Sélectionner une page

Oui, car l’Histoire «plaît» encore; il n’est qu’à voir le succès croissant de tous les spectacles son et lumière ou des reconstitutions historiques (Le Puy du Fou par exemple) et l’extraordinaire audimat des émissions historiques sur les chaines nationales (ex. Napoléon de Max Gallo). Dans la grande inflation des sorties en librairie, les ouvrages d’Histoire sont les plus nombreux et les plus vendus. Satisfaction qui est en fait à relativiser car les Français lisent de moins en moins, et ce sont toujours les mêmes qui lisent.

Oui, parce qu’elle est sur toutes les lèvres et à toutes les sauces, aussi bien pour démontrer la supériorité absolue de notre siècle sur les précédents, que pour donner sens à l’utopie d’un progrès continu, aussi bien pour démontrer que toutes les civilisations se valent que pour justifier un programme politique ou discréditer l’Eglise, etc… L’on entend régulièrement dans les conversations courantes des remarques aussi pertinentes que: «quand on regarde l’histoire de toutes les civilisations, on constate que c’est parce les hommes ont eu peur des manifestations naturelles, qu’ils se sont inventés des dieux pour les protéger. A présent, dans toutes les sociétés, les progrès techniques ont libérer l’homme de ces superstitions»…, le tout doctement professé par des gens qui précisément ignorent tout de l’histoire des civilisations et ne se sont jamais donné la peine d’ouvrir un livre d’Histoire.

Nos contemporains, dans leur grande majorité raisonnent ainsi par slogans et surtout par ignorance.

C’est pourquoi l’on a envie de dire que non, l’histoire n’est plus d’actualité. Parce que dans les utilisations qui en sont faites l’Histoire est prise en bloc, comme une notion abstraite, ce qui est le contraire de sa nature.

Il y a une dizaine d’années (1990), un professeur américain, Francis Fukuyama, est allé jusqu’à annoncer la «fin de l’Histoire», sous le prétexte qu’avec la fin des régimes soviétiques, la totalité de l’humanité entrait dans une ère démocratique, libérale, mondialiste et technologique. La longue marche de l’homme du chaos originel vers l’Eden terrestre était achevée, et l’histoire aussi par la même occasion. La montée en puissance de l’islamisme conquérant démontra rapidement que l’Eden terrestre n’était pas encore pour aujourd’hui et que donc l’histoire continuait!…

Reste que les générations présentes ont une mentalité et des comportements, de fait, hostiles à ce que représente l’Histoire, hostiles aux raisons pour lesquelles ont en aurait besoin. Notre génération n’a plus ni le souci ni le respect du passé. Ce qui est vieux, passé, est considéré comme démodé et sans valeur; c’est même une notion péjorative. Nous n’avons plus le respect des «Anciens», de leur expérience de la vie, de leur sagesse, ni la conscience de ce que nous leur devons. A quoi bon par conséquent se tourner vers un passé qui n’a rien à nous apprendre?

De plus, prise dans son détail, et non plus en bloc, l’Histoire est considèrée comme incertaine et sujette à interprétations personnelles ou idéologiques, d’où l’impression que l’on ne peut pas s’y fier. La vérité en soi n’existant pas, nos contemporains estiment facilement que les faits historiques qui nous sont rapportés ont été déformés par leurs témoins (comme dans une enquête policière où les témoins ont des raisons personnelles de voir ou ne pas voir certaines choses dans un fait objectif).

Elle est, de plus, considérée comme le fait de «spécialistes» et de ce fait ne fait plus partie de notre décor culturel quotidien, ni denotre réflexion personnelle.

Non, l’histoire n’est plus d’actualité, car nous ne l’enseignons plus à nos enfants. Combien d’entre eux ignorent l’histoire de leur propre famille? A plus forte raison ne s’intéressent-ils plus à leur histoire nationale.

On n’enseigne plus l’Histoire d’une façon systématique, elle est devenue une sorte de matière marginale étant donné le peu d’heures de cours qui lui sont sonsacrées. Et dans ce court laps de temps d’enseignement obligatoire qui lui est consacré, l’élément qui lui est essentiel, le temps, n’est plus pris en compte. On n’enseigne pratiquement plus l’histoire chronologique pour lui préférer l’histoire thématique (exemple donné par Magali Morizot). Les résultats sont immédiats: nous avons tous fait l’expérience d’enfants, d’adolescents ignorant dans quel ordre il convient de classer le peu d’événements historiques qu’ils connaissent et placent allègrement Jeanne d’Arc après Henri IV. Ce qui est beaucoup plus tragique que risible puisque cela interdit à leur esprit de saisir les relations de cause à effet.

