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La question de la liberté aujourd’hui est extrêmement brûlante car les débats, les difficultés que notre société rencontre tournent autour de son interprétation et du sens qu’on lui donne.

Quelques exemples pratiques : lorsqu’il est allé à Strasbourg, Jean-Paul II, dans son discours aux parlementaires européens, a commencé en ces termes : “deux conceptions de la liberté s’affrontent en Europe, une conception qui conduit à une société totalitaire et une conception qui est celle de la vraie liberté.” Ceci est très important car la France comme l’Europe sont filles de la liberté. S’il y a confusion à l’intérieur d’elles-mêmes, sur ce point, elles ne pourront subsister.

En ce qui concerne, par ailleurs, les questions touchant au renouvellement de la vie, comme la pilule RU486 ou à la fin de la vie, comme l’euthanasie ou encore à la libre expression, comme pour le film de Martin Scorcese, l’argument-clé tourne autour du mot : liberté. On entend : “l’avortement ne vous plaît pas, vous les Chrétiens” “et bien personne ne vous oblige à avorter” ou bien : “la pilule ne vous plaît pas…” “et bien vous n’avez qu’à vous en dispenser…” ou encore : “le film de Scorcese , ne vous plaît pas… et bien vous n’avez pas besoin d’aller le voir… Laissez la liberté à ceux qui veulent prendre ou vendre la pilule, se faire avorter, aller voir le film de Scorcese… N’en dégoûtez pas les autres…” Et si, par exemple, Monseigneur Lustiger dit : “Mais la liberté de Martin Scorcese s’arrête où commence la liberté des autres…” c’est-à-dire que en tant que Cardinal de l’Eglise de Dieu, je ne supporte pas que l’on fasse un film blasphématoire et attentatoire à la personne de Jésus-Christ”, on lui répond : “Très bien, votre liberté s’arrête précisément où commence celle des autres, c’est-à-dire que votre dégoût   du blasphème ne peut empêcher Martin Scorcese   de blasphémer s’il le veut. Pour que cela ne vous gêne pas, il vous suffit de dire que vous n’irez pas voir le film.”

Que lit-on à travers ces divers propos : simplement, que j’ai ma liberté et qu’elle s’arrête où commence celle des autres. On s’aperçoit très vite que cette conception ne résiste pas à la vie quotidienne. Prenons l’exemple suivant : “ce matin, je prends l’autobus. Une dame âgée essaie de monter par la porte par laquelle on descend, nous sommes en pleines grèves. Un monsieur la bouscule. La liberté de la dame s’est arrêtée net où a commencé celle du monsieur. Le type est passé l’empêchant de monter. On a laissé cette dame sur le trottoir en train de crier: “Et la galanterie française alors!”

Que veut dire alors : “la liberté s’arrête où commence celle des autres”? Cette thèse-là, n’est que la loi du plus fort.

Prenons l’exemple de la pilule des Laboratoires Roussel-Uclaf. Ce laboratoire prend la liberté d’étudier et de fabriquer la pilule abortive.   Au moment où il veut la mettre en vente, les Associations Familiales Catholiques prennent la liberté   de les prévenir qu’ils le boycotteront pour tout autre médicament. Moyennant quoi Roussel-Uclaf prend la liberté de ne pas la vendre. Le Ministre de la Santé prend la liberté de mettre   en demeure les laboratoires, contre toute notion de droit, de la vendre, cette pilule étant une liberté pour les femmes qui veulent avorter. En définitive, le laboratoire prend la liberté de la mettre en vente. Les AFC n’ont plus que la liberté de hurler.

On voit bien ici que cette interprétation de la liberté est faiseuse de troubles. Cette manière de voir la liberté : “la liberté s’arrête où commence celle des autres”, est née de la “Déclaration des Droits de l’homme” de 1789. Elle ne résiste pas que ce soit à n’importe quel niveau de la vie quotidienne à l’expérience de ce choc des libertés.

Alors qu’est-ce qu’une liberté qui peut être détruite par celle de mon voisin?

Cette liberté qui commence où s’arrête celle des autres entraîne à penser que seul le plus fort sera le plus libre. Il faut garder à l’esprit cette notion de “pouvoir” liée à la notion de liberté et aussi que dans cette perspective, on en est réduit à demander aux juges (ou à la société) d’en fixer les limites.

Que ce soit au juge ou au pouvoir politique, la tentation est forte de ne fixer les limites que dans la mesure des forces en présence. Lorsque le pouvoir est dans les mains de ceux qui sont élus par des majorités, ce sont les libertés des majorités qui l’emportent sur celles des minorités.

