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« Le christianisme n’est-il pas voué à devenir une simple foi, un sentiment de piété s’élevant sur le socle de morales laïques qui viendraient maintenant lui donner l’essentiel de son contenu ? » [[Luc Ferry, »L’homme-Dieu ou le sens de la vie »,prix littéraire des droits de l’homme, Grasset, 1996, p.63]]. Luc Ferry, philosophe contemporain favorable à la laïcité, a le mérite de poser les bonnes questions à défaut de donner les bonnes réponses. Notre société semble marquée par deux faits d’apparence contradictoire : d’une part un retour au « religieux », à la morale, et, d’autre part, une déchristianisation massive.

Jamais la France, même sous les persécutions révolutionnaires, n’avait connu une législation et un « esprit public » aussi éloignés de l’enseignement moral de l’Eglise. Mais également, jamais nos hommes politiques, nos intellectuels, nos élites, n’ont autant parlé de morale qu’aujourd’hui, à commencer par notre actuel président de la République. Jacques Chirac, le 7 juin, appelait le premier ministre à défendre avec lui « les valeurs qui nous dépassent : la morale civique et les vertus républicaines ». A vrai dire, on a l’impression que nos responsables « politiques » s’occupent davantage de morale que de politique. Mais de quelle morale s’agit-il ? Les expressions « morale civique » et « vertus républicaines » utilisées par le chef de l’Etat démontrent une grave déviance des définitions traditionnelles et catholiques de la morale et de la politique. Face au désordre intellectuel ambiant, il importe de les repréciser, d’expliquer leur interdépendance, mais aussi leur juste autonomie. Mais commençons par étudier en quoi, aujourd’hui, pour reprendre l’expression de Chesterton, les idées chrétiennes sont devenues folles.

Les catholiques et la morale républicaine

En ces temps de morale républicaine, il importe de dire quelques mots au sujet des relations entre les catholiques français et les idées dominantes.



Jésus, Simone et les clandestins

Les deux tendances que nous venons d’évoquer (retour au « religieux » et déchristianisation massive) ne sont qu’en apparence contradictoires. Le contenu concret de la morale sécularisée qui sert aujourd’hui de référence a bien changé par rapport à la morale traditionnelle. Pourtant les catholiques ne sont pas tous considérés comme des adversaires par le camp laïc. La personne même de Jésus n’est pas attaquée de front par les thuriféraires de la laïcité. Le contenu de son enseignement est en revanche modifié. Luc Ferry note que les philosophes du XVIIIè siècle avaient déjà cherché à séparer l’enseignement dogmatique de l’Eglise de la personne de Jésus. Il n’est « qu’un saint-homme aux yeux des philosophes, un individu qui réalise en lui et applique autour de lui des principes universalistes dont l’expression la plus adéquate figurera bientôt dans la Déclaration de 1789 » [[« Luc Ferry,op. cit.p.59]]. Cette démarche est toujours d’actualité. Par exemple, dans son numéro du 26 décembre dernier, le « Nouvel Observateur » présente tout un dossier sur Jésus. On y trouve en particulier un sondage fort intéressant. Les sondés doivent répondre à la question suivante : quel est le responsable politique « le plus proche de Jésus » ? Celui qui en est le plus éloigné c’est, vous l’avez bien sûr deviné, Jean-Marie Le Pen; et la personne la plus proche, c’est notre bonne Simone Veil… Elle devance, dans le trio de tête, Jacques Delors et Jacques Chirac. Certes, on peut toujours critiquer ce genre de sondage, il n’empêche que le résultat ne nous surprend pas.

Ce même Jésus, après avoir été pendant longtemps le prolétaire de Nazareth, est aujourd’hui appelé au service d’une cause tout aussi noble, la défense de la politique de l’immigration. Il est l’étranger par excellence. Le fait que la très médiatique grève de la faim des immigrés clandestins se soit déroulée dans une église n’est pas du tout innocent. L’Eglise de France est cordialement invitée à apporter son soutien à la morale du jour. Certains clercs ne se font d’ailleurs pas prier (sans jeu de mots). Lors de l’assaut des forces de l’ordre, le curé de l’église Saint Bernard récitait, en guise de psaume, le fameux discours du très catholique Martin Luther King. « J’ai fait un rêve… ». On croit rêver ! (avec jeu de mots). Au train où vont les choses, en cette période de construction d’une Europe ploutocratique, il n’est pas improbable que Jésus devienne le grand capitaliste cosmopolite de Nazareth.

Dans le même temps, les « élites » intellectuelles de notre pays se présentent comme les défenseurs de la loi morale contre la législation. A l’occasion de la loi Debré sur l’immigration, un certain nombre d’intellectuels, par ailleurs peu représentatifs de l’opinion réelle de la population, ont déclaré s’opposer à la loi au nom de la morale. Par exemple, le journal « Le Monde » a publié, le 27 mars 1997, un communiqué signé par Gérard Paquet, Marek Halter (les deux martyrs de Toulon) et Jean Viard, dans lequel ils affirment que « chaque fois qu’un texte proposé par un gouvernement transgressera la morale publique, nous descendrons dans la rue ». Ceux-là mêmes qui s’opposent au Front National au nom de la démocratie n’hésitent pas à revendiquer publiquement l’insoumission aux lois.