Dans les autres matières (littérature, philosophie, science…), on n’enseigne plus l’histoire de ces matières ce qui présentait pourtant l’avantage de donner conscience aux jeunes des relations existant entre les faits et les connaissances.

L’enseignement officiel de l’Histoire est falsifié et tronqué. Télescopage historique qui donne l’impression qu’il ne s’est pratiquement rien passé entre la chute de l’empire romain et la découverte de l’Amérique. L’Histoire ne sert qu’à justifier le système philosophique, politique, idéologique au pouvoir en France. Ici réside l’un des axes fondamentaux de la guerre culturelle qui est faite au peuple français par son propre Etat. Certains épisodes de notre histoire sont très largement mis en valeur (philosophie des Lumières, 1789, histoire des révolutions du XIXe, installation de la République…), d’autres passés sous silence ou évoqués à la course (rôle de l’Eglise dans la reconstruction après la chute de l’empire romain, construction de la nation française par la monarchie chrétienne…), ou mis artificiellement en exergue pour devenir sujets de haine et de honte nationale (Inquisition, croisades, guerres de religion, procès de Galilée, monarchie absolue, interventions de l’Eglise dans la vie politique, empire colonial, guerres de 40 et d’Algérie, etc).

Qu’est-ce que l’Histoire? Les différentes visions de l’Histoire

Et pourtant l’homme est un animal historique. Il possède un passé qu’il lui est possible de connaître, il entend modifier ses conditions de vie présente et travaille pour un futur personnel et pour celui de ses enfants. Il est par conséquent, individuellement, et collectivement, inscrit dans le temps. Mais le présent étant à vivre et à construire, et le futur à imaginer, la seule certitude qui s’impose à l’homme, c’est son passé. Pour lui, s’inscrire dans le temps, c’est s’inscrire dans la continuité des générations qui l’ont précédé. Cette connaissance de la continuité du passé est le domaine de l’Histoire.

Tout homme qui nait est un homme préhistorique. Seule la faculté d’hériter des connaissances de ses prédécesseurs lui permet de ne pas repartir à chaque génération au point zéro. L’immédiate conséquence de cette évidence, c’est que l’homme est avant tout un héritier. Et non pas à la manière d’un animal qui ne transmet à la génération future que ce qu’il a lui-même reçu (il y a bien une histoire des loups, ou des chevaux, mais c’est l’homme qui l’a faite, ni les loups, ni les chevaux n’enseignent leur histoire à la génération suivante). L’homme transmet le patrimoine reçu augmenté (ou diminué parfois) de ce que sa génération a fait, construit, découvert, souffert…

A sa naissance, le petit d’homme reçoit non pas un don naturel, mais le fruit du labeur et de l’expérience de toutes les générations qui l’ont précédé. Ce qui fait de lui un débiteur insolvable, qui reçoit infiniment plus qu’il ne pourra jamais faire par lui-même. Mais ce qu’il reçoit lui permet d’aller plus loin que l’ensemble de ses prédécesseurs. «Nous sommes des nains montés sur des épaules de géants, c’est la raison pour laquelle nous voyons plus loin qu’eux», disait au XIIe siècle le théologien Bernard de Chartres.

L’on considère d’ailleurs qu’une société entre dans l’Histoire avec l’écriture (Clio, la muse de l’Histoire est représentée avec un rouleau de papyrus à la main), c’est-à-dire avec sa capacité de transmettre aux générations suivantes des documents intelligibles portant le jugement des hommes précédants sur ce qu’ils ont vécu. C’est dire que les différentes sociétés à différentes époques possèdent leur appréciation de l’ensemble de ces faits, des expériences de ceux qui l’ont précédé, elles ont donc une certaine conception de l’Histoire, de la leur et de celle des autres, qui est fonction de la conception qu’elles ont de la nature humaine.

Les différentes conceptions de l’Histoire

– La haute Antiquité (Grèce mycénienne et archaïque, à partir de 2500 avant notre ère) a considéré pendant des siècles que l’homme n’était pas maître de l’Histoire et qu’il était soumis à un Destin aveugle, qui fixait la ligne directrice du futur sans que ni les hommes ni les sociétés, ni même les dieux, ne puissent lui échapper. Certains savants considèrent que le Destin humain est un éternel retour: «Moi qui vous parle, disait Pythagore, je vous raconterai un jour des histoires, comme je fais ici, assis devant vous, en tenant en mes mains cette branche d’arbre que voilà».