Si la liberté est à la base de notre histoire française ou européenne, elle continue à être le mot-clé de l’ordre humain.

Celui qui ne comprend rien à la liberté, ne comprend rien à la France. La liberté traverse notre histoire : cette passion est au coeur même de notre comportement.

Soit deux citations. L’une de Pierre Chaunu : “Aucun système de civilisation n’a été plus que le nôtre fondé sur l’évidence de la liberté.   Nous   avons   pendant plusieurs siècles réussi   à transformer des millions d’hommes en décideurs,   en micro-entrepreneurs, en agents économiques, tragiquement conscients de leur cabane et de leur lopin de terre et c’est pourquoi nous avons fait éclater toutes les libertés;   nous nous sommes contraints d’être principal sinon unique responsable de nous-mêmes; nous sommes devenus les plus forts, les plus riches, les plus intelligents peut-être, les plus efficaces sûrement…” (in “Ce que je Crois”).

L’autre de Bernanos : “C’est parce que les siècles nous ont si profondément enracinés à notre sol, à notre terre, que nous pouvons opposer à la tyrannie un front invincible. La liberté n’est pas pour nous une abstraction, une image gréco-romaine, un souvenir de collège. Notre Liberté est une réalité vivante et permanente que nos pères ont vue de leurs yeux, touchée de leurs mains, aimée de leurs coeurs, arrosée de leur sueur et de leur sang. Nos champs, nos villes, nos palais, nos cathédrales ne sont pas le symbole de notre liberté, mais notre liberté même, la liberté dont nous n’avons à rendre compte qu’à Dieu, que nous ne rendrons qu’à Dieu” (in “Le lendemain, c’est vous”).

Remarquons aussi ce que dit Soljenitsyne aux Occidentaux sur la liberté : “Le temps a errodé votre notion de la liberté. Vous avez gardé le mot et fabriqué une autre notion, une petite liberté qui n’est qu’une caricature de la grande. Une liberté sans obligations et sans responsabilités qui débouche tout au plus sur la jouissance des biens. Personne n’est prêt à mourir pour elle. Cette liberté qui pour nous est encore la petite flamme qui éclaire notre nuit – vous savez c’est ce que Boukovski appelle “cette lancinante douleur de la liberté”- est devenue chez vous une vérité rabougrie et décevante parce que pleine de clinquant, de richesse et de vide.”

Cette liberté qui s’arrêterait là où celle du voisin commence ne porte aucune fécondité au niveau de l’ordre social et politique. On n’a plus que le choix des volontés.

On ne sait plus ce que la liberté veut dire. Alors quelle méthode utilisée pour répondre à cette question.

Premièrement, il faut trouver les arguments, les images, les faits qui répondent à cette question. Les réponses qui vont nous guider ne ressortent pas d’une thèse philosophique mais d’un examen concret des problèmes qui se posent à l’homme.

Deuxièmement, nous allons essayer de sortir de cette façon de parler qui nous atteint tous, du style : “moi, je pense que…” ou “moi je pense que la liberté pour une femme c’est de pouvoir avorter comme elle veut ou de ne pas pouvoir avorter…” Dans cette façon de parler, ce qui est important ce n’est pas la liberté mais le “moi, je”. Et bien “moi, je” est totalement sans intérêt dans la question de la liberté. Si on prend encore cette voie-là, on retombe dans le choc des volontés ou des opinions et on ne s’en sort absolument pas.

On va prendre dans les expériences concrètes des trois villes qui orientent notre réflexion ce qui peut nous révéler ce que le mot de liberté veut dire. Ces trois piliers de l’histoire de l’Europe sont : Athènes, Rome et Jérusalem.

I – ATHENES

A Athènes, l’homme libre est celui qui n’est pas esclave. Nous avons là, un lien entre homme et libre. La preuve en est que l’esclave n’est plus un homme parce qu’il n’est pas libre. On peut alors le réduire à son gré et en faire non seulement ce que l’on en veut mais on peut en disposer comme une chose. Par conséquent être homme et être libre revient à la même chose. Si on a perdu la liberté on a perdu son caractère humain.

Et qu’est-ce que l’homme pour les grecs? C’est un animal politique et un animal raisonnable. La liberté est donc liée à la politique et à la raison. On est libre dans la mesure où l’on fonctionne avec son intelligence et esclave dans la mesure où l’intelligence est enchaînée par les instincts ou les passions.

On est libre également dans la mesure où l’on appartient à une communauté. La liberté ne se conçoit qu’à l’intérieur d’un cadre, d’un ordre, qui est celui de la cité. L’homme solitaire n’est pas libre. Pour s’exercer, la liberté a besoin du concours amical des autres.

