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De plus en plus rare, et de plus en plus «paumée» pour reprendre le titre du Valeurs Actuelles du 22 janvier 2009, faute de la certitude d’insertion sociale et d’entrée dans le monde du travail, 160.000 jeunes n’achèvent-ils pas leurs études chaque année sans la moindre qualification ; mais surtout faute de la transmission par la génération précédente de repères, de connaissances et de valeurs solides, faute d’une éducation capable de leur donner les moyens et le goût de se prendre en charge et d’assumer leur vie en s’y tenant debout et autonomes.

Sil est indéniable que les jeunes d’aujourd’hui sont victimes de la crise économique surgie à l’automne dernier, mais dont les prémisses sont beaucoup plus anciennes, et qu’ils vivent dans la hantise de trouver un emploi, dans ce contexte, avec des diplômes auxquels les employeurs s’accordent à ne pas trouver grande valeur, ces circonstances aggravantes et tangibles ne font pas et ne sont pas l’essentiel de la crisse à la fois existentielle et essentielle dont souffre la jeune génération.

Leurs parents «ont fait» mai 68 et pour cette raison se prennent pour des héros comme s’ils avaient fait 14-18 ou débarqué sur les plages normandes un matin de juin 44. Au nom d’une liberté sans entrave, d’un soi-disant anti-conformisme, de l’amour libre débarrassé de tous les tabous, les auteurs de leurs jours, les ont dépouillé de la connaissance et de l’héritage tout ce qu’ils avaient eux-mêmes reçus mais dont ils ne savaient plus trop quoi faire après l’avoir vidé de substance et rendu dérisoire : un Dieu silencieux, absent, mort sans doute, une structure familiale devenue coquille vide et simple distributeur automatique de subsides, une patrie misérable coupable de tous les maux, au passé honteux, intolérant, esclavagiste et collabo… pour ne leur inculquer finalement que la négation de la nature humaine, ravalée au rang d’animal mutant et la vanité de ses sentiments et de ses espérances, tous rangés au placard des vieilles illusions dérisoires. «Nous sommes la première génération, constatent Jacqueline Rémy et Denis Jeambar, qui laisse moins à la suivante que ce qu’elle a reçu de la précédente. Et c’est le pire qu’on puisse faire à nos enfants : leur léguer des dettes»[[- In Nos enfants nous haïront, Ed. du Seuil, 2006. Jacqueline Rémy est rédactrice en chef de l’Express et Denis Jeambar en assume la direction de publication.]].

De fait, les enfants des soixante-huitards n’ont plus ni coups de cœur, ni coups de foudre, ni coups de gueule, seulement l’amertume de ne pas posséder tout ce qu’ils convoitent, la volonté de jouir de tout et tout de suite, la peur du sida et l’obsession du préservatif et redoutent d’être écrasés par le poids des retraites et des erreurs de leurs aînés. Ils donnent l’impression d’avoir commencer leur vie par la vieillesse, dépouillés qu’ils sont des élans, des rêves et des révoltes qui devraient nourrir leur jeune âge et leur donner la volonté de préparer des lendemains meilleurs. Leur jeunesse mutilée se prolonge indéfiniment en un lamento revendicatif qui traduit de manière évidente un mal d’être et de vivre qui déconcerte des adultes pourtant responsables du malheur de leurs enfants.

D’une certaine façon, ils sont les pauvres parmi les pauvres, car dépossédés de leur identité personnelle, historique et culturelle ; dépossédés d’une foi qui leur livre le secret de leur présence ce monde et du sens de leur destinée. Ils sont les victimes innocentes, sacrifiées par la désinvolture égoïste de ceux qui les ont engendrés, d’une crise de la transmission du nous commun et du bien commun.

Une contre-vérité jamais vérifiée et très largement répandue par les médias laisse entendre que les jeunes ont d’abord besoin qu’on les écoute, laissant ainsi supposer qu’ils sont les éléments moteurs de leur propre éducation. Cette contre-vérité n’est pas nuisible aux adultes qui la répètent à satiété et la mettent en pratique, mais bien à leurs enfants qui ont d’abord besoin de maîtres qui leur transmettent une culture et leur enseignent les connaissances nécessaires à leur enracinement, au développement de leur intelligence et à l’éveil de leur sens critique. Les jeunes pour être des jeunes qui se construisent ont besoin d’avoir à leur côté des adultes qui soient des adultes, des professeurs, des exemples, des repères et non des copains aussi « paumés » qu’eux !

«De n’avoir pas su ou pas voulu transmettre aux jeunes les valeurs et le patrimoine qui forgent l’identité collective de la nation française, de les avoir laissés sans mémoire, nous nous condamnons à affronter une fracture générationnelle majeure dont nous ne sortirons pas en professant qu’elle ne relève que des fantasmes régressifs de quelques beaufs inadaptés et d’une poignée de professeurs corporatifs. (…) Le malaise est là, palpable. Il s’agit désormais d’en prendre la dimension, d’en mesurer les implications et d’en chercher les causes », constatait Natacha Polony[[- In Nos enfants gâchés, Ed. Jean-Calude Lattès.]], agrégée de Lettres et journaliste à Marianne.

De fait, l’être humain est un animal culturel, dont les pulsions, les instincts, les excès et les débordements sont canalisés, civilisés en quelque sorte, par la transmission au fil du temps, de père en fils, de professeur à élève, de maître à disciple, de génération en génération d’un modus vivendi et d’un savoir, acquis et accru par les apports successifs du temps et de l’histoire.

Il est aisé de comprendre ici que dans ce malaise profond d’une génération qui risque fort de se perdre, la culpabilité de l’école, du système scolaire et éducatif français est majeure, en ce qu’il s’est détourné de sa mission. En introduisant dans son contenant et contenu pédagogique le redoutable et stupide précepte «du passé faisons table rase» et en lui ajoutant le destructeur rapport dialectique enseignant-enseigné, l’Education nationale a séparé et opposé ce qui devait être une relation de confiance et de don. C’est à celui qui sait d’enseigner, c’est à celui qui ignore d’apprendre, les rôles ne sauraient en aucun cas s’inverser, sinon celui qui ignore demeurera dans son ignorance, laquelle avec les années qui viennent engendrera violence, révolte, refoulement et finalement… impuissance et désespoir.

Nous en sommes là ; dans une société où les jeunes, tels des survivants dépouillés et errants cherchent désespérément des guides qui, par amour, leur offrent leur savoir, et donc leur autorité, pour permettre à ceux qui se perdent de retrouver le bon chemin.

Sans vouloir rechercher ici le paradoxe, ce ne sont pas les jeunes qu’ils faut rééduquer, ce sont les adultes. Il faut remettre les adultes, en tant qu’adultes, au centre du système éducatif, qu’il soit scolaire ou qu’il soit familial. Car l’adulte est celui qui sait, et par conséquent qui a non seulement le droit, mais surtout le devoir d’éduquer celui qui ne sait pas, c’est-à-dire son élève, son enfant. Transmettre un savoir, est un acte d’amour et une volonté de protection. Là réside d’abord, et surtout, la solution à la crise de confiance et de foi qui broie notre jeunesse. «Nous avons oublier d’enseigner à notre progéniture, écrivait Jacqueline Rémy[[- In Nos enfants nous haïront, idem supra.]], ce qui pourrait l’aider un jour à se tenir droit dans la vie : le courage, la lucidité, le sens de l’effort, le goût de la responsabilité».

En avoir conscience, c’est être déjà dans la bonne voie.

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