Il serait trop simpliste de juger ces intellectuels incohérents. Pour ces gens-là, très imprégnés de jacobinisme, la démocratie n’est pas un simple système constitutionnel, c’est une doctrine philosophique et politique érigée à l’état de dogme. Mais il leur faut, pour faire bonne figure, le soutien des croyants.
Et c’est ici que le sentiment religieux de ceux que l’on appelle catholiques vient justifier, au nom d’un homme nommé Jésus, la suprématie de la loi morale républicaine sur la loi des hommes. Bon nombre de clercs, et surtout certains évêques, ne sont pas en reste pour rappeler cette suprématie de la loi morale, dont le sens a singulièrement dévié. De bons principes vidés de leur contenu peuvent ainsi servir la cause révolutionnaire.



La morale républicaine contre la Vérité révélée

A la suite de ce constat, quelques remarques s’imposent d’emblée.
Tout d’abord, et c’est l’essentiel, la morale laïque et républicaine est fondée sur l’homme seul.
En second lieu, cette morale est purement sociale et politique, dans le sens où elle n’entraîne aucune contrainte dans la vie privée. Les comportements sexuels et familiaux relèvent du libre-arbitre de chacun. Il n’est également jamais demandé aux individus d’être droits, honnêtes, travailleurs et justes. Cette « morale » n’a pas pour objet le bien personnel des hommes, l’intériorité de leur conscience, mais elle exige simplement la réalisation d’actes publics. On demande surtout aux Français d’être favorables à la politique de l’immigration et au melting-pot culturel. D’ailleurs, les seules sanctions « morales » possibles sont des sanctions judiciaires, décernées par exemple pour propos ou attitudes soi-disant racistes. La politique, le droit et la morale sont totalement confondus.

On constate ensuite que les catholiques « pro-laïcs » sont devenus des déistes. Ils croient en un Dieu créateur, mais pas en un Dieu maître de l’univers. Ils nient l’existence d’une règle morale supérieure à l’homme, fondée par Dieu. Ils acceptent en revanche l’idée d’une « morale publique », conforme à l’idéologie des droits de l’homme, fondée sur l’homme seul. L’homme est ainsi doté des attributs de la divinité. Il est la source de la connaissance du bien et du mal. Mais, à long terme, on peut se demander ce que deviendra la référence divine chez ces gens qui prennent comme règle morale la déclaration des droits de l’homme. Le contenu de leur foi étant limité à des valeurs séculières, il est probable que l’enveloppe religieuse (au sens propre la religion est pourtant ce qui relie l’homme à Dieu) sera amenée à disparaître. Ceux qui croient, de bonne foi, pouvoir rattacher la religion catholique à l’idéologie des droits de l’homme devraient réfléchir un peu plus à cette conséquence inéluctable.

En conclusion, nous assistons aujourd’hui à une humanisation du divin et à une divinisation de l’homme. L’homme est au coeur de l’univers, non plus en tant que créature, mais en qualité de maître, tandis que le message évangélique est laïcisé. La promesse du salut individuel du pécheur repenti est abandonnée au profit d’une interprétation profane conduisant à la création de cette morale civique.

Toutes les religions sont invitées à communier ensemble autour des valeurs laïques et républicaines, c’est-à-dire à abandonner toute idée d’insuffler dans les institutions politiques un esprit fondé sur la vérité révélée. Les religions qui continuent à se référer à une vérité révélée sont considérées comme intégristes. C’est d’ailleurs la définition officielle et médiatique de l’intégrisme. Ainsi l’universalisme religieux, purement spirituel, est remplacé par un universalisme politique et démocratique. On peut croire en Dieu ou ne pas y croire, cela n’a aucune importance puisque cette croyance ne modifie en rien le contenu doctrinal de la morale nouvelle. Le plus grave c’est qu’une bonne partie du clergé soutient objectivement cette démarche d’inspiration maçonnique.



Le spiritualisme des catholiques authentiques

Face à cette dérive, qui à vrai dire n’est pas nouvelle, il ne suffit pas de remplacer la « morale républicaine » par la véritable morale chrétienne. Il faut aussi rappeler la juste distinction entre la morale et la politique. En effet, on constate que même parmi les catholiques fervents, c’est-à-dire les catholiques authentiques croyant à l’ensemble des vérités de l’Eglise, menant une vie intérieure souvent exemplaire, règne une méconnaissance profonde et fort dommageable de cette juste distinction. Les discussions que nous pouvons avoir les uns ou les autres sur la question de l’immigration en sont la meilleure preuve.

Bien souvent on nous dit : « beaucoup d’immigrés sont des personnes honnêtes, animées d’une foi sincère. Certains sont musulmans, d’autres sont des chrétiens. Ces hommes ont la foi et sur le plan moral ils valent souvent bien mieux que nous ».
Certes oui, mais la question n’est pas là. L’Etat français n’est pas, et n’a jamais été, un Etat religieux ou moral exerçant son autorité uniquement sur des croyants et des gens présumés biens ! Dans l’hypothèse même où l’Etat français serait chrétien, cela ne sous-entendrait pas que tous les Français seraient de braves gens. A y regarder de plus près, on peut se demander si la position « spiritualiste » que nous venons d’évoquer ne repose pas sur une certaine logique d’exclusion. Faut-il considérer les Français qui n’ont pas la foi ou dont la moralité est douteuse comme des citoyens de seconde zone ?
D’autres invoquent la charité, qui ne compte pas, et qui paraît-il se moque des contingences terrestres. La grâce peut tout faire. Rien ne lui est impossible. Ainsi on nous cite le cas de telle ou telle famille qui a recueilli dans son foyer des personnes dans la détresse, alors que les ressources du ménage suffisent à peine à nourrir la famille. La France doit agir de même à l’égard des étrangers, par pure charité chrétienne, étant donné son statut de fille aînée de l’Eglise. Il nous semble que le chef de famille qui agit ainsi peut effectivement être un saint homme, mais aussi le dernier des abrutis. Si tous les membres de sa famille ont un niveau spirituel suffisamment élevé pour accepter les risques matériels, culturels et même spirituels inhérents à l’arrivée de nouvelles personnes dans le quotidien familial, alors bravo Monsieur et Madame, ce que vous faites est remarquable. Mais si les membres de la famille n’ont pas cette force intérieure, le chef de famille engage sa responsabilité dans l’effondrement probable de sa famille, dont il a, avant toute autre personne ou institution, la charge devant Dieu. La même réflexion s’impose au niveau de l’Etat. Il faut toujours tenir compte de l’état moral moyen de la population. Or, à l’heure actuelle, il n’est pas particulièrement élevé. Quand les citoyens ne sont pas des saints, on ne mène pas une politique faite pour des saints.