La communauté politique étant une amitié,   il n’y a   pas contradiction entre la notion de “cité” et celle de “liberté”. La cité est la condition de la liberté. L’homme libre et le citoyen, c’est la même chose. Si l’esclave obéit au maître, le citoyen obéit aux lois de la cité mais c’est une obéissance librement consentie, l’intelligence pouvant en comprendre la nécessité. L’obéissance servile est celle d’une chose à qui ont ne demande pas son avis.

Cette obéissance de l’homme libre n’est pas l’obéissance froide à une loi parce que c’est la loi, c’est parce qu’elle est “sentie” comme une amitié, comme la manière propre à l’homme de vivre en société. S’il y a une nécessité à obéir aux lois, il y a un plaisir aussi à y obéir.

Prenons l’exemple de Socrate qui a poussé très loin cet amour de la cité. En ce moment, il y a un spectacle, à Paris, sur la Révolution française, qui titre : “La liberté ou la mort”. Socrate c’est la liberté dans la mort. Il est condamné par les lois de la cité à boire la ciguë parce qu’il aurait corrompu et détourné des dieux, les jeunes de la cité. Cela a beau être injuste, il se pliera librement à ce châtiment car l’amitié qu’il porte aux lois de la cité est plus importante que l’attachement qu’il a pour sa propre existence. Il y a quelque chose de très proche du christianisme, du moins qui l’annonce. L’acceptation de la souffrance et de la mort apparaît comme l’expression suprême de la liberté. On est très loin de la liberté du “moi, je”.

La première expérience de la liberté humaine va donc être très liée à la cité. Etre homme et citoyen est tout un. Si nous considérons la première cité qui, dans l’histoire, ait parlé de liberté, qui l’ait vantée, elle nous répond qu’il n’y a pas d’opposition entre la liberté et l’obéissance : l’homme libre étant celui qui obéit librement aux lois de la cité.

II – ROME

Comme à Athènes, à Rome c’est la ville qui fait la liberté. Reprenons la première Eglogue de Virgile dans les “Bucoliques” : Tityre et Mélibée discutent. A la suite des guerres civiles, Auguste a instauré la paix. Il a distribué des terres à ses soldats. Certains ont été expropriés et Mélibée s’enfuit. Sous un arbre, il trouve Tityre qui joue de la flûte et il lui dit : “Tu as bien de la chance, tu es là, à jouer de la flûte, tranquille tandis que je fuis.” Tityre lui répond : “mais moi, j’ai rencontré un jeune dieu qui m’a apporté tout ce dont j’avais besoin”, Mélibée lui demande alors qui est ce jeune dieu, “La ville que l’on appelle Rome…” lui rétorque Tityre, “mais qu’est-ce que tu allais chercher à Rome?” et il répond : “Libertas, la liberté”.

Rome, comme Athènes, est la mère de la liberté. C’est la cité, la communauté qui permet la liberté.

Cependant, il y a une nuance avec Rome qui vient du latin. En effet, le mot “liber” signifie à la fois “l’homme libre” et “le fils”. Le fils obéit au père comme celui qui participe à l’héritage du père, celui qui aime le père. La relation qui engendre l’obéissance n’est plus seulement une relation de communauté mais de famille. Le fils accepte obéir au père parce que cela lui plaît de faire la volonté du père. Le fait d’être fils rend libre. Au niveau du droit, le père a les mêmes droits que sur son fils et sur son esclave puisqu’il peut les mettre à mort l’un comme l’autre. C’est la relation d’amour qui fait la différence.

III – LE CHRISTIANISME

Cela nous amène à la troisième interrogation que nous faisons à l’histoire. La troisième réponse qu’elle nous donne, c’est par le Christianisme. Le Fils est le modèle suprême de la liberté, c’est le Fils qui obéit au Père parce que le Fils aime le Père. Il est obéissant jusqu’à la mort sur la croix et c’est librement qu’il entre dans sa Passion. “Ma vie nul ne la prend mais c’est moi qui la donne”. La Liturgie insiste sur la liberté de l’acceptation du Fils : “Père que votre volonté soit faite, la vôtre, et non la mienne.”

Nous sommes là au coeur de la réponse que préfigurent Athènes et Rome et que le Christianisme donne en plénitude : la liberté est condition de l’amour. Elle est le coeur et le moteur de l’amour.

Vous connaissez la question de Lénine : “La liberté pour quoi faire?” Pour tuer, pour violer? pour construire, pour gagner de l’argent? La liberté pour aimer.

