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Jean Ousset 3Jean Ousset nous a quitté le 20 avril, il y a 20 ans aujourd’hui, jour de Pâques 2014. Il aura été mieux que beaucoup un veilleur pour tous…et un ami pour aujourd’hui.

Dans ces “exigences de notre espoir”, adressées aux jeunes en 1976, on trouve déjà le “testament” d’un amoureux de Jésus Christ, fils de l’Eglise. Il dit l’essentiel d’une action efficace au service de la France.  (Permanences n° 130, mai 1976, p. 13 à 32)

C’est donc à vous, mes très chers et jeunes amis, qu’il nous faut d’ores et déjà penser à confier le dépôt !!

Votre présence ici dit assez que votre génération n’en est pas indigne.

Dépôt dont le passif vous sera lourd sans doute, et dur, et lent à résorber !! Si vous saviez comme l’aîné que je suis en a l’âme et le cœur déchirés !!

Mais dépôt infiniment précieux quand même !! de toutes les leçons de notre histoire, et de celles que les effroyables tragédies de ce siècle n’ont guère cessé de nous asséner avec une crucifiante surabondance !

Nous en aurons eu tous les coups et les blessures ! Puissiez-vous n’en retirer que les profits de l’expérience !!!

Car, Dieu merci, vous trouverez aussi dans ce dépôt, d’abord, tout l’enseignement des vérités imprescriptibles et transcendentalement salvatrices. Formulées plus clairement, peut-être, qu’elles ne l’ont jamais été, et par des maîtres dont nous n’avons voulu être que les échos.

Vous y trouverez encore… et cela vous sera plus précieux chaque jour, la chronique de nos succès, petits ou grands ; la chronique de nos tâtonnements méthodologiques, de nos essais… Sans oublier l’exemple de notre préoccupation constante de chercher, d’éprouver, d’améliorer sans cesse toutes les formules d’action ou de pénétration souhaitables ; au seul service du VRAI.

A vous donc, en vous, sur vous… le lourd mais exaltant fardeau non pas de NOS espoirs, mais de l’espoir de ce que VOUS comme NOUS avons le devoir d’aimer et de servir !!

Puisse se déverser sur vous « à pleins bords » ce flux qu’un des plus grands poètes civiques de tous les temps, Frédéric Mistral, évoquait dans la quatrième strophe de son hymne à « La coupo Santo » :

Vuejo nous lis esperanço

E li raive doù jouvent

Doù passat la remembranço

E la fe dins l’an que ven.

Ce qui veut dire :

Verse nous les espérances

Et les rêves de la jeunesse

Du passé la souvenance

Et la foi dans l’an qui vient.

  • Et donc… quels sont les rêves de votre espérance ?
  • Vers quelles générosités vous poussent-ils ?
  • Quelle piété, quel culte, quels scrupules vous inspire la souvenance du passé ?
  • Sur quelle foi prétendez-vous construire « l’an qui vient » ?

Ah, chers jeunes amis, sachez répondre convenablement à ces questions.

Et sachez ne pas craindre de bien agir pour y mieux répondre.

