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Le 2 mai 1968 les premiers pavés volent au Quartier Latin. Le 3 mai la police fait évacuer la Sorbonne occupée par les étudiants. C’est la première nuit des barricades au Quartier Latin qui se termine par 596 interpellations. Le 10 mai, 60 barricades sont érigées par les étudiants qui exigent la libération de leurs camarades (selon le schéma de la praxis marxiste : provocation-répression-mobilisation) arrêtés dans la nuit du 3 au 4 mai. Le 13 mai de jeunes ouvriers se mêlent aux manifestations étudiantes. Le 15 mai les syndicats représentatifs, et particulièrement la CGT, bien mieux implantée dans le monde du secteur secondaire des usines que dans celui plus diversifié du tertiaire et particulièrement dans celui de l’enseignement, indiscipliné et individualiste, rattrapent le train en marche et décrètent la grève générale avec occupation des lieux de travail. La France s’arrête.

Une subversion qui se développait dans les coulisses
Ce calendrier insurrectionnel dans un pays prospère qui s’apprête aux vacances, marque une étape historique par l’irruption sur la scène politique d’une subversion des mœurs qui se développait depuis longtemps dans les coulisses, et par le renouvellement d’une pensée marxiste à la fois exsangue sur le plan théorique et gravement compromise avec la dictature soviétique. La contestation suintait déjà dans les caves du Saint Germain des Près d’après-guerre. L’on trouvait dans les librairies du Quartier Latin tous les ouvrages, interdits par la censure anglaise ou américaine, d’une subversion intellectuelle qui avait démarré avec Miller, Joyce et Laurence et ne devait que s’amplifier par la suite. Il y eut la Lolita de Nabokov, puis L’homme de gingembre de J.P. Douleavy, suivi du Festin nu de William Burrought, ce dernier achevant d’écrire son roman en 1958 à Paris, au fameux Beat Hotel de la rue Gît-le-Cœur, là où vivaient à temps partiel, depuis le début des années 5O, Gregory Corso et Allen Ginsberg, pour ne citer qu’eux. « C’est jazz, l’endroit gronde, les filles ont les épaules nues, c’est le beat, la génération cool, toujours là et toujours très loin. Sur Time Square, des punkies traînent à peine sortis de taule… » [[- In On the road, sortit en 1957. Il s’appelait en fait Jacques Lebris de Kerouac et était issu d’une vieille famille bretonne émigrée aux Etats-Unis. On the road portait sur sa couverture l’explicitation de sa démarche : « This is the Bible of the « beat generation », the explosive best-seller that tells all about today wild youth and their fanatic search.]]. En quelques vers, Kerouac donnait le ton avec des expressions et des émotions qui vivent toujours aujourd’hui. Les punks et les beatnicks étaient nés dont la descendance sera nombreuse et perdure encore aujourd’hui. La production cinématographique viendra prêter main forte à la littérature. En 1956, c’est la sortie de Et Dieu créa la femme de Roger Vadim, avec Brigitte Bardot qui devient du jour au lendemain le symbole de la jeune femme libérée. En 196O, la France découvre le A bout de souffle de Jean-Luc Godard avec Claude Chabrol comme conseiller technique. Godard impose son premier long métrage comme le symbole de la « nouvelle vague ».