La juste distinction de la morale et de la politique

Pour faire face à la confusion ambiante, entretenue au plus haut niveau de l’Etat, il importe de rappeler la distinction traditionnelle entre la morale et la politique. Il faut commencer par préciser ce qu’est l’homme.
L’homme a par nature deux dimensions, qu’il ne faut ni opposer, ni mélanger. Il est un être spirituel, mais aussi un être social et politique. La première définition correspond à la fin dernière, ultime de l’homme (l’éternité), ce qui justifie la prééminence de la morale sur la politique. La seconde correspond à la fin intermédiaire de l’homme, c’est-à-dire à la vie en société, qui est soumise à des lois propres. La distinction entre la morale et la politique découle de ces deux dimensions de l’homme. La morale vise le bien personnel de chaque individu tandis que la politique vise le bien commun de la communauté.



Morale et bien personnel

Tout homme est destiné à l’éternité. Pour assurer son salut et mériter le paradis, il doit conformer ses actes et ses pensées à la morale. Selon le catéchisme de l’Eglise catholique, « la moralité des actes humains dépend : de l’objet choisi, de la fin visée ou de l’intention, des circonstances de l’action » [[« Catéchisme de l’Eglise catholique,n° 1750]].

La morale est objective dans le sens où la matière, c’est-à-dire ce qui fait que tel acte est bon ou mauvais, ne dépend pas de la personne agissante. Ce n’est pas l’individu qui décide de la moralité des actes. Cette notion est essentielle car elle place l’homme dans un état de sujétion à l’égard d’une loi supérieure. Dieu seul en est la source et non l’homme ou l’Etat. C’est le premier point qui oppose la morale catholique à la morale laïque et républicaine.

La morale catholique a pour objet le bien personnel, tout simplement parce que le salut est individuel. L’Eglise n’a jamais prétendu apporter le bonheur collectif mais le salut personnel de tous les hommes. Le péché est toujours individuel au même titre que les actes vertueux sont individuels. La société, elle, ne sera pas sauvée ou damnée. Elle disparaîtra à la fin des temps. La morale ne peut être « civique ».

Le péché, tout comme la vertu, ne se juge qu’au for interne, car « l’intention est un élément essentiel dans la qualification morale de l’action » [[« Catéchisme de l’Eglise catholique,n° 1752]]. C’est pourquoi il est dit dans l’Evangile que les hommes ne peuvent juger leurs semblables. Ce jugement n’appartient qu’à Dieu dans l’éternité, et qu’à l’Eglise (intermédiaire obligé), sur cette terre. L’Etat, au même titre que l’ensemble des laïcs, ne peut en aucun cas juger les personnes au for interne. Le secret des consciences ne relève pas de la politique. La morale ne relève dont pas de l’autorité politique et il n’appartient pas à l’Etat d’en fixer les règles. De quel droit la République, qui n’est en principe qu’un système politique, peut-elle engendrer une morale ?

La morale catholique est enfin universelle. Ce principe a deux conséquences. En premier lieu, la morale concerne tous les hommes, quelles que soient leur nationalité et leur origine raciale, ethnique ou sociale, et aussi quel que soit le régime politique de leur pays. En second lieu, tous les actes humains sont des actes moraux, c’est-à-dire sujets à un jugement moral. De ce point de vue la morale catholique est encore en opposition radicale avec la morale laïque et républicaine. En effet, tous les actes humains étant moraux, la vie privée relève aussi de la morale.

Dans la conception catholique, la morale n’est pas liée à un régime politique, à la forme de l’Etat, aux institutions. Mais les deux domaines (morale et politique) ne sont pas totalement séparés, car l’homme forme un tout. L’âme n’est pas séparée du corps. Ainsi, quoique la morale relève du for interne, les Etats doivent se soumettre à l’enseignement moral de l’Eglise, sans jamais se substituer à elle.

En effet, si le péché est individuel, les institutions de la cité et la culture influencent grandement les comportements de chacun. Le pape Jean-Paul II rappelle fréquemment que dans nos sociétés il existe des « structures de péché », c’est-à-dire tout un environnement législatif, social et culturel qui ne facilite pas le sain développement spirituel des individus. C’est en ce sens que la morale et la politique sont interdépendants, tout en gardant leur sphère propre. Il faut toujours garder à l’esprit que la morale vise le bien individuel de tous les hommes alors que la politique concerne le bien commun de la cité et par conséquent les actes extérieurs des individus d’une société donnée. La morale est intangible et dogmatique car elle est fondée sur la nature spirituelle de l’homme (sa fin dernière) c’est-à-dire sur ce qu’il a d’universel. La politique est fondée sur la nature sociale de l’homme, c’est-à-dire sur ce qu’il a de particulier, autre facette de la nature de l’homme.