Mais avec le travail des philosophes qui mettent en lumière la liberté de pensée de l’homme, le siècle de Périclès et surtout l’arrivée de Thucydide (Ve siècle av. JC) les choses changent: dans son travail d’historien (Histoire de la guerre du Péloponèse) il n’y a place ni pour le merveilleux ni pour le destin: il expose les évènements dans l’ordre chronologique avec une scrupuleuse exactitude de documentation et sans prise de position personnelle; son oeuvre introduit la méthode critique dans l’Histoire. Les causes des faits résident dans les intérêts, la volonté de puissance et les passions des hommes, l’intelligence seule peut éclairer le passé pour y dégager des vérités utiles à méditer.

Retenons bien cette vision de l’Histoire, elle est la marque de la démarche historique occidentale jusqu’à la fin du XVIIème siècle.

– Les Hébreux, la place du peuple juif est unique dans l’Histoire, cela n’étonnera personne. Sans remonter à Abraham qu’il est pratiquement impossible de dater avec certitude, avec Moïse au XIIIe siècle (contemporain de Ramsés II et de la fin de la Grèce mycénienne) avant notre ère, Dieu intervient directement dans l’Histoire des hommes. Toute l’histoire de ce peuple est l’histoire de l’intervention de la transcendance dans l’Histoire. L’Histoire des hommes a un but: la rédemption. En attendant la venue du Messie, les comportements des hommes sont guidés par Dieu au travers des Prophéties.

– De même pour les premiers chrétiens, l’histoire des hommes est celle de l’annonce de l’Evangile aux peuples de la terre («Allez et convertissez toutes les nations») et du salut de l’humanité jusqu’au retour en gloire du Christ et au jugement dernier. Autant dire que l’Histoire à une destination, une direction, qui oriente la vie individuelle et collective des sociétés humaines. Dieu intervient à nouveau dans l’Histoire des hommes, cette fois non pour leur donner des règles de conduite mais pour prendre en charge, historiquement, leur rédemption, qui est un fait historique en même temps qu’une vérité théologique. Dieu s’est incarné dans un homme, à une époque donnée, et est mort sur une croix pour racheter les hommes par sa souffrance. Le Christ se présente Lui-même comme le centre de l’Histoire. De fait l’Histoire des sociétés se date avant ou après Jésus-Christ. Concrètement, cela tient au fait que le christianisme s’est effectivement étendu jusqu’aux extrémités de la terre et qu’à partir de la fin du XVè siècle l’ensemble de l’univers est connu et découvert par les chrétiens. Reste que même pour les plus athées, aujourd’hui encore nos sociétés se situent au IIIè millénaire après Jésus-Christ (souvenez-vous des extraordinaires cérémonies mondiales qui ont accompagné le passage au IIIe millénaire; le Bon Dieu est un extraordinaire humoriste).

De plus, les grands penseurs chrétiens, qui ont assuré après la chute de l’Empire romain, la conservation des trésors de la philosophie antique, reprennent à leur compte la vision chronologique et objective de l’histoire énoncée par les Grecs dans laquelle ils retrouvent la liberté d’action et donc la responsabilité des enfants de Dieu dans leur cheminement vers le salut.

Sur plus de deux millénaires, que ce soit pour les Hébreux, pour les Grecs et les Latins, et pour les chrétiens, l’Histoire a une signification qui est accessible à l’intelligence humaine. Tous ces hommes se sont posés la question du pourquoi de l’Histoire?

– Avec le XVIIIè siècle, ce qui est tout de même très récent dans l’Histoire de l’Humanité, les choses changent. L’on renonce à connaître les pourquoi de l’Histoire auxquels on ne s’intéresse plus, et l’on se pose la seule question de son comment.

Pour les encyclopédistes des Lumières, il y a un sens de l’Histoire, entendez une direction de l’Histoire, c’est celle du progrès, représenté comme une ligne continue, ascendante et prolongée à l’infini. Au jugement de valeur moral sur les actions humaines, se substitue l’idée d’un progrès constant d’une génération à l’autre, le futur étant par définition meilleur que le passé.