La seule raison d’être de la liberté, c’est d’aimer. Mais, il n’y a pas d’amour sans liberté. L’amour ne peut être directement contraint. Il n’y a pas d’échange d’amour avec les robots. “L’amour ne se paie que par l’amour” (Ste Thérèse d’Avila).

S’il n’y a pas de libre réponse à l’amour, c’est le viol ou la soumission servile.

Si la liberté est la condition de l’amour et si la liberté est en même temps liée à l’intelligence, les hommes sont tous libres. Ils ont tous droit à la liberté. Le Christianisme ne pouvait donc que détruire l’esclavage. Pourquoi? parce que nous venons tous de l’amour. L’homme ne peut exister sur terre sans un acte d’amour préalable avant lui : celui d’un homme et d’une femme.

Si nous venons tous de l’amour, nous allons tous à l’amour. Tous les poètes l’ont chanté.

Nous commençons à comprendre ainsi la puissance du mot liberté.

Chaque homme est le résultat de l’amour et c’est ce qui le conduit lui-même à ne pouvoir s’épanouir que dans l’amour d’un autre, soit des autres, soit de Dieu ou des deux. Comme on voudra. De toutes façons, l’homme a besoin de se donner et sa liberté c’est l’élan de son don d’amour. Si on lui ôte la liberté de se donner, il ne peut plus aimer.

Résumons ces trois témoignages de l’histoire.

La liberté est le caractère propre de l’homme. L’homme est un animal libre parce que c’est un animal intelligent, social, sociable et capable d’amour, conscient de venir et d’aller à l’amour, amoureux. “J’étais toi” peuvent se dire deux amants : rien n’est plus lié que deux êtres qui s’aiment. Quand l’âme se réveille à l’autre, l’attachement qui en découle nous rend libre.

On revient sur le plan de l’amour humain à ce que nous avons dit de l’amour divin : “que ta volonté soit faite et non la mienne”.

V – LA CONCEPTION SUBVERSIVE DE LA LIBERTE

Nous allons en venir maintenant à la conception actuelle de la liberté. C’est ce que l’on peut appeler la conception subversive de la liberté. C’est exactement de celle que nous venons de décrire. Elle est caractérisée par “l’hypertrophie du moi”.

“Moi, d’abord je suis libre”. Ce n’est pas le mot libre qui importe,   c’est avant tout le “moi,   d’abord je…” Cette formule domine la conception moderne de la liberté, la notion du moi ne s’épanouissant que dans la négation du reste.

Il y a un exemple politique de cette conception. La constitution du 3 septembre 1791. En voici le préambule : “Il n’y a plus ni noblesse, ni pairie, ni distinction héréditaire, ni distinction d’ordre, ni régime féodal, ni justice patrimoniale, ni aucun des titres, dénominations et prérogatives qui en découlent. Il n’y a plus ni ordre de chevalerie ni aucune des corporations ou décorations pour lesquelles on exigeait des lettres de noblesse. Il n’y a plus pour aucune partie de la nation ni pour aucun individu aucun privilège.   Il n’y a plus ni jurandes, ni corporations de professions; arts et métiers. La loi ne reconnaît plus ni voeux religieux ni aucun autre engagement qui serait contraire à la constitution.” Ici, s’exprime une liberté purement négative.

La constitution de la liberté moderne commence par une série de négations. Elles iront jusqu’à : ni Dieu, ni maître, ni parents, ni mariage, ni amour… Dans l’amour le moi se noie dans le toi. Si la liberté est l’hypertrophie du moi, la liberté est contre l’amour.

Elle sera aussi contre la raison parce que si la raison n’est que le moi qui s ‘exprime, il n’y a plus d’intelligence. On en arrive au fameux idéal animal de Voltaire : “Les animaux ont au-dessus de nous l’avantage de l’indépendance. Dans cet état naturel dont jouissent les quadrupèdes indomptés, les oiseaux et les reptiles, l’homme serait aussi heureux qu’eux.”

L’idéal   de l’homme serait celui de devenir un quadrupède indompté, c’est ce qui ferait la liberté de l’homme. Cela rejoint la fameuse phase de J.J. Rousseau : “l’homme qui pense est un animal dépravé.” Et voici encore ce que l’on pouvait lire sur une feuille maçonnique aux temps bénis des Lumières : “parmi les animaux, il n’y a ni roi, ni sujets, tous se gouvernent eux-mêmes dans la pleine possession de leur liberté.” Il n’a jamais eu de chien, ni de poules ou de chats, l’animal! Le papier souffre tout.

Le mot liberté se trouve complètement vidé de son   sens. Conséquence : la négation complète de la liberté dans le marxisme.