Politique et bien commun

La définition de l’homme donnée par Aristote reste toujours aussi puissante : « L’homme est un animal social et politique ».
Animal social, l’homme a besoin des autres, et par conséquent de la société pour vivre. Son comportement social n’est pas inscrit dans son patrimoine génétique. Il n’a que des facultés que l’éducation reçue lui permettra d’exploiter au mieux. L’homme ne naît pas avec des chaussures, des vêtements et une formation professionnelle. Tout cela s’acquiert en société. N’en déplaise aux théoriciens libéraux et volontaristes, l’état social est un état naturel, et les hommes n’ont pas décidé un jour de s’organiser en société. Charles Maurras a fort bien défini cet état de dépendance : « Le petit poussin brise sa coquille et se met à courir. Peu de chose lui manque pour crier : « Je suis libre »… Mais le petit homme ?.
Au petit homme, il manque tout. Bien avant de courir, il a besoin d’être tiré de sa mère, lavé, couvert, nourri. Avant que d’être instruit des premiers pas, des premiers mots, il doit être gardé de risques mortels. Le peu qu’il a d’instinct est impuissant à lui procurer les soins nécessaires, il faut qu’il les reçoive, tout ordonnés, d’autrui.
Il est né. Sa volonté n’est pas née, ni son action proprement dite. Il n’a pas dit Je ni Moi, et il en est fort loin, qu’un cercle de rapides actions prévenantes s’est dessiné autour de lui. Le petit homme presque inerte, qui périrait s’il affrontait la nature brute, est reçu dans l’enceinte d’une autre nature, empressée, clémente et humaine : il ne vit que parce qu’il en est le petit citoyen.
Son existence a commencé par cet afflux de services extérieurs gratuits. Son compte s’ouvre par des libéralités dont il a le profit sans avoir pu les mériter, ni même y aider par une prière, il n’en a rien pu demander ni désirer (…). Cependant, à la première minute du premier jour, quand toute vie personnelle est fort étrangère à son corps, qui ressemble à celui d’une petite bête, il attire et concentre les fatigues d’un groupe dont il dépend autant que de sa mère losqu’il était enfermé dans son sein »
[[« Mes idées politiques », Préface]].

Nous avons ici le fondement, le premier principe de toute réflexion politique. Tout homme est, dès sa naissance et jusqu’à son dernier souffle, un débiteur insolvable à l’égard de la société dans laquelle il vit. Terrible chose à accepter pour un homme moderne ! L’homme est doublement dépendant. Il est dépendant de Dieu, son créateur , et dépendant de la communauté dans laquelle il naît.

Les théoriciens modernes (dès les XVIè et XVIIè siècles) ont cherché à faire disparaître cette dépendance à l’égard de la société en inventant la séparation entre l’état de nature et l’état social. Selon eux, les hommes, à l’état de nature, étaient bardés de droits individuels réputés absolus. Un jour ils ont décidé de s’associer, d’organiser une société. Du coup l’homme est à l’origine de la vie sociale. La société est le fruit des volontés individuelles. Le problème, dans tout cela, c’est qu’on aimerait savoir à quel moment a bien pu exister cet état de nature et ce passage à l’état social… C’est de la pure hypothèse.

Pour un catholique, c’est la dépendance naturelle à l’égard de la cité qui justifie l’amour préférentiel pour la nation et pour la patrie française. Elle est malheureusement trop souvent occultée par de très nombreux excellents catholiques qui ne fondent leur vision sociale que sur l’universalité de l’homme indépendamment des contingences nationales. Pourtant, nous ne sommes pas citoyens du monde, mais citoyens de France. C’est un fait, il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais, de cité unifiant l’ensemble du genre humain.

Animal social, l’homme est aussi animal politique. La société dans laquelle il vit est organisée. Elle se dote toujours d’un corps de règles déterminant concrètement les relations entre les citoyens, la répartition des biens matériels, des honneurs et des peines. Cette société fonde aussi un pouvoir chargé d’assurer ce que la sagesse grecque, reprise par la chrétienté, appelle le « bien commun » de la communauté. Ce dernier comprend l’ensemble des biens collectifs, comme la paix intérieure et extérieure, l’intégrité du territoire, la juste répartition des biens, la prospérité économique, la préservation de la culture commune et l’amitié entre les membres de la communauté. La politique c’est cela et ce n’est que cela, mais c’est déjà beaucoup !

La politique prolongement de la morale

Toujours selon Aristote, la cité, qui est naturelle, doit assurer « le vivre et le bien vivre ». L’activité politique ne peut donc être séparée de toute morale. Cependant, il faut préciser ce lien entre les deux notions. La subordination de la cité à l’égard de la loi morale se manifeste soit de façon négative, en interdisant certains actes sous peine de sanction, soit de façon positive, en facilitant la pratique de la vertu.



L’interdiction de certains actes contraires à la morale

Les peines que le code pénal prévoit sont destinées à punir les personnes qui commettent des délits et des crimes (délits et crimes qui sont aussi objectivement des péchés) comme l’assassinat, le vol, le viol, etc.. Mais le pouvoir laïc (du législateur et en l’occurrence du juge) ne s’immisce pas pour autant dans le domaine de la morale. La cité ne condamne les actes immoraux que lorsqu’ils portent atteinte au bien public.