Les cinq siècles d’effondrement politique, social, économique et d’anarchie qui ont suivi la chute de l’Empire romain et l’arrivée de nouvelles vagues d’invasion, violentes cette fois, auraient pourtant du faire réfléchir nos encyclopédistes sur la ligne ascendante du progrès dans l’Histoire. Il faudra plus d’un millénaire à l’Occident et notamment à ce qui deviendra la France pour reconstitué la simple notion de limes des Romains.

– Le positivisme ou déterminisme historique d’Auguste Comte (1ère moitié du XIXè). Au progrès continu de Condorcet ou de Rousseau, s’ajoute pour Auguste Comte l’existence de lois qui régissent les phénomènes sociaux comme les phénomènes naturels. L’Histoire est donc non seulement une science, mais une science exacte. On délaisse ici les causes et les mobiles historiques pour ne plus s’attacher qu’aux supposées lois de l’Histoire.

Nous sommes ici en plein déterminisme, la liberté d’action de l’homme n’ayant d’autres choix que de s’inscrire dans une évolution qui le domine.

– Le marxisme. Karl Marx reprend la dialectique de Hegel à la laquelle il ajoute la lutte des espèces de Darwin. Il trouve une illustration de cette lutte des espèces dans l’exploitation des ouvriers par la bourgeoisie, notamment en Angleterre, d’où il élabore la théorie de la «lutte des classes» considérée comme le moteur de l’Histoire, ce qui confère une base scientifique au sens de l’Histoire. L’humanité serait en route vers un but (sans préciser qui a décidé de ce but), la société sans classes, où l’ordre règnera ans contrainte. L’homme acquiert la plénitude de sa nature dans la mesure où il se fait l’agent accélérateur de cette marche de l’Histoire (entendez, dans la mesure où il est révolutionnaire).

Nous sommes ici aussi en plein déterminisme, auquel s’ajoute, ce qui est dramatique, la haine comme seul lien entre les hommes. Il est aisé de comprendre, dans ce cas, pourquoi Pie XI a commandé le marxisme comme «intrinséquement pervers», dans son encyclique «Quadragesimo anno».

La chute de l’URSS à elle toute seule, et les tyrannies policières engendrées par la prise du pouvoir des soviets suffisent à inscrire en faux la théorie de Karl Marx et à démontrer par les faits que la haine des classes ne suffit ni à faire avancer l’histoire, ni à lexpliquer . Le prolétariat dans les sociétés occidentales n’est de plus jamais devenu une classe révolutionnaire, il s’est embourgeoisé. Le maoïsme, qui reprenait la théorie marxiste en utilisant lui, la classe cultivée et surtout la jeunesse comme moteur révolutionnaire, après les terribles exactions des gardes rouges et des Khmers rouges s’est lui aussi effondré.

Avec l’avènement du terrorisme islamique, l’Histoire semble vouloir retourner à ses bons vieux démons: les guerres d’agressions et les guerres religieuses!!

– Le matérialisme historique. Mépris de l’histoire événementielle pour expliquer l’Histoire par un déterminisme économique et géographique. Avec un déterminisme strict, Taine (1828-1893) estime que la race, le milieu géographique et l’instant X de l’évolution des mentalités suffisent à expliquer le développement des fonctions mentales et les faits historiques. C’est à lui que l’on doit, je crois, le fameux: «L’Angleterre est une île, vous savez tout de son histoire». Comme s’il n’existait pas d’autres iles aux histoires totalement différentes! D’autant que ce sont les hommes qui exploitent (ou n’exploitent pas) les richesses naturelles (La Palestine et Israël sont des déserts, l’une l’est restée, pas l’autre). Et les motivations morales dominent chez l’homme les motivations économiques: si les hommes ne considéraient que leur portefeuille, il n’y aurait jamais de guerres!

Le matérialisme historique peut apparaître en fait comme un canular, mais il est, avec le marxisme, à la base de la thématique actuelle de l’enseignement de l’Histoire dans le primaire et le secondaire.

De toutes ces conceptions de l’Histoire qui émaillent les deux siècles précédents, que reste-t-il aujourd’hui? Sont actuellement en présence:
– la vision marxiste, bien que démentie par l’Histoire précisément, dans sa vision dialectique, domine une bonne partie des mentalités contemporaines.
– la vision libérale (ou américaine), qui est en partie une reprise du positivisme historique d’Auguste Comte, et qui considère que l’histoire humaine évolue irrésistiblement vers la liberté et la démocratie.