Jouir de tout et tout de suite
Le théoricien du situationnisme, Guy Debord, commence par la critique de la société des spectacles ; pour lui le cinéma fait vivre l’homme par procuration ; « le spectacle permanent nous aliène » prophétise-t-il. Dans son sillage de nombreux « intellectuels » vont contester la réduction de nos espoirs à la seule consommation matérielle. Les « situs » vont prendre également comme cibles les idéologues de toutes tendances qu’ils accusent de désenchanter le présent au nom du passé ou de l’avenir. Ils voulaient jouir de tout et tout de suite. En finir avec l’art, mettre la poésie dans la rue, transformer la ville en un gigantesque terrain de jeu. Ils voulaient surtout « vivre sans temps mort et jouir sans entrave ». Ils furent les premiers à utiliser la littérature, la peinture, le cinéma, la publicité pour les détourner à leur profit. Les premiers aussi à injurier tout et tout le monde, les intellos assoupis, les flics, les hommes politiques, le PC, les stars… On leur doit les meilleurs slogans de 68 peints sur les murs et donnant le ton à la révolte : « Soyez réalistes, demandez l’impossible ». « L’ennui est contre-révolutionnaire ». Ils n’étaient pourtant qu’une soixantaine de « chiens mouillés » qui ne furent jamais qu’une trentaine en même temps, éternelle force du petit nombre lorsqu’il est bien résolu à dire ce qu’il faut dire à qui il fallait le dire pour que cela soit répercuté et amplifié. Le vieux philosophe marxiste de la fac Strasbourg, ami de Debord, Henri Lefebvre, auteur entre autres de la Critique de la vie quotidienne, ancien complice des surréalistes de années 25, ami personnel de Tristan Tzara fondateur du mouvement Dada, les a beaucoup influencsé. Ses étudiants de Strasbourg, élus démocratiquement à la tête de l’association étudiante locale, utilisent une partie des fonds de l’UNEF pour éditer le pamphlet d’un certain Mustapha Khayati, De la misère en milieu étudiant considérée sous tous ses aspects économique, politique, psychologique, sexuel et notamment intellectuel et de quelques moyens pour y remédier. Pamphlet qui revendique le plaisir absolu et l’épanouissement de tous les désirs. Il crache sur les syndicats, les bureaucrates, fait l’éloge des blousons noirs et assassine la société de consommation alors en plein triomphe. De ce texte subversif à l’état pur, Henri Lefebvre dira qu’il « a été un des moteurs intellectuel de l’agitation de mai 68. Comme les surréalistes, les situs voulaient inventer une nouvelle société fondée sur une trilogie : le non-travail, l’amour et la poésie. Ils haïssaient la puissance écrasante de l’argent et le poids étouffant de la banalité ». En 1957, paraît La question d’Henri Alleg, préfacé par Jean-Paul Sartre, tandis que les situs contestent dans les facs en pleine guerre d’Algérie. Le livre est interdit dès sa sortie. Ce sont les années où les « intellectuels » s’engagent contre le colonialisme et la guerre d’Algérie ; certains se « mouillent » en distribuant des journaux interdits ou en accueillant des résistants algériens. Certains leaders politiques de mai 68 font alors leurs premières armes sur le terrain. « Ce mois de tumulte exprima, chanta et cria la vérité d’une société nouvelle, dira Claude Imbert [[- Le Point, 2 mai 1998.]]. Une vérité qui trottait dans les souterrains de l’inconscient collectif, infiltrait les arts, les chansons et les mots, mais imprégnait le privé sans se proclamer en public. Or, en mai, cette vérité sort toute nue de son puits, et sur la place publique fait la danse de Saint-Guy. Cette vérité, c’est celle d’une explosion de l’individu, une libération du « moi » de ses anciennes entraves religieuses et sociales, une révolte frontale contre le principe d’autorité, une aspiration débridée aux plaisirs interdits, dans la fumée des premiers joints et la fantasia sexuelle. Le mois de mai 68 n’a certes pas inventé cet affranchissement, mais il l’a affiché sur slogans et barricades, propulsé dans radios et télés, bref théâtralisé et modélisé. Le mimétisme, si puissant à notre époque, fera le reste. Et, depuis, c’est un autre « moi » qui contemple sous la ruine d’un ordre ancien les débris disloqués du péché chrétien et de l’autorité laïque ». Sur le plan de la libération des mœurs, mai 68 est trop souvent présenté comme le séisme insurrectionnel qui a engendré une nouvelle société. Comme on vient de le voir, il fut en réalité le révélateur d’évolutions qui étaient engagées depuis longtemps. N’oublions pas que la « révolution sexuelle » emblématique de ces événements et qui a remis en cause les « tabous bourgeois » a en fait suivi de six mois la légalisation, par les lois bourgeoises de l’utilisation de la pilule contraceptive (28 décembre 1967).