Ce n’est pas le péché en tant que tel que l’Etat punit, mais ses conséquences sur autrui et sur la collectivité. On peut par exemple préparer un vol et ne pas le commettre pour différentes raisons; la faute morale est déjà commise, alors qu’il n’y a aucune faute à l’égard de la société. Encore une fois, la morale touche au for interne, alors que la cité ne s’occupe que du for externe, même si dans certains cas l’intention du coupable est prise en compte pour déterminer son degré de responsabilité. Sous l’Ancien Régime, les juridictions pouvaient condamner des hommes coupables de crimes de lèse-majesté divine, c’est-à-dire d’hérésie, de blasphème, etc. Mais les coupables n’étaient généralement condamnés qu’en cas de scandale public. Lorsqu’un homme isolé blasphémait tant qu’il pouvait dans un champ, personne n’allait le poursuivre, même si le péché était commis. En revanche, les mêmes propos proférés dans une église, ou sur une place publique, avaient bien sûr de tout autres conséquences.

L’Eglise ne dicte pas aux Etats les peines qui doivent être pratiquées à l’égard des auteurs de tel ou tel crime. Il appartient aussi à l’Etat, en fonction des circonstances, de déterminer la peine la plus adaptée. Ceci relève de l’autorité et de la compétence des laïcs et ne remet nullement en cause la permanence et la suprématie de la loi morale.
Prenons le cas de l’avortement. L’avortement est considéré par l’Eglise comme un crime particulièrement abominable puisque la victime est la plus innocente qui puisse être. Mais là encore, l’Eglise ne dit pas que les auteurs de tels actes doivent automatiquement subir la peine la plus élevée, prévue par la législation de chaque Etat. La peine doit certes être adaptée au crime, mais aussi au niveau moyen de moralité des citoyens. Il est plus opportun de condamner sévèrement l’auteur d’un crime lorsque la grande majorité des citoyens juge ce crime particulièrement abominable. En effet, l’état d’esprit moyen de la société laisse supposer que le criminel connaît parfaitement la gravité de l’acte qu’il commet.

En aucun cas, la loi humaine ne peut s’opposer à la loi morale, c’est-à-dire qu’un acte immoral ne peut être légalisé. Mais il n’en demeure pas moins que le législateur humain garde une sphère de compétence très étendue dans le choix de la sanction ou de la mise en oeuvre concrète de l’application de la loi morale, domaine dans lequel il est apte à opérer des choix.



L’habitude de la vertu

Positivement, la cité doit faciliter l’élévation morale des citoyens en réunissant les conditions extérieures nécessaires à la pratique de la vertu. Comme le disait déjà Aristote, « quant aux vertus, nous les acquérons d’abord par l’exercice, comme il arrive également dans les arts et les métiers » [[« Ethique à Nicomaque » livre II , chapitre I]]. Par exemple, dans un pays encore marqué par une forte tradition catholique, les principales fêtes religieuses sont des jours fériés, ce qui facilite la pratique du culte. Les spectacles proposés, les affiches dans les rues, en somme tout le domaine culturel participe de près ou de loin à la mise en place des conditions facilitant la pratique individuelle de la vertu. Mais pour être vertueux, il faut pratiquer la vertu volontairement, intentionnellement. Le pouvoir laïc ne peut que préparer au mieux les conditions extérieures sans pénétrer dans le domaine de l’intériorité individuelle.

Par pouvoir laïc, il faut entendre le pouvoir de l’Etat, mais aussi toutes les responsabilités dans la société civile qui participent à la formation de ce que l’on appelle « l’esprit public ». Un autre exemple peut illustrer ce rôle primordial de l’esprit public. Un historien qui a étudié l’évolution de la censure à travers les siècles dans notre pays a remarqué que la censure par l’Etat ou les tribunaux est apparue tardivement en matière morale et religieuse. Ceci s’explique pour deux raisons. En premier lieu, le christianisme étant très enraciné dans les moeurs, personne n’aurait osé écrire quelque chose s’opposant à la religion. En second lieu, dans l’hypothèse où un individu aurait voulu le faire, la seule pression sociale suffisait pour l’en empêcher. Ceux qui sortent des sentiers battus sont toujours mal vus dans leur entourage. C’est un fait permanent de l’histoire. La sanction judiciaire n’est que l’ultime barrière. C’est celle que l’on abaisse lorsque toutes les barrières sociales ont été franchies. La législation dans son ensemble (et pas seulement en matière judiciaire) ne peut être trop éloignée de l’esprit public, sinon elle est vouée à l’échec. C’est pour cette raison que l’action dans la société civile, l’action culturelle, est si importante.
La politique est bien le prolongement de la morale. Mais le pouvoir laïc n’est nullement un pouvoir religieux secondaire. Son objet n’est pas le même que celui de l’Eglise et par ailleurs le domaine d’action des laïcs ne se réduit pas au droit pénal. D’autre part, les notions de « bien vivre », de « bien commun » ne s’appuient pas uniquement sur le respect de la morale naturelle. Il existe d’autres sources à l’action politique. De manière plus générale, le pouvoir politique est un pouvoir de direction autonome, en vue du bien commun de la communauté.

La juste autonomie de la sphère politique

La politique s’appuie sur l’ordre naturel des choses. Il y a une juste diversité des règles qui n’exclue cependant pas l’existence de permanences. Ces permanences ne reposent pas seulement sur la morale.