Même si bon nombre de faits historiques démontrent le contraire de ces deux théories, leurs partisans estiment que la situation actuelle n’est qu’un accident dans la longue ascension de l’humanité vers son but. Il suffit d’évoquer ici la guerre en Irak entreprise par les Américains au nom de la marche de l’humanité vers la démocratie!!

De telles affirmations, seulement soutenues par une utopie, les politiques peuvent faire un redoutable moyen de domination. Avec le grand vent de l’Histoire, on rassure toutes les consciences, on peut justifier de nombreux crimes. «Le débat public, souligne Alain Besançon (Peut-on encore débattre en France?, 2001), fait constamment référence à l’Histoire. Les hommes de presse, de téléviusion, les polémistes, les gardiesn sévères de la bienséance intellectuelle et, tout en bas, les policiers de la pensée, cadrent leurs propos par rapport à des représentations du passé qui sont fausses. Que les vrais historiens savent fausses. Le débat public en France navigue en se repérant sur des blocs historiques massivement ignorés ou falsifiés».

Jean Sévillia renchérit dans son ouvrage qui vient de sortir , «Historiquement correct»: «L’historien part des faits: démélant les causes des conséquences, sa démarche est chronologique. Le politiquement correct, quand il puise ses images dans l’Histoire, n’a que faire de cette méthode. Au gré de ses slogans, il joue des époques et des lieux, ressuscitant un phénomène disparu ou projetant dans les siècles antérieurs une réalité contemporaine. Jugeant le passé au nom du présent, l’historiquement correct traque l’intolérance et le racisme au Moyen-Age, le sexisme et le capitalisme sous l’Ancien Régime, le fascisme au XIXè siècle. Que ces concepts ne signifient rien hors de leur contexte importe peu : médiatiquement, l’anachronisme est payant. Ce n’est pas le monde de la science, mais de la conscience; ce n’est pas le règne de la rigueur mais de la clameur; ce n’est pas la victoire de la critique, mais de la dialectique», constate-t-il.

«L’Histoire n’st plus qu’une affaire politique, voire idéologique. L’actualité ne manque de fournir les preuves de cette dévaluation de la connaissance historique. L’exigence de savoir fait place à l’obsession dénonciatrice. L’effet le plus déplorable de cette instrumentalisation de l’Histoire est qu’elle finit par nous dispenser de nous intéresser au passé, à la réalité historique. Nous nous contentons volontiers de nos jugements de valeur, rehaussés de rappels historiques plus ou moins fallacieux. La France passait pour une nation férue de sa propre histoire, et c’est un fait qu’elle a nourri parmi ses élites le goût de la référence historique. Aujourd’hui, l’Histoire n’est que trop souvent, pour les hommes politiques, le champ d’un investissement symbolique et idéologique», conlut Philippe Tesson (Le Figaro, 22 mai 2003).

Qu’est-ce en fait que l’Histoire?

D’où la nécessité impérieuse de savoir précisément ce qu’est l’Histoire. Le mot Hitsoire implique une inscription dans le temps: un commencement, un milieu ou un déroulement, une fin. Et un recommencement. L’homme est inscrit dans le temps: il naît, il vit, il meurt, et transmet à ses descendants à la fois sa mémoire individuelle et une mémoire collective.

La mémoire est une des facultés de l’intelligence humaine. L’homme puise dans la mémoire de ce qui est passé, autant dire dans l’histoire, à la fois son identité et une expérience collective qui lui permet d’orienter sa conduite dans le présent et de construire l’avenir.

Mais l’histoire est une mémoire critique, dans la mesure où n’est pas conservé la totalité de tout ce qui a existé dans le passé, mais seulement, ce qui est déjà considérable, ce qui a un moment X s’ajoute et modifie le moment précédent pour en faire le moment suivant.

Nous connaissons les faits du passé avec suffisamment de certitude pour pouvoir nous en nourrir; les grands faits demeurent qui nous laissent assez de certitude pour en tirer des leçons. «L’Histoire existe. On peut différer sur tel ou tel point mais, pour l’ensemble, les faits sont connus. Non seulement ils existent pour les historiens, mais ils existent aussi pour chacun d’entre nous, consciemment ou inconsciemment, et c’est là que nous rencontrons cette mémoire collective faite de leur présence latente en nous. Aucun homme ne vit sans souvenirs et aucun homme ne peut vraiment vivre sans les souvenirs de l’Histoire. Nous avons tous appris l’Histoire; nous l’avons oubliée. Mais elle est là; elle oriente nos jugements à chaque instant; elle forme notre identité; elle préside à la naissance et à la prise de conscience de nos valeurs» (Jacqueline de Romilly, in Le Figaro……..).