Pour Marx l’homme n’est pas libre car il est entièrement déterminé par le processus historique et dialectique   de la matière. Sa pensée n’est que le résultat des forces de la matière et il n’est même quand il croit penser – lui-même que le résultat des forces de l’histoire.

La période moderne qui s’est ouverte sous le chapeau officiel de la trilogie : liberté, égalité, fraternité a vu foisonner les grands Etats policiers.

En effet, si la liberté se définit simplement par le “moi, je”, il va falloir organiser le jeu des égoïsmes. Et qui va le faire? C’est l’Etat. Il va rétablir l’équilibre entre le jeu des égoïsmes et la liberté de chacun est remise entre les mains du juge qui la remet lui-même dans celle du policier pour la faire respecter.

Il n’y a donc plus d’ordre, plus de liberté attachée à l’être humain, il n’y a que la liberté concédée par l’Etat. Et, qui selon les nécessités, concède ou ne concède pas. L’URSS reconnaît théoriquement   la   totalité   des Droits de   l’homme   mais, provisoirement elle en a suspendu l’exercice et elle   les distribue à son gré. Ce qui est redoutable dans cette fameuse Déclaration des Droits de l’homme, c’est que l’on se demande qui en est le garant? C’est l’Etat qui distribue vos droits et qui les reprend quand il en a besoin ou quand la majorité qui est au pouvoir estime qu’il faut les reprendre.

Nous sommes dans un état de servage. Le citoyen est un serf. Sa liberté n’est plus qu’une absence momentanée de contrainte sur un certain point. Prenez le permis de construire. Qu’est-ce que cela veut dire? Cela veut dire qu’officiellement, il est interdit de construire pour tout le monde. Moyennant quoi si vous faites une demande, on vous l’accordera… ou non.

Cet état rend la liberté extrêmement fragile et rend l’homme dépendant non comme un participant ou quelqu’un qui obéit à une loi parce qu’il en a compris la nécessité. Il est contraint d’obéir.

La conséquence, c’est le totalitarisme. La puissance publique se considérant comme la seule gardienne officielle de la révolution en marche. D’où la formule de Lénine déjà citée, employée, ici, dans son sens véritable : “La liberté pour quoi faire?” Pour faire la révolution. Si vous ne la faites pas, vous n’avez aucun droit à la liberté. Pas de liberté pour les ennemis de la liberté. Seulement, dans ce système nous savons bien par expérience que la liberté n’existe pas mais cela n’est évidement pas dit.

VI – QUE FAUT-IL FAIRE?

Respectons d’abord, une discipline de langage. N’utilisons pas le mot liberté pour des choses qui n’en sont pas.

Prenons trois exemples : l’avortement, le divorce et le suicide ou l’euthanasie.

a) On a l’habitude de parler de “la liberté d’avorter”.

Non, l’avortement n’est pas une liberté. Pour l’enfant qui va être tué, cela est évident. Pour la femme aussi. La liberté de la femme, c’est ce qui la pousse à aimer, à garder malgré les difficultés celui ou celle qu’elle porte.

L’avortement est un manque de liberté. La femme l’avoue : “elle ne   peut pas garder cet enfant”.   Ce qui est l’aveu   de l’impuissance. Ce n’est pas la liberté de la mère contre celle de l’enfant   comme on le dit trop souvent : “alors la liberté de l’enfant devant prévaloir sur celle de la mère”. C’est l’échec de deux libertés, celle de la mère et celle de l’enfant.

On voit l’importance de la loi. La loi est faite pour aider et favoriser la liberté et non pour accroître les facilités de l’échec.   C’est pourquoi,   ne parlons pas de “liberté   de l’avortement”, dites plutôt : “la légalisation de l’avortement”.

b) Prenons le divorce. Le mariage est une liberté. Dans le mariage chrétien, ce sont les époux qui se donne le sacrement du mariage. Ils ne le reçoivent pas. Ils posent un acte libre. Le Curé comme le Maire ne sont que des témoins.   C’est   la surabondance de l’amour qui fait que l’on prend la société civile, la société religieuse et Dieu à témoin. Le mariage est valide dans la mesure où le consentement est libre. Le mariage est donc l’expression spontanée et totale de l’accord de deux libertés.

Alors le divorce, qu’est-ce que c’est? Ce n’est pas une liberté. La preuve en est que vous ne “prononcez” pas votre divorce mais vous le “demandez”. C’est la formule exacte du divorce civil comme du divorce religieux. En le demandant vous mettez votre liberté entre les mains de l’autorité civile. Le divorce est un acte de soumission servile nécessité par un état insupportable que l’homme, la femme ou les deux remettent leur liberté entre les mains de l’Etat pour qu’il trouve une solution. L’Etat étant représenté par le juge civil.