Une politique naturelle et non révélée

Une saine politique est une politique naturelle. Elle doit respecter la loi naturelle. Cette loi naturelle ne se limite pas, loin de là, aux préceptes du décalogue. Michel Bastit, philosophe du droit, précise qu’il « faut distinguer ce qui est principe, correspondant aux aspects les plus universels et immuables de cette nature, et ce qui est second, correspondant à des aspects plus variables de la même nature » [[« Naissance de la loi moderne », PUF,coll. Léviathan, 1990, p. 100.]]. Il faut souligner d’emblée que le mouvement et la diversité font aussi partie de la nature. Ainsi, si tous les hommes sont égaux sur le plan de leur nature spirituelle, cela ne justifie pas qu’ils puissent tous bénéficier de la sécurité sociale et d’un logement en France !

La dimension sociale et culturelle de l’homme, qui, rappelons-le, est aussi naturelle, fait de chaque individu le citoyen concret de tel ou tel Etat, enraciné dans un terroir et une nation. Dans ce cadre l’intérêt individuel est toujours secondaire face au bien commun de la cité. Saint Thomas d’Aquin, pour justifier l’exécution des criminels, affirmait que « le bien de la communauté est plus grand et plus divin que celui d’une seule personne » [[« De Regimine principum », I, II.]]. Plus précisément, le véritable bien de chaque individu est compris dans le bien commun.

Il est élémentaire de rappeler que dans tous ces domaines l’Ecriture Sainte ne fournit pas de réponses aux problèmes politiques qui se posent quotidiennement à ceux qui exercent une autorité. Ainsi, ce n’est pas parce que le Christ a dit « bienheureux les pauvres », que l’on doit se féliciter du nombre de chômeurs. Ou encore, si tous les criminels étaient laissés en liberté sous prétexte qu’il ne faut pas juger son prochain, la vie sur terre serait encore moins paradisiaque que maintenant. De même, sous prétexte que le Christ a dit qu’il fallait tendre la joue gauche, on ne va tout de même pas dissoudre ce qui nous reste de régiments ! On peut encore ajouter qu’il ne sera pas suffisant de dire aux Croates, aux Serbes et aux Bosniaques « aimez-vous les uns les autres » pour que le conflit soit réglé. Cette guerre repose en grande partie sur des causes géopolitiques. C’est dans ce domaine qu’il faut trouver une solution, car, malheureusement, la méchanceté des hommes existera toujours sur cette terre.
Il faut une armée et une police pour assurer la paix, une magistrature et un droit pour répartir les biens, et un minimum de prospérité, car si l’homme ne vit pas seulement de pain il en faut tout de même un minimum. Mais comment doit-on organiser tout cela ?



L’inévitable diversité

Faut-il augmenter l’impôt sur le revenu ou le faire disparaître ? Faut-il, au contraire, augmenter les impôts indirects ? Et que dire du code de nationalité; que faut-il choisir, droit du sol ou droit du sang ? Et en matière de justice, quel doit être le statut des juges, des membres du ministère public ? Quelles relations doivent avoir ces derniers avec le pouvoir politique ? Et la propriété des moyens de production, dans quels cas faut-il soutenir la propriété privée (qui n’est pas un droit naturel), et dans quel cas une certaine dose de collectivisme (à ne pas confondre avec le communisme) est-elle possible ? Au sujet du foulard islamique, faut-il l’interdire ou le tolérer ? On pourrait multiplier à l’infini ce genre d’exemples.

Toutes ces questions n’ont rien de proprement morales [[Ce qui ne veut pas dire qu’elles n’ont pas de conséquence sur la morale.]], mais relèvent des choses indéterminées dépendant de la sphère politique. Il n’y a pas, dans tous ces domaines, de réponse absolue, c’est-à-dire valable partout et toujours.

Prenons l’exemple de l’attitude des rois de France à l’égard des protestants. Henri IV, par l’édit de tolérance de 1598, a autorisé le culte protestant en France et accordé aussi des libertés politiques (en particulier des places fortes). En 1629, Louis XIII, par l’édit de grâce d’Alès, a maintenu la liberté de culte tout en abolissant les clauses politiques de l’édit de Nantes. En 1685, Louis XIV a purement et simplement interdit le culte protestant dans le royaume de France. Louis XVI a, quant à lui, permis aux protestants de bénéficier d’un état civil [[Sous l’ancien régime l’état civil était tenu par le clergé. Par conséquent tous ceux qui n’étaient pas baptisés et qui ne se mariaient pas à l’église n’avaient pas d’état civil.]].

Aucune de ces décisions (dans leur globalité) n’est contraire à la morale. Il faut se replacer dans le contexte précis de l’époque pour pouvoir porter un jugement sur la finalité de chacune de ces décisions, sur leur opportunité ainsi que sur le bien-fondé des moyens de la mise en oeuvre. Ce jugement ne peut être que politique et non fondé sur la qualité morale des hommes qui prennent les décisions. Ainsi, on peut constater que la politique d’Henri IV a ramené la paix, que celle de Louis XIII a été beaucoup plus efficace que celle de Louis XIV dans l’optique de la conversion des protestants, et que certaines mesures de la révocation de l’édit de Nantes sont effectivement mauvaises en elles-mêmes [[Par exemple, les procès à l’encontre des protestants convertis ayant refusé les derniers sacrements (procès faits aux cadavres).]].

Ce qui est sûr, c’est qu’un Etat catholique n’est pas obligatoirement un Etat dans lequel les cultes non-catholiques sont autorisés, ni un Etat dans lequel obligatoirement tous ces mêmes cultes sont interdits.
Le régime du général Franco en Espagne nous offre un autre exemple intéressant. On peut légitimement présenter Franco comme le dernier défenseur de l’occident chrétien en Europe. Il a empêché que l’Espagne devienne un régime communiste et sa pensée est souvent qualifiée de « nationale-catholique » car la législation espagnole était en conformité avec l’enseignement moral de l’Eglise. L’Etat franquiste était un Etat chrétien. Cela ne veut pas dire que le régime dictatorial espagnol doit obligatoirement nous servir de référence ni que la politique de l’Etat espagnol ait toujours été équitable. Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais d’Etat chrétien idéal.



