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Le devoir de mémoire, encore. En ces temps d’inflation législative, le coup est parti, une fois de plus, de l’Assemblée nationale. Le mois dernier, le groupe socialiste avait en effet déposé une proposition de loi visant à sanctionner la négation du génocide arménien. Le texte a été adopté, avec le soutien de quelques députés de la majorité.

Mais les choses ne sont pas pour autant définitivement réglées : il faut en effet que la proposition passe devant le Sénat, qui se fait fort de la refuser.

L’affaire a tout d’abord relancé en France, et en Europe, la polémique sur l’adhésion de la Turquie à l’Union Européenne. Rendue furieuse par l’initiative française, la Commission de Bruxelles a adressé à Paris de vives remontrances.

Il faut dire que la proposition socialiste a profondément agacé Ankara, qui y a vu une ingérence insupportable. De nombreuses manifestations ont d’ailleurs eu lieu dans les rues de la capitale turque, où l’on a pu assister aux débordements habituels. Couronnes mortuaires déposées devant l’Ambassade de France, articles vengeurs dans la presse (le plus grand quotidien du pays a titré : «Liberté, égalité, stupidité») appels à des «représailles» ou au «boycott des produits français», etc.

Pompier de « l’amitié franco-turque», Jacques Chirac a tenté d’éteindre l’incendie, en exprimant à Recep Erdogan, le Premier ministre Turc, son désaccord sur le texte de loi, ajoutant son intention de «faire tout ce qu’il pourrait dans le processus prochain», c’est-à-dire l’examen du texte au Sénat.

En vain. Le courroux semble bien loin d’être apaisé et vient crisper un peu plus les négociations, désormais ouvertes entre Bruxelles et Ankara, sur l’entrée de la Turquie dans l’union européenne.

On comprend d’ailleurs l’embarras de la Commission. Car une fois de plus, la Turquie a montré, dans cette affaire, sa capacité à s’enflammer dès que les questions touchant à son histoire troublée sont mises sous les feux de la rampe.

La violence de la réaction prouve, s’il en était encore besoin, que non seulement Ankara n’est pas près de reconnaître le génocide Arménien, mais plus encore que les dirigeants turcs, même s’ils rejettent officiellement le radicalisme islamiste, relaient cette agressivité identitaire qui règne aujourd’hui dans les pays musulmans.

De quoi inquiéter à juste titre les habitants des pays de l’Union (les Français seront normalement consultés par référendum sur l’adhésion), à qui, décidément, on a de plus en plus de mal à «vendre» l’entrée en Europe d’une Turquie «soeur» du modèle européen.

 

La loi instrumentalisée

Mais la fin justifie-t-elle les moyens ? En clair, le coup porté au processus d’adhésion vaut-il que l’Assemblée nationale ait, une fois de plus, foulé aux pieds la liberté de l’historien ? On est en droit d’en douter, et ce d’autant plus que l’initiative des députés français répondait plus à des préoccupations électorales qu’à un souci de garantir le souvenir du génocide enduré par la population arménienne.

En ces veilles d’élection, la communauté arménienne vivant en France, forte de ses 500.000 membres, est en effet loin d’être quantité négligeable…

Quoi qu’il en soit, cette loi, si elle était adoptée, viendrait renforcer un arsenal juridique qui ne cesse, depuis plusieurs années, de corseter, au nom du devoir de mémoire, la recherche historique.

Après la loi Gayssot sur la Shoah, après la loi Taubira sur l’esclavage, après la loi sur la colonisation et la suppression, dans des conditions houleuses, de son article 4 sur le rôle positif joué par la France outre-mer, force est de constater que le législateur s’arroge désormais le droit de «dire» la vérité historique.

Or, il est difficile de ne pas s’inquiéter devant cette prétention parlementaire à incarner une sorte de magistère de l’historiquement correct. Jean Sévillia l’a démontré de manière incontestable : notre pays est aujourd’hui sous l’influence d’une vision idéologique de l’histoire.

Les croisades, les guerres de religion, les Lumières ou encore l’Occupation, sont des périodes traitées dans les médias et les livres scolaires à coup de fantasmes, au mieux, voire carrément de déformations grossières de la vérité. A l’origine de cette victoire «du règne de la dialectique sur celui de la critique», comme l’écrit Sévillia, des groupes de pression, politiques, religieux ou identitaires, ayant subverti le champ culturel. Judiciariser le débat historique, c’est donc risquer de voir l’autorité de la chose jugée prise en otage par les lobbies de toutes sortes.

Un exemple récent vient d’ailleurs démontrer le bien-fondé de cette crainte. Il y a quelques temps, l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau était assigné en justice par un collectif «antillais-guyanais-réunionais» se réclamant de la loi Taubira. Son crime : avoir rappelé dans un ouvrage que la traite négrière avait été pratiquée par l’Occident, mais également par des pays arabes esclavagistes.

La multiplication des lois mémorielles ces quinze dernières années représente donc un véritable danger, tant pour la liberté d’expression que pour la sérénité de la recherche scientifique.

En définitive, cette inflation n’est pourtant que la face émergée de l’iceberg législatif. Notre société ploie sous le poids d’un entassement baroque de textes de lois qui viennent, législature après législature, encombrer les pages des manuels de droit. La faute à qui ?

A l’Etat lui-même, à ce monstre pachydermique qui a bridé les libertés familiales, éducatives, associatives et syndicales de notre pays. Ce furent pourtant elles qui, durant des siècles, transmirent ces notions de bien et de mal sans lesquelles il n’est pas de vertu, qu’elle soit individuelle ou publique.

Désormais quasi-seul face à l’individu, l’Etat se voit contraint de jouer un rôle de directeur des consciences qui n’est pas le sien. Quand la loi se substitue à la morale, c’est bien souvent qu’il est déjà trop tard.

 

Extrait de Permanences 436

 

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