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#NuitDebout : l’insurrection qui vient ?

Le mouvement #NuitDebout est né à l’initiative du collectif Convergence des luttes. L’un de ses principaux animateurs, le réalisateur François Ruffin, auteur du fameux documentaire Merci patron, explique dans Télérama que « ce qui fédère les uns et les autres, c’est l’absence totale de perspective politique. […] Le changement ne passera pas par les urnes mais par un mouvement social de grande ampleur ». Si les revendications sont encore « assez floues pour l’instant », concède-t-il, on comprend qu’il s’agit d’une contestation globale des politiques néolibérales.
Je me suis rendu cette semaine place de la République. Environ 1 000 personnes sont présentes. Je suis frappé par le caractère hétéroclite du rassemblement : trois réalités assez différentes se côtoient sans présenter, pour le moment, la cohérence de fond ni l’unité d’une masse déterminée qui sait où elle va.

La première réalité, ce sont des petits groupes répartis autour de la statue de la République, qui ne participent pas vraiment à un rassemblement politique mais se trouvent là, ni plus ni moins : buveurs de Kro, fumeurs de joints, punks à chiens, cracheurs de feu, DJ électro, musiciens, ou encore jeunes ordinaires du Paris-Est cosmopolite et festif qui papotent, dansent ou rigolent.

La deuxième réalité, en bordure du terre-plein, est nettement plus politisée : stand d’une librairie libertaire, semi-professionnels de l’agit’ prop’ habituelle de l’extrême gauche, avec panneaux, banderoles et revendications. J’apprends sur un panneau que l’on peut trouver la LGBT « à droite du dortoir inter-luttes ». Je renonce à une visite de courtoisie et préfère continuer à lire les banderoles : « #NuitDebout, convergence des luttes » ; #NuitDebout, Valls à genoux » ; « Contre l’hétérorisme, je lutte des classes » ; ou encore « L’insurrection qui vient »…

Cependant, je ne me sens pas vraiment au cœur d’un foyer insurrectionnel. Mégaphone aux lèvres, un militant appelle, dans l’indifférence générale, les jeunes à se rendre au commissariat de police où des camarades sont retenus. Il ne fait pas recette. Manifestement, le rassemblement n’est pas organisé, encadré et verrouillé à la manière trotskyste.
La troisième réalité est plus proche des ambitions décrites par Ruffin : un peu comme les Veilleurs, environ 400 personnes, dont une grande majorité de jeunes, sont assis sur le bitume dans le plus grand calme. Ils regardent attentivement un documentaire sur la fermeture de l’usine Citroën d’Aulnay. Ici, non pas des militants, mais à mon avis une jeunesse jusqu’alors non-politisée qui aspire à se forger une conscience politique hors des cadres institutionnels des partis et des syndicats.

Je lis sur les visages un vif intérêt pour ce drame des fermetures d’usines. Pour eux, le chômage dépasse à cet instant le stade de l’angoisse personnelle pour s’incarner dans la détresse ouvrière, symbole terrible de la violence de la mondialisation et du système économique.

Cette jeunesse dépolitisée commence peut-être à comprendre que la tranquillité et l’insouciance festive qui façonnent son quotidien constituent une réalité bien précaire. Ce monde est plus incertain que jamais : voici qui saute de plus en plus aux yeux de jeunes qui doutent progressivement du rêve consumériste et hédoniste pour réaliser que l’Histoire n’est pas un long fleuve tranquille.

A ce stade, la suite et la pérennité du mouvement sont difficiles à évaluer. Mais il me semble bien possible qu’en touchant au Code du travail, vu en France comme le dernier verrou contre la précarisation et l’ubérisation généralisées, le gouvernement a touché un nerf vital qui renvoie une partie de la jeunesse à ses angoisses existentielles profondes. Mais cette jeunesse #NuitDebout porte-t-elle un « feu sacré », une mystique capable d’enraciner un mouvement civique de fond ? Je ne sais pas. Affaire à suivre…

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 8 avril 2016
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