Indétermination ne signifie pas indifférence

Maintenant, le fait qu’il n’y ait pas de règles dogmatiques, fondées sur la Révélation dans le domaine politique, ne signifie pas que toutes les solutions proposées pour résoudre les difficultés dans le cadre de la cité soient justes, ou plus précisément indifférentes à toute idée de justice et d’injustice.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que l’examen de ce qui est juste et de ce qui ne l’est pas doit se faire concrètement, c’est-à-dire dans la situation particulière de la société donnée. Toute loi humaine (on peut élargir à toute décision humaine en matière profane) est en effet une conclusion tirée de la loi naturelle. La loi naturelle, dans ces choses purement profanes, reste indéterminée car la nature de l’homme n’y est considérée qu’à travers la médiation des choses de la cité. Dans ce cadre, il peut donc y avoir de bonnes et de mauvaises décisions puisque la loi naturelle reste le fondement.
Cependant, à cause de l’indétermination et de l’inévitable et juste diversité des choses, il faut être plus précis; il peut y avoir des décisions plus ou moins mauvaises et plus ou moins bonnes. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir aujourd’hui la diversité des moyens mis en oeuvre par les opposants à l’avortement pour faire évoluer la société et la législation. Cette diversité n’est pas du tout un mal. Elle démontre que la recherche des moyens n’est pas une chose aisée et que l’unité de toutes ces personnes sur le but à obtenir (cette unité est ce que l’on attend des chrétiens) n’entraîne pas automatiquement l’unité de tous sur les moyens pour y parvenir. Par exemple, lors des procès des sauveteurs, les différents avocats de la défense cherchent à utiliser au mieux la législation existante. Les plaidoiries sont fort différentes. Il n’empêche que certains moyens paraissent plus efficaces que d’autres. Ceci est vrai au niveau des procès comme au niveau des formes mêmes du combat pro-vie, et de manière encore plus générale pour toute forme d’action politique.

C’est pourquoi pour toute personne exerçant des responsabilités (à quelque niveau que ce soit) dans ce pays, une bonne formation politique suppose la connaissance précise de la situation, afin de trouver les moyens à mettre en oeuvre. On ne peut jamais plaquer un système. Il n’y a pas de schéma applicable partout et toujours. En un certain sens, lorsque le Christ dit : « Rendez à César ce qui est à César », il invite les hommes à faire confiance à leur intelligence, à l’ensemble de leurs facultés.



La découverte des permanences

La diversité que nous venons d’évoquer n’exclut pas l’existence de permanences. Les permanences politiques, qui sont souvent indépendantes de toute question morale, il faut les rechercher dans la nature des choses. Ces permanences sont multiples et peuvent être valables pour toute société ou pour un groupe particulier. Par exemple, l’autorité est nécessaire dans tous les régimes politiques. Elle résulte des inégalités humaines et de la nature sociale de l’homme. On peut déceler aussi des permanences tenant à la géopolitique et aux caractères de certains peuples. De ce point de vue l’argumentation de Jacques Bainville, qui annonçait dès 1920 le pacte germano-soviétique, est particulièrement saisissante. Selon cet historien, dès qu’il y a eu un Etat polonais indépendant, les Allemands et les Russes se sont entendus pour se partager la Pologne. Ce pacte s’explique ainsi indépendamment de toute raison idéologique liée au nazisme ou au communisme. A ce propos, il nous semble qu’il ne faut pas apprécier le conflit en Europe centrale en utilisant comme grille de lecture l’ancienne dialectique communistes contre non-communistes. Les idéologies passent, les peuples demeurent.

Ces permanences n’étant pas révélées il faut les découvrir. La connaissance politique s’acquiert par l’expérience personnelle, celle des autres, et l’apprentissage des leçons de l’histoire. Cette connaissance n’est pas au plus profond de nous. Elle n’est pas non plus révélée. Elle est dans les choses qui nous entourent. La connaissance réside donc dans l’observation du réel, l’admiration des choses. La solution c’est l’empirisme organisateur. Il faut savoir tirer des leçons des généralités, de la diversité des choses observées. Un homme de bonne foi, quelles que soient ses convictions religieuses, peut acquérir cette intelligence politique. Les grandes vertus proprement politiques ne sont d’ailleurs pas les vertus théologales mais les vertus cardinales, en particulier la vertu de prudence.

La prudence vertu politique

Avec la vertu de justice, la vertu de prudence est celle que toute personne exerçant des responsabilités dans la cité doit cultiver. Selon Saint Augustin, la prudence « c’est l’intelligence de ce qu’il faut faire et de ce qu’il faut éviter ». La prudence est une vertu de l’action. Elle exige par conséquent une connaissance adaptée à la finalité de cette action. C’est la connaissance concrète, pratique, de ce qu’il faut faire et de la manière dont il faut le faire. Selon Saint Thomas, « le mérite de la prudence ne consiste pas seulement à discerner l’action qui doit être faite, mais encore à en assurer la réalisation » [[« Somme Théologique », II-II, q. 47, a.1.]]. Saint Thomas précise encore que la prudence ne dirige pas seulement la conduite individuelle mais aussi le bien commun de la cité. Cette prudence politique n’est pas la même que la prudence morale individuelle : « Le bien individuel, le bien familial, le bien social représentent des fins différentes qui, par conséquent, exigeront autant de vertus de prudence différentes. Ainsi, nous aurons : la prudence (sans autre qualificatif) ordonnée au bien personnel, la prudence économique ordonnée au bien familial, et enfin la prudence politique ordonnée au bien commun de la cité ou de la nation » [[« Somme Théologique », II-II, q. 47, a.11.]]. Mais cette prudence politique, précise ensuite Saint Thomas, « garde le nom de prudence parce qu’elle reste vraiment un discernement droit de l’action; elle est dite politique en raison de sa finalité : le bien commun ».

