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En quoi la situation de Montfermeil peut-elle être considérée comme caractéristique du phénomène dit « des banlieues » ?

Xavier Lemoine : C’est un melting-pot de communautés, près d’1/3 de la population étant d’origine étrangère (30% viennent du Maghreb, 30% d’Afrique Noire, 20% de Turquie – depuis la chute du mur de Berlin en 1989 – et 15% de pays divers – Pakistan, Inde, Sri Lanka…). Assurer une co-existence pacifique des uns et des autres ne va pas de soi ! Il faut avoir les idées claires sur un certain nombre de notions (le rôle de l’Etat, le sens de la nation, le contenu de la « citoyenneté »…) et une volonté politique forte.

De fait, nous sommes confrontés aux mêmes problèmes que ceux des « cités » : affrontement des différentes communautés, délinquance, dégradations du paysage urbain, etc. Mais depuis une dizaine d’années, la politique que nous avons menée a porté des fruits incontestables.

Globalement, quelle action avez-vous menée pour rétablir la paix sociale ?

X.L.: La solution mise en œuvre à Montfermeil se résume en deux mots, mais deux mots indissociables : fermeté et générosité.

Fermeté vis-à-vis de toutes les populations au regard du respect des lois, us et coutumes de la France avec la mise en place systématique de procédures de contrôle [[Nous ne pouvons, faute de place, développer cette question : que nos amis élus désireux d’agir dans leur circonscription n’hésitent pas à nous solliciter pour en savoir davantage.]]. La règle du jeu a toujours été claire.

Dès lors que les populations concernées souscrivent à ces obligations, la municipalité, au travers de toutes les actions rendues possibles dans le cadre de la Politique de la Ville, se soucie de leur apporter toutes les aides appropriées. Le critère de discernement est toujours le suivant : en quoi cette action contribue-t-elle à rapprocher cette personne de la culture et de la civilisation française ? En quoi permet-elle l’expression du meilleur de sa culture d’origine ? Lui permet-elle de prendre conscience que certains comportements contraires à nos lois et à nos valeurs doivent être bannis ?

Concrètement, pouvez-vous nous en dire davantage sur les aides que vous apportez à ces populations ?

X.L. : La priorité, c’est de proposer un soutien scolaire et des cours d’alphabétisation, doublés d’une formation pour être en mesure de s’acquitter des formalités administratives quotidiennes. Nous avons confié ces missions à des associations ou des organismes para-publics, en mettant à leur disposition des locaux ayant pignon sur rue, afin d’attirer toux ceux qui sont en devoir d’apprendre notre langue.

Pour favoriser l’insertion sociale et professionnelle, nous disposons, comme beaucoup de municipalités, d’une mission locale pour l’emploi, qui prend les jeunes « là où ils en sont ». Notre originalité est d’avoir mis en place des éducateurs itinérants pour aller à la rencontre de ceux qui ne font pas eux-mêmes le premier pas.

Enfin, un centre de loisirs jeunesse (CLJ) pour les 8-15 ans animé par la police nationale, avec l’appui de salariés permet à des centaines de jeunes de la cité des Bosquets de pratiquer diverses activités.

Dès lors que ces populations immigrées sont ainsi accueillies, sont-elles prêtes à adhérer aux valeurs de notre société ou tendent-elles plutôt à vivre en ghettos ?

X.L. : Le poids démographique des différentes communautés présentes sur le territoire français est tel qu’elles ont en effet tendance à s’organiser de manière autarcique dans tous les domaines (économique, culturel, gastronomique…).

Mais sommes-nous certains de véhiculer, par les grands médias notamment, des « valeurs » dans lesquelles ces populations pourraient se retrouver ? Ne heurte-t-on pas certaines de leurs convictions ? En un mot, à quoi voulez-vous les intégrer ? Le laxisme de nos sociétés nourrit la récupération fondamentaliste.

C’est donc sur le terrain, par un patient travail d’écoute et de découverte réciproque, que peuvent transfuser des valeurs communes.

Une véritable politique d’intégration culturelle ne doit-elle pas être entreprise ? Et si oui, de quelle manière ?

X.L. : La municipalité de Montfermeil a favorisé systématiquement toutes les initiatives qui visaient à établir des passerelles de communication et de compréhension des populations étrangères vers la société française, sans omettre également d’encourager l’inverse.

En revanche, nous nous sommes opposés à toutes les initiatives qui renforçaient le communautarisme.

Désormais, nous sommes en mesure d’organiser des manifestations réunissant diverses communautés. Des liens, discrets mais prometteurs, se tissent entre les familles.

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de ce type d’initiatives ?