Le divorce est la négation de la liberté. Le divorce par le soi-disant consentement mutuel est une hypocrisie social énorme. Quand on se fait les poches et c’est comme ça que cela se passe, on ne s’accorde plus du tout.

Regardez ceux qui se marient, ils ne sont pas là en train de se dire : “vous croyez que…” On invite les amis. C’est une manifestation de sociabilité et de joie. Et regardez ceux qui demandent le divorce. C’est exactement le contraire.

Il ne s’agit pas de dire que le divorce n’est pas parfois nécessaire. l’Eglise l’a reconnu puisqu’elle a instauré le “divorcium”. Elle prononce aussi la nullité d’un mariage par vice de consentement, c’est-à-dire qu’elle déclare que vous n’étiez pas pleinement libres au moment où vous vous êtes mariés.

De même que l’avortement, le divorce est un constat d’échec.

c) L’euthanasie. Ce n’est pas non plus une liberté. On constate : que l’on ne peut plus supporter sa douleur et fait appel à une intervention extérieure : “je vous demande de supprimer ma liberté.”

Quand on passe par l’avortement, le divorce, l’euthanasie, nous supplions pour que l’on nous arrache le fardeau de la liberté parce que cela nous fait souffrir. Il ne faut pas dire que c’est l’exercice de la liberté.

Si la liberté est condition de l’amour, elle est le plus souvent cause de la douleur. Dans la Genèse, derrière le mot “amour”, il y a tout de suite le mot “douleur”. Après l’amour d’Adam et Eve, il y a le meurtre d’Abel par Caïn.

Pensez à ce vers d’Aragon : “il n’y a pas d’amour qui ne soit ta douleur”. En une phrase, il vous dit la totalité de l’expérience humaine. Enlevez la douleur, vous enlevez l’amour, vous enlevez la liberté.

C’est le caractère insupportable de la douleur qui fait peur et qui fait que l’on supprime la liberté. L’honneur de l’homme c’est de vivre les deux.

Quel rôle la société joue-t-elle? Quel est le rôle de la morale? Quel est le rôle du politique?

Tout l’effort de la médecine, c’est de soulager la douleur, sans ^ôter la liberté sinon on tombe dans celui qui tue le malade parce qu’il n’arrive pas à soigner la maladie.

De la même façon qu’est-ce que l’art politique? C’est de favoriser le plus possible les libertés et la liberté.

La liberté ce n’est pas facile. Elle suppose l’effort moral. C’est à proportion de ce que tu seras meilleur que tu seras libre. Dans ce domaine, l’art nous donne un grande leçon.

Qu’est-ce que la liberté dans l’art? C’est à la fois la contrainte et la maîtrise des choses. Prenons ce passage de Delacroix : “le grand artiste concentre l’intérêt en supprimant les détails inutiles ou repoussants ou sots”.   La voilà la liberté. “Sa main puissante dispose et établit, ajoute ou supprime, et en use ainsi sur des objets qui sont siens. Il se meut dans son domaine et vous y donne une fête à son gré.”

L’artiste a une liberté totale quand il a un métier considérable. Dans l’ouvrage d’un artiste médiocre, on voit qu’il n’a été maître de rien.

En ayant beaucoup travaillé, l’artiste arrive au bout de son effort et il est libre. Ce serait si facile d’être comme un “animal indompté”, de se laisser aller à ses impulsions : “j’ai envie de boire, je bois, j’ai envie de…” C’est cela que l’on nous propose dans l’univers culturel dans lequel nous baignons. Il est donc quasi naturel d’être soutenu. C’est le rôle des lois.

Une loi qui favorise l’avortement est anti-humaine parce qu’au moment où une femme se trouve perdue, la loi lui permet de légaliser sa détresse en lui faisant croire qu’elle se libère. C’est le mensonge absolu.

  1. a) Premier axe d’action : Ne pas laisser la liberté aux subversifs.
  2. b) Deuxième axe d’action : Montrer la fécondité, la beauté de la liberté.

Au niveau de la personne, c’est la beauté de l’amour et du mariage qu’il faut montrer. Ne séparons pas le couple : “amour-mariage”. Le mariage est la marque libre de l’amour.

Dans l’ordre religieux c’est la même chose, si les anciens pouvaient voir ce que sont les voeux monastiques, ils tomberaient en extase en disant : “c’est la marque suprême de la liberté que ce don total au divin.” l’existence d’un religieux ou d’une religieuse, c’est la marque indubitable de la liberté de l’homme”.