L’action politique, au sens large, celle de l’ensemble de ceux qui exercent une fonction publique, et même de tous ceux qui exercent une responsabilité dans la société, exige donc une connaissance de la matière politique. C’est ce que nous appelons plus simplement la compétence. Un homme prudent est un homme compétent et droit.

Ces précisions ne sont pas sans intérêt parce que, la connaissance des choses de la cité ne relevant pas de la foi, des agnostiques peuvent être plus prudents que des catholiques authentiques. Ce n’est pas la seule qualité morale de l’individu qui en fait un homme politique efficace. L’état de grâce, c’est-à-dire la qualité morale, n’est pas un critère de jugement absolu dans les affaires de la vie civile. Saint Thomas précise d’ailleurs au sujet des affaires humaines qui ne concernent pas directement le salut éternel qu‘ »une prudence aussi industrieuse n’est point le partage de tous ceux qui ont la grâce sanctifiante » [[« Somme Théologique », II-II, q. 47, a.14.]]. On peut être un homme moralement remarquable et être particulièrement mauvais pour remplir telle ou telle tâche. Prenons un exemple simple. Un officier catholique, dans une situation de guerre, peut donner un ordre malencontreux qui va occasionner la perte de ses hommes, alors que dans le même temps, un officier se désintéressant de sa vie intérieure se révélera plus avisé. L’absence de faute morale de la part de l’officier catholique ne rendra pas la vie à ses soldats, ni la victoire à son camp ! Il ne faut pas confondre le jugement moral (qui d’ailleurs ne nous appartient pas) et le jugement des choses profanes.

En reprenant l’exemple précédent, peut-on dire pour autant que l’officier non-catholique est un homme prudent ? Sans aucun doute, il faut répondre oui. Des hommes, que l’on qualifie moralement de pécheurs, peuvent avoir ce que Saint Thomas appelle une prudence véritable mais imparfaite. Il envisage le cas d’une action où « la fin valable dont il s’agit n’est pas la fin complète qui commande et embrasse toutes les actions de la vie humaine, mais seulement une affaire particulière, un intérêt restreint, par exemple une entreprise commerciale ou une navigation : y réussir c’est s’affirmer prudent dans le négoce ou dans la navigation » [[« Somme Théologique », II-II, q. 47, a.13.]]. Selon le docteur angélique, « la prudence imparfaite est commune aux bons et aux mauvais, celle surtout qui est imparfaite par une fin, valable sans doute, mais particulière et restreinte » [[Idem.]]. En somme, un homme politique non chrétien peut fort bien être plus prudent qu’un homme politique chrétien dans la conduite des affaires de la cité, même s’il manque au premier nommé la connaissance de la fin dernière de l’homme.

On ne s’improvise pas chef d’Etat, maire, chef d’entreprise ou officier. C’est pourquoi, au lieu de rechercher l’union des chrétiens autour de « valeurs » creuses, avec des hommes de foi d’autres religions pour la seule bonne raison qu’ils ont la foi, il serait peut-être plus profitable de rechercher l’entente avec des hommes, croyants ou non-croyants, en accord avec les vérités naturelles qui sont des vérités de bon sens, et compétents pour les mettre en pratique « ici et maintenant ».

L’art politique français

On est entré (ou plutôt retourné) dans l’ère de la politique magique dans laquelle de belles incantations sont censées régler les problèmes. Récemment a eu lieu à Paris une marche contre le sida. Même si la marche à pied est bonne pour la santé, on ne voit pas comment le simple fait de marcher en groupe dans les rues va permettre de trouver une solution médicale !

« Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Plus que jamais il faut redonner à ce passage de l’Evangile toute sa portée. Mais il est vrai que pour les chrétiens ce n’est pas la voie la plus facile. L’action politique, sociale et culturelle, exige une formation spécifique, un engagement particulier différent dans sa forme et dans son style de l’engagement religieux [[Engagement catholique ne signifie pas exclusivement engagement religieux.]], même s’il en est la continuité. Jacques Bainville, au sujet du catastrophique traité de Versailles, remarquait déjà son caractère très moralisateur et peu politique : ce traité a été « composé par des lecteurs de la Bible et pour les lecteurs de la Bible » [[« Les conséquences politiques de la paix », Ed. de l’Arsenal (réédition), 1995, p. 31.]]. Or, précisait cet historien agnostique qui en 1920 avait prévu non seulement le pacte germano-soviétique, mais aussi l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, l’invasion des sudètes, la Seconde Guerre mondiale et le conflit que nous connaissons aujourd’hui en ex-Yougoslavie, « il est facile de mettre des lieux communs de moralité à la place du raisonnement politique qui exige un effort intellectuel et une préparation particulière » [[idem, p. 13.]].

La politique est un art, et cet art est propre au génie de chaque peuple. C’est dans les quinze siècles d’histoire de France qui nous précèdent, et à la lumière de la loi naturelle accessible à la raison humaine, qu’il faut chercher les source d’une saine politique pour la France.