L’histoire est donc une connaissance des faits, un sens du réel et de l’homme.

Mais depuis le XVIIIe siècle, les conceptions de l’Histoire sont en fait une conception de ce qui n’a pas encore eu lieu, un sens de l’avenir plutôt qu’un sens de l’Histoire, une théorie a priori plutôt qu’un rappel exact des expériences et des faits du passé, d’où l’on pourrait éventuellement tirer des leçons, non pour un messianisme, mais pour une sagesse politique. Car aucun de ces théoriciens de l’Histoire ne s’est jamais vraiment posé la question de cette nature humaine dont ils prétendaient expliquer l’Histoire. «Le plus grand dérèglement de l’esprit est de voir les choses par ce que l’on veut qu’elles soient, et non parce que l’on a vu qu’elles étaient en effet», disait Bossuet.

Une philosophie de l’Histoire ne peut être tirée que de l’Histoire elle-même et vérifiée par l’ensemble de l’Histoire elle-même. Ce sont seulement les événements historiques, considérés dans leurs développements et confrontés les uns aux autres qui peuvent nous apprendre s’ils obéissent à une direction déterminée.

L’histoire n’est pas une science au sens strict du mot. Une science suppose une unité de mesure que l’Histoire ne possède pas. Une science suppose de plus la possibilité de vérifier une hypothèse par reproduction du même phénomène à partir des mêmes causes. Or il n’est jamais deux situations identiques dans l’Histoire et les résultantes ne sont jamais les mêmes, l’action individuelle entrant en ligne de compte dans une proportion déterminante. Elle n’est donc pas une science exacte.

Par contre, dans la mesure où l’Histoire s’efforce de ne retenir que les faits démontrés, et prend en compte la nature humaine qu’elle met en scène, dans des circonstances et des temps différents, elle permet par contre de dégager de grandes tendances, la répétition de situations non pas identiques ni déterminées, mais semblables et dont on peut dégager des leçons approximatives. (Exemple: l’histoire nous montre que la misère ne pousse pas les miséreux à la révolte, ils la supportent jusqu’à ce qu’un homme ou une mystique les arrache à leur torpeur. Les révolutions sont le fait de sociétés relativement riches.

On rentre ici dans le domaine de la morale. Par extension on peut considérer l’Histoire comme une science humaine, une connaissance de l’homme et de ses comportements, c’est-à-dire une science qui renvoie sur la nature de l’homme et non sur le déterminisme de contingences qui lui sont extérieures. A la manière d’un homme qui, connaissant son passé, ayant une expérience de la vie, s’appuie sur ces vérités pour en tirer des leçons morales orientant ses comportements à venir.

Qui fait l’Histoire?

Si l’Histoire n’est pas autogérée, qui la fait ? La réponse est pour ainsi dire inclue dans la définition que nous venons d’en donner. C’est la volonté humaine qui fait l’Histoire. Les faits enregistrés par l’Histoire ne sont que la résultante d’actions entreprises par un ou par des hommes. C’est au sein de l’Histoire que l’homme agit, dans le contexte de mille relations passées qui constituent pour lui une trame supportant son action à venir. C’est par rapport à ce passé que l’on pose «quelque chose» de nouveau, si peu que ce soit: confirmation, renforcement, contradiction, novation ou radicale volonté de changement.

La matière de l’Histoire est la résultante de la triple action que les hommes entreprennent:
– pour domestiquer la nature et la faire fructrifier, d’une part;
– vis-à-vis de leurs semblables, d’autre part, soit pour s’associer et travailler avec eux, soit pour les combattre;
– pour comprendre la raison de leur existence personnelle et collective. L’histoire des hommes est aussi l’histoire des relations de l’homme à Dieu.

Action vis-à-vis de la nature

Dieu a donné la terre à l’homme pour qu’il la mette en valeur et lui fasse porter du fruit, dit la Bible. De fait, une partie de l’histoire est celle du travail de l’homme pour aménager son environnement et faire rendre à la terre de quoi se nourrir, pour vaincre les catastrophes naturelles, pour raccourcir les distances, pour vaincre les maladies. Aujourd’hui l’homme a pour ainsi dire domestiquer la nature; il lutte à présent pour la protéger contre lui-même! C’est ici la volonté humaine de conservation qui est motrice, conservation de l’homme contre la nature et à présent conservation de la nature contre l’homme en certaines circonstances !