X.L. : Dès l’école, nous mettons sur pied des parcours de visites des musées parisiens, pour sensibiliser les élèves à la culture française.

Par ailleurs, par le biais des cours d’alphabétisation dispensés aux femmes, sont également organisées des sorties culturelles : les unes et les autres ont une soif de découvrir notre patrimoine que l’on ne soupçonne pas !

L’intégration des jeunes passe aussi par l’école ?

X.L. : L’organisation de l’Education Nationale reste encore très imperméable aux souhaits pédagogiques des municipalités qui ne sont toujours que des tiroirs caisses. Pour autant, à Montfermeil, le dévouement des personnels enseignants est exemplaire et le souci éducatif réel. Il n’y a d’ailleurs que très peu de demandes de mutation, contrairement aux pratiques du département. C’est un signe fort. Mais que ce soit l’école ou les structures municipales, telles que la crèche, les centres de loisirs… l’enjeu est d’y accueillir les parents, de travailler avec eux et de leur redonner des repères pour l’éducation de leurs enfants.

Pensez-vous que la présence sur le territoire de votre commune d’une cité comme celle des Bosquets soit en elle-même un obstacle à l’intégration ?

X.L. : Beaumarchais disait à peu près ceci : « les hommes sont comme les pommes ; entassés, ils pourrissent ». Une cité qui, sur 3% du territoire d’une commune, entasse jusqu’à 30% de la population totale engendre de terribles déséquilibres. Auparavant, il n’y avait aucune communication avec l’extérieur pas même par la télévision, les antennes paraboliques permettant un contact direct avec la télévision du pays d’origine. C’était donc une vie en vase clos. La municipalité a entrepris très tôt une politique de relogement/démolition afin de redonner de l’air à l’intérieur de la cité et de rééquilibrer le poids de cette cité vis-à-vis du reste de la commune. A ce jour, la cité des Bosquets a perdu un tiers de sa population[[Sur les 1500 logements de la résidence, 340 ont été démolis, 220 vont l’être. On est passé de 9000 à 6000 personnes environ, les autres ayant été relogés, bien entendu.]] et de nombreux équipements publics se sont implantés en son cœur [[Une Maison des Services Publics où sont regroupés une crèche, une halte-garderie, un centre de loisirs, l’ANPE, la CPAM, la CAF, la RATP, un centre social, des associations caritatives -pour les mal-voyants, par exemple, une permanence d’avocats, un poste de police…]]. La physionomie du quartier, et plus encore l’ambiance et l’état d’esprit qui y règnent désormais, témoignent du bien-fondé de cette politique.

La commune de Montfermeil a-t-elle dû créer des structures municipales particulières pour favoriser la rencontre des populations immigrées avec les autochtones ?

X.L. : Il ne s’agit pas tant de créer des structures particulières que d’analyser une situation avec objectivité et de se fixer des objectifs clairs et cohérents. Alors, les initiatives fleurissent et le rôle de la commune est de les encourager et de les accompagner. Citons par exemple les « Femmes Relais« , initiative montfermeilloise qui a vu le jour il y a une douzaine d’années et qui se développe désormais dans toute la France. Par ailleurs la commune a volontairement implanté des équipements publics (centre de loisirs, crèche) au cœur ou en lisière du quartier pour favoriser le brassage et les échanges et donc l’apprivoisement réciproque.

Les Français de souche de Montfermeil ont-ils une attitude suffisamment « citoyenne » pour être elle-même un facteur d’intégration ?

X.L. : C’est bien parce que les médias de masse, auxquels ont accès les populations étrangères, propagent des idées qui très souvent heurtent les convictions profondes de ces populations qu’il faut encourager et développer les contacts personnels : la qualité des échanges leur fait mieux percevoir l' »esprit français ». Cette année, nous avons même fait le pari de tenir notre prochain forum des associations au cœur du quartier[[Les populations d’origine étrangère seront invitées à présenter leurs associations, pour faire connaître leur art culinaire, leurs danses…]]…

Pensez-vous qu’une politique municipale intelligente suffira à intégrer les populations immigrées ou cette tâche relève-t-elle davantage de l’Etat ?

X.L. : L’Etat qui est le premier serviteur du Bien Commun doit veiller à ce que sa politique d’immigration ne génère pas de situations intenables comme trop souvent actuellement. C’est un enjeu de paix civile. Un dosage approprié devrait donc permettre ensuite aux collectivités territoriales de mieux appréhender qualitativement les enjeux de l’intégration…

Xavier Lemoine nous signale que pour conduire son action, il s’est inspiré du document de la Commission pontificale « Justice et Paix » : « L’Eglise face au racisme » (éd. Le Cerf).