Dans l’ordre du mariage, si vous supprimez le caractère religieux de celui-ci, qu’est-ce qui reste ? C’est la réalité même du mariage que vous réduisez à un contrat.

Dans cette façon de voir, vous avez la diversité du choix : vous avez les mariés, les non-mariés, les religieux etc… Comme le dit st Thomas, vous choisissez entre plusieurs biens.

La liberté n’est pas de choisir entre le bien et le mal. On l’entend des milliers de fois. On ne choisit jamais le mal : un ivrogne choisit de boire trop de vin, d’en boire d’une façon démesurée. Celui qui se suicide choisit de se soulager d’un fardeau insupportable qu’est la vie. Il choisit ce qu’il considère comme un bien. La volonté ne se porte que vers un bien. Ceci prouve à quel point la liberté est conditionnée par l’amour. Tant vaut votre amour, tant votre liberté. Nous choisissons entre des libertés. L’animal lui, ne choisit pas. Il a faim, il mange. Il n’a pas faim, il ne mange pas mais, il ne va pas dire : “tiens, je prendrai bien un peu de ça”. Le gastronome lui se construit son repas, il dit : “étant donné que je vais prendre ça en entrée, je vais manger plutôt ça en plat”. Il organise son plaisir. Il hiérarchise son plaisir. Le gourmand au contraire va aimer d’une façon tellement désordonnée qu’il ne pourra plus goûter autre chose que ce qu’il aura pris en trop grande abondance. S’il est intelligent, il en prendra suffisamment pour laisser de la place à autre chose.

Ce qui est vrai en morale culinaire, l’est aussi pour tout ce qui concerne la morale en général. Se vaincre soi-même pour être libre. Et être libre parce que débarrassé de toute affection indi

Et la douleur est bien faible argument à ce degré car elle y trouve, au contraire, raison et justification. Anatole France disait : “le catholicisme a fait sa carrière sur le fait qu’il a su donner un sens à la douleur.”

Il n’y a que l’homme qui souffre de façon consciente parce que l’homme donne un honneur à la souffrance. L’animal est sans honneur et pour cela, on ne peut laisser souffrir un animal. On achève les chevaux.

Comprenant et acceptant la souffrance, il n’a pas la capacité de la supprimer ou alors il se supprime lui-même.

Aujourd’hui, on ne veut retenir de la vie que les bons moments. A partir de là, c’est la course éperdue vers l’animalité. On s’étonne que la création soit quelque chose qui s’estompe. Mais si l’homme crée dans la joie, il crée aussi dans la douleur. Et, en ne voulant que retenir les bons moments : les sanglots longs des violons de l’automne n’existeront plus.

Cette doctrine de la liberté chrétienne qui fait de la douleur le réanimateur de notre liberté. C’est par elle, que les hommes se guérissent du désordre et du mal sans pour autant leur enlever leur   liberté.   C’est pourquoi,   elle   est   essentiellement rédemptrice.

Quelles sont enfin les conséquences de cette liberté, choix entre des biens, dans l’ordre social?

Si la liberté est le don d’amour et de construire, la liberté n’est plus concédée ni par la société, ni par l’Etat. Elle vient de Dieu.

Ce n’est plus l’homme qui est fait pour la société, c’est la société qui est faite pour l’homme. La société est là pour aider et favoriser la liberté des hommes et l’ensemble de leurs libertés concrètes qui sont les marques de sa liberté.

Si vous ne concevez pas la liberté de cette manière, vous tombez dans le totalitarisme.

Le problème n’est pas dans le fait de concilier liberté et autorité. L’autorité n’est que la liberté en marche. Celui qui sait faire est plus libre et donc a la compétence, l’autorité de faire.

Ecoeurés par la liberté subversive, bon nombre d’hommes même de droite soutenaient que la liberté n’existait pas, qu’il n’y avait que “des” libertés. S’il y a des libertés, c’est qu’il y a “une”

liberté. Dans l’ordre politique, on pensait qu’il y avait et la liberté des citoyens et l’autorité de l’Etat d’où toute une théorie sur les “contre-pouvoirs”. Ce n’est plus une société, c’est un foutoir.

La politique est de reconnaître, d’observer les réalités et de reconnaître les justes libertés qui sont les autorités. Si vous vous y connaissez en électricité, je m’incline devant vous qui savez raccorder des fils électriques. l’électricien a autorité sur moi. Si l’électricien a un besoin judiciaire, il fera ce que je lui dirai parce que j’ai autorité dans ce domaine. Voilà le jeu normal de la vie sociale. Un jeu extrêmement complexe mais libre et spontané. L’Etat ne fera que “reconnaître” ces autorités pour la favoriser ou les protéger.