Action vis-à-vis de ses semblables

Relations des hommes entre eux qui peuvent être harmonieuses et fructueuses; mais aussi violentes et combattives lorsque s’exerce la volonté de domination. C’est ici que la notion de péché intervient dans l’Histoire, parce que la nature humaine est imparfaite. Prenons conscience que la vision dialectique marxiste de l’Histoire nous influence considérablement et nous fait expliquer l’histoire humaine comme un conflit permanent des hommes entre eux pour exercer leur volonté de puissance sur les autres. Ce qui n’est pas faux en bien des cas. Mais ce qui n’est pas unique, ni primordial.

L’histoire des hommes repose d’abord sur un vouloir vivre ensemble, sans lequel il n’y aurait aucune vie politique, ni sociale. Jean-Paul II l’a rappelé en ces termes magnifiques: «L’histoire de l’humanité est l’histoire du besoin d’aimer et d’être aimé»! L’histoire de la construction des nations, même si elle a souvent engendré des conflits avec les autres nations, ou des conflits internes, est d’abord l’histoire d’une volonté de vivre ensemble et d’aménager cette sociabilité en art de vivre. «L’histoire de l’humanité est autant, sinon plus, que celle des tensions entre les hommes, l’histoire des fidélités et des solidarités qui les unissent les uns aux autres», explique le Recteur Yves Durand.

Les relations de l’homme à Dieu

Quelques soient les époques, quelques soient les cultures, il y a dans l’homme la certitude que sa personne est sacrée. Les paléontologues considèrent que le squelette découvert est celui d’un être humain et non celui d’un singe aux traces d’enterrement et de cérémonie funéraire retrouvées autour. Les animaux n’enterrent pas leurs semblables parce qu’ils n’ont pas l’idée d’une possible survie.

L’ homme, même préhistorique, est à la recherche d’un sens à sa vie. Il porte en lui, créature finie, qui nait un jour et meurt des années après, la conscience de l’infini. Cette «quête du sens», entendez de la signification, est le dénominateur commun de toutes les cultures et de toutes les civilisations humaines. L’histoire nous montre qu’il est totalement étranger à l’homme de s’imaginer sortant de nulle part pour aller nulle part. La relation de l’homme à Dieu, quelles que soient ses formes, est inhérente à la nature humaine. Du point de vue du culte officiel rendu à Dieu par la cité, nous sommes la première société athée de toute l’histoire de l’humanité, c’est une des grandes leçons de l’Histoire, précisément.

Même les historiens athées ont cette quête du sens et se heurtant à une signification de l’Histoire qui conduirait à Dieu, ils lui ont substitué un «sens de l’Histoire» qui serait la direction d’un progrès indéfini.

Le mobile religieux apparaît au cours des siècles comme le premier moteur de l’action humaine. Les premiers monuments construits furent des temples et des sépultures pour l’éternité. Le prosélytisme religieux est à la source des grandes épopées politiques des sociétés monothéistes occidentales. Que l’on songe ici aux grandes invasions musulmanes, à la Reconquista espagnole, aux croisades, et à celle contre les Albigeois dans notre pays, à l’évangélisation de l’Amérique latine après sa découverte, et à celle de l’Afrique, «Allez et baptisez toutes les nations»… Difficile ici de trouver un autre «sens à l’histoire» que celui de la volonté, toutes classes confondues, de convertir les païens.

Comme en creux, à l’inverse, le combat contre la religion est aussi un mobile historique considérable: histoire politique en France de la IIIè République ne s’explique que dans cette perspective.

De nos jours, la volonté impérialiste de l’islamisme contraint nos sociétés athées à se positionner quant à la place de la foi dans la vie politique, question qu’elles avaient pourtant tenté d’élucider par la neutralité de l’Etat, relayant la foi dans la sphère privée. Le grand débat qui s’ouvre aujourd’hui, sur le plan politique, sur la laïcité républicaine face au prosélytisme religieux, montre que les motivations religieuses sont toujours capables d’orienter l’histoire de nos sociétés.

Une action individuelle ou collective

Cette volonté humaine qui fait l’Histoire peut être soit individuelle, soit collective. Dans les faits, elles ne peuvent être réellement opposées. Il faut bien voir que la volonté individuelle est souvent l’expression de la volonté collective.