  • Me comprendrez-vous si je vous dis : n’ayez aucune ambition personnelle !! N’ayez même pas l’ambition des organismes ou des groupes auxquels il vous sera donné d’appartenir. N’ayez que l’ambition (mais inlassable… et ingénieuse celle-là) de la Cause à laquelle ces organismes ou ces groupes, comme vous-mêmes, ont le devoir strict de s’ordonner !
  • Dès lors, sachez travailler… inlassablement, judicieusement ! Non par désir d’érudition, ou pour pouvoir briller selon le monde. Il n’en paye pas le prix que ça coûte. Mais travaillez pour être harmonieusement forts au service de cette Cause qui aura tant besoin de vous pour être salvatrice.
  • Et pourtant, ne vous prenez pas au sérieux ! Croyez m’en… c’est la seule façon sérieuse d’être vraiment sérieux.
  • Sachez rire, comme il importe de savoir rire… Sérieusement ! Harmonieusement ! Vous n’avez pas le droit de laisser supposer autour de vous que la très sérieuse doctrine que vous professez est une doctrine assommante et de perpétuel souci. Une doctrine qui empêcherait de s’enthousiasmer pour toutes formes de l’universalité du Beau !!
    • Depuis le grégorien jusqu’au bouquet de fleurs !
    • Depuis Mozart (« semper idem » !) jusqu’au vrai jazz ! (au vrai !)
    • Depuis saint Thomas jusqu’à Raoul Ponchon.
  • Moquez-vous d’un renom qui ne s’attacherait qu’à vous-même !! Ceux qui en sont épris sont tellement ridicules ! Seuls à ne pas le voir ! Et cette passion est un obstacle à se renouveler en cherchant à faire mieux !
  • Supportez qu’on vous calomnie !! Et que vos amis eux-mêmes vous desservent !! C’est prévu dans l’Evangile… N’ayez crainte ! C’est un coup à prendre !! On s’y habitue très vite !! Ne perdez pas un temps précieux à vous débroussailler de ces ronces-là.
  • Courrez droit au but, à l’essentiel ! Au réellement sauveur, au plus beau, au plus grand et au plus parfait amour !!! Vous verrez comme c’est plus passionnant, plus grisant, plus tonique, plus consolant.
  • Détestez l’esprit de boutique… de classe, de secte, de chapelle !! Vous valez mieux que ça !! Et la cause qui a besoin de vous a d’autres dimensions ! Ne soyez pas des « exilés dans votre patrie » ! Ne vous laissez pas confiner, même par vos amis !!
    • Et peu importe si ceux que vous accueillerez à vos assises n’y viennent que pour vous desservir !!
    • Continuez ! Allez de l’avant ! Et laissez-les se nourrir de vos miettes !! Soyez sans rancune !! Le succès de la cause en dépend. (ça aide de le savoir ! Et d’y croire !!)
  • Ce que vous aurez reçu sans équivoque, communiquez-le sans envie !
  • Soyez les infatigables et scrupuleux serviteurs d’un amour digne de ce nom « Semper idem ». Car, ainsi qu’on la fort bien dit, « les ignorances du cœur sont sans remède ». Ne l’oubliez jamais ! Prenez-y garde !*

« Etre le serviteur de son idée, disait Psichari, ce n’est pas donné à tout le monde ».

Soyez de ces serviteurs là !

Sachez que la connaissance n’est rien si elle ne s’épanouit pas en ferveur et en piété. Plus que jamais, soyez persuadés que tout maître de vérité sera malgré tout un mauvais maître s’il n’a pas souci d’être en même temps et plus encore un maître d’admiration et de contemplation.*

Soyez les inlassables et scrupuleux serviteurs d’un amour qui mérite vraiment ce nom. « Semper idem » !

Gardez-vous bien surtout de rallier le troupeau de ces « orthodoxes » qui manifestent d’autant plus leur « orthodoxie » en paroles qu’ils trouvent dans cette orthodoxie toute verbale leur justification de ne rien faire !! Puisque tout ce qui s’offre à leur rigueur leur semble indigne par là même… sous prétexte (toujours facile à dénicher) d’une imperfection quelconque : insuffisance des chefs, insuffisance des directives, insuffisance de l’organisation, insuffisance des interventions, des animateurs, de la troupe !!! etc. Ce qui fait que ces passionnés apparents de la plénitude du TOUT, en réalité ne font RIEN ; et que (par surcroît) on les trouve assidus à toutes les inutilités, stupidités ou fadaises d’une société qu’ils critiquent et condamnent pourtant mieux que quiconque.

Et cependant… prenez bien garde d’écarter qui que ce soit, a priori, ou par système !!!

Soyez surtout d’une inlassable sollicitude envers les humbles !! Ne les condamnez jamais à la légère ou trop vite, quelles que soient les énormités qu’ils peuvent sembler professer dès l’abord. Apprenez à les comprendre ! Apprenez à leur parler. Non pour les approuver par principe, mais pour les amener patiemment et amoureusement à une vérité dont ils ont soif, sans s’en douter.

Sachez qu’il y a de leur côté des réserves d’énergie, des trésors de générosité stupéfiants. Et la Révolution le sait qui en connaît la valeur mieux que nous. C’est au contact des humbles surtout que vous serez amenés à perfectionner, à humaniser vos formules d’approche, votre façon de mieux présenter le vrai ; à vous former, surtout, plus intimement à la connaissance et à l’amour des êtres.

Non l’esprit de parti (donc) mais le patriotisme !! Et pour que ce patriotisme ne soit pas qu’un patriotisme de pur principe, strictement idéal, sans la connaissance et sans l’amour hautement personnalisés de cette vraie et non interchangeable patrie qui est la vôtre : soyez des passionnés de l’étude de son histoire !! Recherchez la jouissance quasi organique de se sentir (à en vivre, à en souffrir, à en mourir) les fils, indignes certes, mais non moins tributaires de cette vie nationale qui, du tréfonds des âges, VOUS a… NOUS a privilégiés !

