Le gouvernement, aidé par les médias, tend à dramatiser le mouvement des gilets jaunes. Il l’a fait avant même les premiers blocages du 17 novembre. Est-ce une manière de mettre en garde les honnêtes gens en jouant sur la peur ? Ou est-ce plutôt un signe que nos gouvernants jugent que la France se trouve dans une situation pré-insurrectionnelle ?

La fracture est en effet grande entre Paris et le reste de la France, mais surtout entre l’espace métropolitain adapté à la mondialisation et la France périphérique qui en est exclue. Si le mouvement de globalisation porté par la machinerie économique mondialisée détermine par excellence la culture des élites urbaines, elle vient percuter la sociologie des profondeurs de notre pays.

Dans ce contexte, l’affaire de la fiscalité sur le carburant peut être regardée comme un déclencheur, une occasion de manifester un « ras-le-bol » comme dénominateur commun. On le sait, la France périphérique en a « ras-le-bol » de devenir un désert sans bureaux de poste, sans maternités, sans pédiatres, sans usines et sans trains.

Ce ras-le-bol est celui d’une catégorie sociogéographique déclassée, que l’on appelait jusqu’ici classe moyenne, ce ras-le-bol est celui de ceux qui ne gagnent pas assez pour s’en sortir correctement mais gagnent trop pour bénéficier de toutes les exemptions fiscales et aides sociales. Et il y a cette « insécurité culturelle », ce sentiment de désaffiliation, de perte d’identité et de repères.

D’une certaine manière, cette France-là en a ras-le-bol de Paris qui lève l’impôt, impose sa loi et ne résout aucun problème. Dans L’Obs du 14 novembre, trois jours avant la première journée d’action, le politologue Jérôme Fourquet décrit les gilets jaunes comme « l’insurrection de Monsieur Tout-le-monde ». L’emploi du mot « insurrection » intrigue.

Etymologiquement, s’insurger, c’est se lever, se dresser. Le mot « insurrection » apparaît au XIVe siècle mais son emploi demeure rare jusqu’au XVIIIe siècle. Montesquieu l’utilise en 1748 au sens de « révolte ». Dans son sens moderne, « s’insurger » consiste à « s’élever contre l’autorité » ; et « insurrection » devient un mot courant pour désigner la révolte du peuple contre le tyran.

En démocratie, il n’y a en théorie pas d’insurrection parce qu’il n’y a pas de tyran. Alors, pourquoi la démocratie élective ne suffit-elle pas à désamorcer les choses ? On pourrait imaginer une « insurrection électorale », comme cela est arrivé en Italie.

En France, les choses se sont passées différemment. L’élection de 2017 est le contraire d’une « insurrection électorale ». Macron symbolise à peu près tout ce qui est étranger au peuple profond. Quoique sociologiquement minoritaire, il s’est trouvé politiquement majoritaire. C’est une équation complexe pour lui, et plus largement pour les élites urbaines qui tiennent le manche.

Il est difficile de prévoir la suite du mouvement des gilets jaunes. Mais cet épisode constitue au minimum un signal que la France profonde possède aujourd’hui, à plus ou moins brève échéance, une capacité insurrectionnelle.

Guillaume de Prémare

Chronique Radio Espérance du 23 novembre 2018

 

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