Ces libertés ont besoin d’être protégées en raison des contrefaçons possibles.

Chaque liberté : la liberté des communes, la liberté des régions, la liberté des métiers, la liberté des associations, correspond à une autorité, à un service. Et c’est ce qui détermine la série des droits de l’homme et des communautés humaines.

Il faut soutenir, protéger ces libertés parce qu’elles sont toujours en butte aux attaques des individus.

Enfin, dans l’ordre culturel, cette conception de la liberté apporte la beauté. Tendue vers l’amour, elle est tendue vers la beauté. Ce n’est pas pour l’artiste, par exemple, la liberté de faire ce qu’il veut.

Prenons l’exemple de Michel-Ange. C’était un sculpteur. Lorsque le Pape, Jules, II lui a demandé de peindre le plafond de la Sixtine, il a refusé et il s’est enfui. Les troupes du Pape l’ont rattrapé et c’est contraint et forcé qu’il a peint cette bande dessinée de la création du monde.

Il a fallu qu’il se mette à la fresque qui est une manière de peindre extrêmement difficile et qui demande une exécution rapide dans la mesure où il faut peindre sur un enduit frais avant que cela ne sèche. Et les retouches sont quasiment impossibles. Il n’est pas libre de dire : “je vais reprendre”. En tant que sculpteur, il n’est pas libre non plus par rapport au bloc de marbre qu’il compte sculpter même s’il le choisit. La matière de toutes façons va le contraindre à s’y prendre de telle ou telle façon.

Ce n’est plus la liberté du “je fais ce que je veux”. Rien n’est moins libre qu’un artiste.   Mais si on appelle “liberté”, l’obéissance intelligente qui aboutit à la maîtrise de la matière, à son façonnage habile, à ce moment-là, l’artiste est libre. La fécondité sera sa récompense. Sinon, nous tombons dans ce que nous appelons aujourd’hui le “non-art”. On ne connaît que trop les dérives qui en découlent.

CONCLUSION

En conclusion, la grande force de cette conception de la liberté est qu’elle conduit à l’épanouissement total de la personne. La morale est alors l’art d’aimer, l’art d’être libre. Ce n’est pas un   idéal à atteindre comme dans les   écoles   puritaines, jansénistes. Elle est le support, le soutien de l’amour et de la liberté.

Plus la nature humaine sera meilleure, plus les possibilités d’harmonie sociale et politique seront grandes. Plus on a travaillé, plus on a fait d’efforts, meilleur on est, plus grande est notre autorité, notre liberté.

Dans l’ordre politique, l’Etat ne fait que les reconnaître, les soutenir, les protéger contre tous ceux qui voudraient y porter atteinte. La liberté n’est donc pas concédée par l’Etat mais c’est un droit attaché à la nature humaine.

Dans l’ordre culturel, si cette conception de la liberté n’est pas respectée, c’est encore plus simple et plus visible : c’est le néant, le vide. Il n’y a plus rien.

Par conséquent, la liberté est aujourd’hui plus que jamais dans la guerre subversive qui nous est faite, le mot-clé de l’ordre humain. Si dans cette opération de guerre on a vidé le mot liberté de son sens, si on l’a transformé, si on l’a subverti, ce n’est pas gratuit. Il faut reconquérir sinon le mot, la réalité de ce mot. C’est tout un travail. C’est tout notre travail, ici, à Ichtus.

Il faut faire en sorte que la liberté ne soit plus la possibilité de faire n’importe quoi mais de dire l’amour, la beauté, la fécondité, l’épanouissement, la foi. L’imaginaire des années à venir doit être construit sur la liberté-amour, la liberté-beauté, la liberté-harmonie.

C’est notre combat : donner au mot liberté sa véritable image. Notre combat culturel n’a de sens que dans cette manière de voir. Si vous pensez liberté, pensez Michel-Ange, Delacroix, pensez à toute la maîtrise et à tout l’effort qui se sont traduits dans la Pieta. Et pensez échec ou servitude dès que l’on vous parle d’avortement, de divorce, d’euthanasie.

Soyez, soyons des apôtres de la liberté. C’est pour ça que nous travaillons.

BIBLIOGRAPHIE

– “Fondements de la Cité”, Jean Ousset, en vente au CLC

– “La liberté sans les mensonges”, Chantal Dupont, éd. CLC, épuisé

– Vidéocassette n° 03, J. Trémolet de Villers, 1988

 

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