Ne vous laissez jamais frôler par la désinvolture sadique des déshérités !! Vous ne l’êtes pas !! Sachez en comprendre le bonheur autant que les devoirs !!!

« Non le nationalisme étroit mais le sentiment européen et planétaire du véritable bien de tous les peuples ».

*   *

Foi, raison, expérience… ne dissolvez pas Jésus Christ

Enfin ! Enfin !!!

Ayez l’intelligence, claire et sûre, des bienfaits humains de l’Eglise !! Quels que soient les scandales de son actuelle [on est en 1976] « auto-destruction ». Et donc, plus que jamais, même si ceux qui devraient le faire ne vous l’enseignent plus, gardez-vous d’oublier que « votre foi a la raison pour elle », comme l’a si bien dit Pie XII.

Gardez-vous d’appartenir à ce groupe de chrétiens qui sont, certes, capables de réciter et de commenter sans faute leur « question-de-cours » sur ces indissolubles rapports du naturel et du surnaturel qui sont l’être même du catholicisme… Mais chrétiens qui, après avoir bien dit ce qu’il importe de savoir bien dire en effet, n’en proposent pas moins des directives exclusivement naturalistes ou surnaturalistes. Les surnaturalistes, par leur caractère plus édifiant apparemment, excellent à multiplier leurs dupes parmi nous.

N’oubliez jamais que les pires hérésies ont commencé sous le couvert d’élans surnaturalistes exacerbés : exaltation de la seule foi, au mépris d’une nature et d’une raison que l’Eglise est à peu près seule aujourd’hui à défendre contre la quasi totalité des systèmes philosophiques contemporains.

Et donc, rappelez-vous toujours ces versets de la Première Epitre de saint Jean… contre quiconque « dissout Jésus-Christ » – « qui solvit Jesum ».

L’admirable formule !

Car le Jésus que nous aimons, et devons servir, est vrai Dieu autant qu’il est vrai homme. Et non un vrai Dieu qui, pour se manifester à nous, aurait eu simplement recours au déguisement d’une « apparence » humaine.

Car c’est ainsi, qu’en Lui… D’ABORD, et pour TOUJOURS, s’établit et se scelle l’indissoluble alliance du divin et de l’humain ; l’indissoluble alliance de la foi et de la raison.

Quelle que soit, par conséquent la générosité de votre foi… sachez… n’oubliez jamais, mes très chers et jeunes amis, que vous ne serez vraiment catholiques que si vous savez aussi GARDER LES PIEDS PAR TERRE, enracinés comme des chênes dans le respect de ces lois d’un HUMAIN que le Souverain Seigneur de toutes choses a tenu à faire personnellement SIEN.

Oui !! Vous ne serez vraiment catholiques que si, au culte d’une foi VIVE dans le SURNATUREL vous joignez aussi, indissolublement, le culte de cette simple et bonne raison humaine ! Laquelle recommande aussi bien le pieux respect des généreux élans du cœur, que la sévère précision des démarches de l’intelligence. Oui ! la raison ! Avec son amour de l’expérience, et sa vénération de la leçon des faits. Avec son légitime souci des lois et des conditions spécifiques de cet ordre politique dont dépendent et la liberté de nos cités, et l’intérêt légitime de nos patries, et jusqu’à ces « humbles honneurs des maisons paternelles » dont Péguy a parlé.

De grâce ! mes jeunes amis, et pour le salut même de cette cité politique où vous allez vivre… « ne dissolvez pas Jésus-Christ ».

Tout au contraire, … chaque fois qu’il vous sera donné d’entendre, après les bénédictions du Saint Sacrement, les invocations rituelles, mobilisez toutes puissances de votre cœur, faites appel aux possibilités les plus enthousiastes de votre compréhension intellectuelle, pour que vous PIGIEZ pleinement, quand on vous proposera de répéter celle-ci :

Béni soit Jésus-Christ ! Vrai Dieu ET vrai Homme

SEMPER IDEM !!

Jean Ousset


* Communication de clôture du Congrès de Lausanne. Cf. aussi Actes du XIe congrès de Lausanne, 17, 18 et 19 avril 1976, L’espérance politique, p. 167 à 182. Congrès sous le patronage de sainte Jeanne d’Arc.

* Passages non retranscrits dans le numéro de Permanences mais dans la communication de Jean Ousset dans les Actes du XIe Congrès Lausanne 17, 18 et 19 avril 1976, L’espérance politique, p. 180.

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