Une fossilisation de la pensée marxiste
Sur le plan idéologique Althuser est le leader théorique des « pro-chinois » français. Sa relecture de Marx part de la fossilisation de la pensée du philosophe allemand en s’incarnant dans la patrie soviétique, laquelle incarnation l’a figée dans le seul antagonisme social des pauvres contre les riches. Alors que la dialectique, moteur de l’histoire universelle, s’applique selon lui, dans tous les domaines de l’activité politique et économique, de la pensée, de la sexualité et de l’émotivité humaines. Althuser regroupe autour de lui un nombre de penseurs assez remarquables tels que Badiou, Regnault, Macherey, Establet ou écheux, et l’ensemble de leurs travaux commencent à acquérir une certaine renommée, tant dans le courant marxiste lui-même que dans le courant intellectuel français qui y voit précisément un renouvellement de la pensée marxiste. Toute cette effervescence intellectuelle et diéologique, on l’imagine facilement, ne fut pas du goût du Parti Communiste, lequel représentait alors une puissance politique et syndicale importante. Avec l’augmentation du niveau général de vie offert par les Trente Glorieuses, la lutte nantis-exploités s’essoufflait et avec elle l’élan révolutionnaire. Les partisans d’Althuser prenaient de l’importance. En 1965, ils avaient créé les Cahiers marxistes-léninistes, d’une qualité idéologique remarquable. A l’intérieur même de l’Union des Etudiants Communistes, se crée le Cercle d’Ulm qui faisait de la contestation systématique, même à l’égard des structures communistes. En 1966, le PCF condamne officiellement les théories d’Althuser. En 1967, 600 étudiants sont exclus de l’UEC tandis que sont créés deux journaux (Garde rouge et Servir le peuple) qui vont expliciter la théorie de la révolution permanente, chère à Trotsky. Ces publications accusent le communisme historique soviétique, et par voie de conséquence le PCF français, de « matérialisme sordide », de ne rechercher l’hypothétique conquête du pouvoir que pour augmenter le niveau de vie de la classe ouvrière, ce dont le capitalisme s’avérait de fait fort capable. Ainsi lorsque fut posée à Daniel Cohn-Bendit la question de savoir ce qu’il pensait de Staline, sa réponse fut sans équivoque : « Vous voulez dire, qu’est-ce que je pense du P.C ? Staline, c’est le stalinisme ; c’est vraiment la forme absolue de répression, une société bureaucratisée qui lutte contre toute forme de contestation ouvrière et même révolutionnaire » [[In Magazine littéraire, n°18, mai 1968.]]. Ceux que l’on regroupera par la suite sous le nom de « gauchistes » argumentent sur la nécessité originelle marxiste de la révolution culturelle, laquelle assure la modification continuelle des états d’esprit, des consensus sociaux et des consciences individuelles. La transformation, par voie insurrectionnelle ou réformatrice de la propriété des moyens de production économique n’étant pas le tout de la révolution marxiste, et ne suffisant en aucun cas à transformer radicalement la nature humaine ; ce qui est le but ultime et permanent de la révolution. Ainsi que l’exprimait clairement Karl Marx, rappelaient-ils, « l’homme n’est pleinement homme que dans la mesure où il est révolutionnaire ». L’expression, comme la revendication étaient clairement exprimées. Instrument objectif de la sclérose de la dialectique historique, et donc du sens de l’histoire, parce qu’il étouffe toute possibilité d’authentique révolution permanente, le stalinisme et donc le PCF doivent être considérés comme des alliés de la classe bourgeoise et donc un ennemi, introduisant par là-même la dialectique à l’intérieur des organisations marxistes. Ce qui du point de vue marxiste leur rendait enfin leur dynamique révolutionnaire.

On recommencera ailleurs, autrement
Car la théorie n’a pas d’importance, c’est la praxis qui est fondamentale. La théorie n’existant que pour générer la pratique, laquelle engendre une nouvelle théorie correspondant à la nouvelle situation sociale créée. « Nous avons développé des actions, mais nous n’avons pas avancé l’élaboration théorique, remarquait Daniel Cohn-Bendit, lequel se disait anarchiste. Or c’est nécessaire dans la situation actuelle du mouvement d’extrême gauche en France. Il est évident que si cela reste comme cela, ce sera l’écroulement du mouvement de Nanterre. (…) Cela ne nous fait pas peur. On recommencera ailleurs. Autrement. Cela voudra dire qu’on a fait des erreurs… Mais ça, ça ne se voit que dans une action, dans une pratique réelle » [[- Idem supra.]]. La mobilisation consciente des masses populaires constituant le réel moteur de l’histoire, l’Union de la Jeunesse Communiste Marxiste Léniniste estime qu’il faut « libérer l’initiative révolutionnaire de la classe ouvrière », car sans elle, dans le contexte historique actuel, il ne peut y avoir de révolution ; c’est par une pratique politique concrète dans les masses que de nouveaux facteurs subversifs objectifs peuvent surgir. Le contact réel avec la classe ouvrière lui apparaissant comme essentiel, l’UJCML estime dès lors que la pratique politique doit se faire dans les usines ; beaucoup d’étudiants abandonnent dès lors leurs études pour aller travailler dans les usines. Une grave erreur serait d’y voir un quelconque altruisme, alors qu’il ne s’agit dans leur esprit que d’un moyen concret d’action politique. Et rien de plus ! Car ainsi que le philosophe Henri Lefebvre l’avait clairement expliqué, « le marxisme ne s’intéresse pas au prolétariat en tant qu’il est faible et exploité, mais parce qu’il constitue du fait de son exploitation une force révolutionnaire ». Le but n’étant pas de soulager ses souffrances mais de les utiliser et de galvaniser la haine qu’elles sont capables d’engendrer pour en faire un levier insurrectionnel.

