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[Tribune parue sur Figaro Vox] Les ABCD de l’égalité seront-ils maintenus à la rentrée prochaine? Pour le philosophe Thibaud Collin, le remplaçant de Vincent Peillon doit renoncer à cette réforme idéologique qui fait des enfants les cobayes d’un «paternalisme libertaire».

Thibaud Collin est un philosophe et écrivain français. Agrégé de philosophie, il travaille sur des questions de philosophie morale et politique. Il enseigne en classes préparatoires à Paris, au Collège Stanislas. Il est également co-auteur de L’éducation à l’âge du gender Construire ou déconstruire l’homme? (Salvator, 2013)

Thibaud-Collin-professeur-de-philosophie Quel sera l’avenir de l’ABCD de l’égalité? Fin de l’expérimentation, reconduction ou bien généralisation nationale? Benoit Hamon semble partagé entre le souci de calmer le jeu et le désir de ne pas décevoir les esprits «progressistes» de sa majorité. Qui aura le dernier mot: le pragmatique ou l’idéologue? En attendant la réponse, ce programme visant à promouvoir «une culture de l’égalité et du respect entre les filles et les garçons» restera comme l’illustration de la dénaturation des valeurs de la République et des missions de l’école. Que révèle en effet l’ABCD de l’égalité si ce n’est la volonté de construire une nouvelle société en instrumentalisant l’école? Celle-ci n’a plus vocation à instruire mais à rééduquer. Revenons sur la logique animant cette politique.

La clef de voûte de ce programme est bien sûr le principe d’égalité. Tout ce qui contrarie celle-ci est taxé de discrimination. Or cette notion présuppose un critère objectif pour qualifier d’injuste la différence de traitement entre deux individus ou groupes comparables. On peut ainsi dire que refuser un travail ou un logement à quelqu’un en raison de sa couleur de peau est discriminatoire car la couleur de la peau n’a rien à voir avec le travail ni le logement. En revanche, refuser un travail à quelqu’un parce qu’il n’a pas les compétences requises apparaît comme juste. L’ABCD de l’égalité est parti du constat que les filles et les garçons ne s’orientaient pas de manière équivalente au cours de leur scolarité et à fortiori dans leurs études. Surreprésentation des garçons dans les filières scientifiques et les écoles d’ingénieurs, surreprésentation des filles dans les filières littéraires et les carrières à connotations sociales. Les études relèvent également des différences dans la manière dont les filles et les garçons occupent l’espace scolaire, prennent la parole, sont considérés par les enseignants et se considèrent eux-mêmes etc. Comment doit-on interpréter ces différences, quelle origine leur reconnait-on et qu’en fait-on?

Si l’on considère que le seul critère pertinent de la vie scolaire est celui de la vie intellectuelle, autrement dit, si l’on considère que les élèves ne sont pas d’abord des filles ou des garçons mais des individus doués d’une raison identique et asexuée, alors les différences comportementales et d’orientation professionnelle apparaissent choquantes. Il devrait en effet y avoir la même répartition à l’arrivée entre les deux groupes puisque le critère de sélection est aveugle à la différence sexuelle. Si ce n’est pas le cas, c’est que le sexe de l’enfant devient un élément perturbant le jeu scolaire. Pour le contrer, il s’agit de façonner un programme instaurant la parfaite égalité des chances. L’objectif de ce dispositif sera atteint lorsqu’à l’arrivée les filles et les garçons se répartiront de manière équivalente entre les différentes filières. Par exemple lorsque près de 50 % de jeunes hommes entreprendront une formation de sage-femme ou d’infirmier et que 50 % de jeunes femmes sortiront d’écoles d’ingénieurs. Pour réaliser ce but, il faut repérer les obstacles à combattre: c’est là que les études sur le genre entrent en scène.

Elles ont en effet pour objet les rapports sociaux de sexe. Il s’agit de comprendre comment ceux-ci se construisent et comment ils génèrent telle ou telle «domination», baptisée «sexisme». La mise à jour des mécanismes produisant l’inégalité et son travestissement en «normalité naturelle», permet de les déprogrammer pour les reprogrammer. Cette guerre, dont Pierre Bourdieu demeure l’inspirateur essentiel, implique donc une subversion avant tout mentale. Il faut réussir à extirper les chaines que les individus intériorisent inconsciemment. Ce sont les fameux «stéréotypes» qu’il s’agit d’objectiver pour que les élèves puissent s’en libérer. Mais comment libérer des gens qui se croient déjà libres? Pour Marx, il faut préalablement leur faire prendre conscience de leur aliénation et pour cela agir sur leurs représentations, leurs manières de vivre. Bref, il faut les rééduquer. Et s’ils résistent? Qu’à cela ne tienne, on les forcera à être libres!

D’aucuns, taxés de naïfs ou d’hypocrites, oseront objecter qu’il est parfois difficile d’estimer extérieurement la liberté d’autrui, justement parce que la liberté est un phénomène éminemment intérieure. Nos idéologues répondront doctement que le signe de la liberté enfin retrouvée sera donné par l’égalité de fait, autrement dit lorsque les statistiques indiqueront que les élèves, quel que soit leur sexe, se répartiront enfin de manière indifférente dans les diverses filières de formation et les diverses professions. Tant que les statistiques n’auront pas entériné le nouvel ordre, il faudra s’atteler avec une détermination sans faille à la déconstruction des stéréotypes sexués, barrières mentales à l’émancipation de l’individu doué de raison.

Cette politique de rééducation transforme l’école en un lieu d’agression permanente de l’enfant. Au nom d’une lutte contre la soi-disant «violence symbolique», les élèves sont brutalisés et niés dans le mystère et l’unité de leur personne sexuée. L’approche constructiviste des sciences sociales réduit la sexuation à un simple phénomène biologique et la vie de l’individu à un conflit entre les conditionnements sociaux et une liberté individuelle abstraite. Bref, ce paternalisme libertaire n’a rien à envier aux projets totalitaires mais il peut être invisible à nos yeux blasés car il est ordonné à la production de ce que Marcel Gauchet appelle «l’individu total». Monsieur Hamon, combien d’enfants seront-ils encore violentés pour produire quelques exemplaires incarnant une pure abstraction?

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