L’annonce n’a pas fait grand bruit. Il faut reconnaître qu’entre les émeutes en banlieue et la campagne électorale, la France avait bien mieux à faire qu’à crier au scandale à l’annonce de la nomination du dernier ambassadeur du Danemark.

L’Etat est déjà bien à l’agonie dans notre pays. Notre Président de la République court au chevet d’un jeune au mépris total de la présomption d’innocence, notre gouvernement voit les émeutes se multiplier tous les soirs, dans les départements de la région parisienne et autres, en plein état d’urgence. La police, depuis Villiers-le-Bel en 2007, n’a plus le droit de pourchasser les jeunes en scooter, car en cas d’accident, je cite, « c’est la cité qui flambe ».

Alors qu’un petit pays européen, comme le Danemark, nomme un ambassadeur numérique auprès des GAFA, il n’y avait pas de quoi s’insurger, nous sommes habitués à l’agonie de l’Etat.

 Les GAFA, les GAFA … Que sont les GAFA ? Il s’agit tout simplement des géants mondiaux du numérique. Google, Apple, Facebook et Amazon, auxquels nous pourrions aussi associer Microsoft. Reprenons l’information : le Danemark dépêche donc un ambassadeur non auprès d’un pays mais d’un groupe d’entreprises ! Le ministre des Affaires étrangères danois justifie cette nomination par le fait que « ces entreprises ont autant d’effet sur le Danemark que des pays entiers. Qu’elles sont devenues un type de nouvelles nations auquel nous devons nous confronter. »

Cette information discrète me chagrinant, elle demandait quelques précisions. Je suis donc allée à la recherche de mon dictionnaire pour découvrir que les Big Five du numérique sont dorénavant qualifiées de groupes humains constituant une communauté politique établie sur un territoire défini ou un ensemble de territoires définis, personnifiés par une autorité souveraine. Les GAFA sont donc de nouvelles nations.

Les utilisateurs de Facebook, les clients d’Appel sont souvent qualifiés de communauté mais il semble bien étrange de les qualifier de communauté politique. Je les voyais plutôt comme des communautés virtuelles. Pourtant le plus inquiétant dans cette affaire c’est que le Danemark reconnaisse implicitement à ces GAFA, une autorité souveraine qui ferait des consommateurs le nouveau peuple. D’ailleurs, une étude du Financial Times expliquait il y a quelques mois, que si Apple ou Google étaient des pays, ces entreprises ne seraient pas loin d’intégrer le G20 au regard de leur capitalisation boursière.

Cette déterritorialisation des relations diplomatiques entérine l’affaiblissement de la politique des Etats dont la souveraineté est mise à mal par la virtualisation du monde. La gouvernance mondiale est devenue économique et elle se passe très bien de l’avis des peuples.

Une telle décision a de quoi inquiéter car elle n’est que la nomination qui cache la fascination sans limite que le technolibéralisme exerce sur nos hommes politiques qui, dans la crainte de louper le train de la modernité, y voient la résolution de tous les problèmes de nos sociétés. L’école, la santé, les problèmes environnementaux, l’absence de croissance économique… l’économie du numérique est le nouvel eldorado vers lequel il faudrait tendre. Qu’importe que les nations, là, encore, en fassent les frais ! De toute façon, nous n’avons plus besoin d’un héritage commun à partager, le numérique crée de grandes communautés virtuelles qui abolissent les distances et les frontières.

 Fruit d’une alliance entre la recherche technoscientifique, le capitalisme conquérant et les politiques libérales, le technolibéralisme nous conduit tout droit vers ce mirage d’un homme désaliéné de toutes les structures sociales opprimantes. Le technolibéralisme nous vante la démocratie locale, la justice sociale, l’égalité, les expériences communautaires, l’intensité sensorielle…

Mais qui est-il vraiment ? Il est simplement une nouvelle industrie de la vie qui tire profit de chacun de nos gestes. Chaque jour, le technolibéralisme se nourrit des traces que nous laissons à chacun de nos passages sur le web, de nos données les plus intimes que les objets connectés de plus en plus nombreux récoltent. L’économie numérique s’adosse à tous les instants de nos existences, elle connecte toutes les surfaces de nos vies : notre travail, notre domicile, nos loisirs, nos relations amicales… L’intégralité de notre vie devient marchandisée.

Eric Sadin dans son dernier ouvrage, La silicolonisation du monde, l’irrésistible expansion du libéralisme numérique, va plus loin quand il dénonce une mutation de la nature de la technique. Le technolibéralisme nous conduit à une organisation automatisée de la société car la machine n’a plus pour unique mission de répondre aux seules tâches fonctionnelles mais c’est une mission organisationnelle qui lui est conférée. L’intelligence artificielle devient celle qui sait au mieux gérer les affaires humaines pour les guider vers plus d’efficacité et de confort. Finalement, la machine peut intégrer tellement de données qu’elle en deviendrait meilleure que le médecin pour poser un diagnostic médical…

Alors, vois-tu, Cher Auditeur, je pense que le Danemark s’est trompé. Ce n’est pas un ambassadeur qu’il aurait dû nommer mais un ministre-philosophe qui aurait pu mesurer tous les changements anthropologiques que les GAFAM nous promettent. Car le train de la modernité devient dangereux quand il est conduit par la seule économie de marché. Il est grand temps que le politique retrouve son rôle, non pour arrêter le progrès mais bien pour le mettre au service de l’homme.

Enfin, j’dis ça, j’dis rien !

Clotilde Brossollet, chronique diffusée sur Radio Espérance le jeudi 16 février 2017.

http://player.radio-esperance.fr/?radio=antenne-principale&media=audio&option=reecouter&date=1487228423&id=313133

Lien vers l’ouvrage d’Eric Sadin : http://www.laprocure.com/silicolonisation-monde-irresistible-expansion-liberalisme-numerique-eric-sadin/9782373090161.html

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