entrez dans l’espérance, Paris, Plon, 1994, p 290.

[5] Jean-Paul II – Levez-vous ! Allons ! Paris, Plon, 2004 –p93-94.

[6] André Fossard, Le monde de Jean-Paul II, Fayard 1991, page 29.

[7] Cardinal J. Ratzinger in « Jean-Paul II pèlerin de l’Evangile » (Cinisello Balsamo – Turin, Edizioni Paoline – Editrice Saie, 1988), traduit par l’Osservatore Romano du 5 mai 2011.

[8] Jean-Paul II, Lettre encyclique Dives in misericordia, 15.

[9] Cardinal Ratzinger, Les encycliques de Jean-Paul II, Tequi, 2004, introduction. Cette conférence a été prononcée à l’Université du Latran, le 9 mai 2003, à l’occasion d’un symposium sur la vie et l’œuvre de Jean-Paul II. Traduite de l’italien, elle paraît comme préface dans une édition complète des encycliques du pontificat actuel, aux éditions Tequi, sous le titre « Les encycliques de Jean-Paul II ».

23 mars

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