La plaie sera refermée sans être soignée
Le libéralisme philosophique et politique de la Vè République rétablira l’ordre, avec une certaine complicité de l’establishment communiste officiel et des syndicats, ravis de mâter leur extrême-gauche et de lutter contre l’anarchie et la surenchère marxiste qui les menaçait directement. Il rétablit l’ordre dans la rue et l’économie, et remit la France au travail, tout en installant le désordre dans les esprits par les catastrophiques réformes de l’enseignement d’Edgar Faure et Christian Fouchet, et dans les mœurs en en laissant libre cours, puis en institutionnalisant progressivement la totale libéralisation des comportements et le total laxisme dans les mœurs, laissant de plus penser à l’ensemble de nos concitoyens qu’ils avaient davantage de droits que de devoirs. La dynastie des soixante-huitard s’est installée au pouvoir ; à tous les pouvoirs, politique, sociaux, culturels, mais aussi dans nos moeurs avec une nouvelle forme de police, celle qui pourchasse les tabous, les réflexes sociaux traditionnels, les intimes convictions ; avec cette police de la pensée, il est devenu interdit de ne pas interdire, comme en témoigne la création récente de la Halde qui pourchasse les moindres excès de langage, les moindres opinions exprimées en marge du politiquement ou culturellement correct… Plus qu’une dynastie, c’est un népotisme, celui qui fait les dictatures, soft d’abord et puis de moins en moins soft… Cet extrait de la République de Platon sonne comme une épitaphe à la dissociété ainsi engendrée par le pourrissement de mai 68 : « Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus, au-dessus d’eux, l’autorité de rien ni de personne, alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie ». Propos confirmés de nos jours par Tony Anatrella : « Sont-ils libres grâce à ce printemps mythique de 68 comme l’affirment certains ? Ils sont tout justes dépendants de représentations pulsionnelles qui ne connaissent ni butées éducatives ni interdits. Mai 68 n’a rien libéré : bien des choses et des idées étaient déjà en route depuis bien des années. Mais 68 a surtout créé les conditions d’une société régressive et transgressive en libérant la sexualité infantile et le complexe anti-autorité en fabriquant l’image d’une société devenue oppressive comme une chape de plomb. En jouant avec les mots et les idées qui voulaient surtout éviter les réalités objectives au bénéfice des intrigues subjectives. Mai 68 a vu s’échouer sur les barricades l’Oedipe social de nombreux adolescents qui ont pris le pouvoir pour les représentations sociales. L’infantilisation de la société était née ». [[- Tony Anatrella, Le Figaro, 21 mars 2001.]]

L’enfer sur la terre
Avec le fils dialectiquement opposé au père, c’est tout le patrimoine qui s’en va ; avec la dialectique homme-femme, c’est tout l’amour qui s’enfuit ; avec la liberté contre autorité, c’est toute la structure sociale qui disparaît ; avec la dialectique enseignement contre créativité, c’est tout le savoir d’une société et surtout des plus pauvres qui s’effondre… Avec la dialectique ouvriers contre bourgeois, avec l’avènement, utopique sans doute mais réconfortant, d’une société à venir qui serait sans classe, sans exploitation, où chacun recevrait selon ses besoins, à la manière évangélique, les révoltés d’un jour avaient aussi l’espoir que la haine sociale s’arrête un jour. Avec la révolution continue des générations en lutte les unes contre les autres, avec l’activation systématique de tout principe humain contre le principe contraire, c’est la subversion à perpétuité que l’humanité a gagné, autant dire l’enfer sur la terre et la disparition définitive de la paix entre les hommes. Les champs de batailles de Satan à la place de la royauté sociale du Christ. Mais ainsi que le Fils de l’homme le soulignait lors de son passage sur notre terre : « tout royaume divisé contre lui-même périra »…

 

Permanences 451

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