Ainsi la volonté de Bonaparte de mettre fin aux désordres révolutionnaires traduisait-elle la tendance générale de la majorité des Français. C’est en même temps du fait de sa volonté et de son ambition personnelle que les élus révolutionnaires modérés se sont ralliés à lui, prenant ainsi pratiquement les moyens politiques d’arrêter la machine révolutionnaire. Nouvelle preuve qu’au-delà des mécanisme sociologiques, ce sont bien les hommes qui font l’Histoire. Quelques hommes suffire à déclencher les journées révolutionnaires de 89 et 90 qui renversèrent la monarchie; quelques hommes suffire à mettre fin au règne de la Terreur et au régime des assemblées subversives.

Dans la relation des faits concrets, on constate que presque toutes les grandes actions qui eurent des conséquences historiques considérables sont l’oeuvre d’une minorité énergique qui s’empare des leviers de commande. A titre d’exemples, c’est le cas pour la fondation de l’Empire romain par Auguste et de la monarchie française par Hugues Capet; c’est le cas d’Henri IV qui met fin aux désordres des guerres de religion, comme de Napoléon qui mit fin aux désordres révolutionnaires; plus près de nous encore, c’est le cas d’un Lénine en Russie, d’un Hitler en Allemagne, d’un Clemenceau ou d’un De Gaulle en France.

Ainsi les «causes profondes» des événements historiques ne deviennent-elles des causes profondes que si la volonté de quelques-uns assure l’existence de ces événements… ou s’y opposent. Version historique du proverbe américain: «Il n’existe pas de situations d’avenir, il existe des hommes d’avenir qui occupent des situations».

Ainsi 1789 aurait-il pu éclater deux siècles plus tôt après la mort d’Henri II: même faiblesse du pouvoir, même malaise économique, même existence de groupuscules séditieux (les protestants, le parti catholique), même contestation idéologique de la légitimité monarchique, et d’une certaine façon même naturalisme… Et pourtant la monarchie ne fut renversée qu’en 1789 parce qu’il n’y avait pas alors de Catherine de Médicis ni d’Henri IV pour s’y opposer.

Autant dire qu’il faut faire son deuil des situations dites «objectivement révolutionnaires». La révolution prolétarienne de Karl Marx aurait du éclater en Angleterre, ou même en Allemagne, mais pas en Russie.

Même si l’on peut constater l’existence de grandes tendances ou de grandes évolutions historiques, leur étude dans le concret montre qu’il y a l’action des hommes pour les faire naître et l’action d’autres hommes pour les faire déboucher sur des événements fondateurs.

Chaque époque porte en elle ses ferments de décomposition et ses ferments de renaissance. Il ne dépend que de l’action des hommes que les uns ou les autres aboutissent. Les mêmes alternatives s’offrent souvent à des époques ou à des sociétés différentes, et les résolvent de façon différente. Ainsi l’Empire romain a-t-il été cerné pendant des siècles par des peuples barbares plus pauvres, souvent nomades, non stabilisés par une organisation politique ou administrative, conséquences de l’arrivée de vagues succesives de déplacements migratoires; mais il faudra attendre la fin du Vè siècle et le repli sur la vie privée des élites (notamment chrétiennes) pour que ces barbares envahissent et finissent par détruire l’Empire.

Même dans le cas d’une agression extérieure, d’une occupation étrangère en l’absence de pouvoir à l’intérieur, l’issue n’est pas nécessairement mortelle; il n’est que de voir le redressement français, occupé par les Anglais, dirigé par le «soi-disant Dauphin» comme l’appelait sa propre mère, sous la seule impulsion d’une jeune fille de 20 ans, en la personne de Jeanne d’Arc (si Dieu l’a appelée, il n’a jamais fait de miracles militaires pour aider son action).

Pour subvenir à ses besoins matériels et spirituels, assurer sa pérennité, transmettre sa conception du monde et de lui-même, l’homme est donc l’élément moteur de sa propre histoire.

La place de l’Histoire dans notre travail

Ce sont les hommes qui font l’Histoire, ce qui a pour conséquence immédiate que c’est à nous de faire la nôtre. Puisque nous avons «la chance» de vivre en démocratie, il nous faut bien comprendre qu’il revient à chaque citoyen, et surtout bien sûr aux plus conscients et engagés que nous devons être en tant que chrétiens, d’assurer l’enrichissement et la transmission de cette patrie que nous avons reçue gratuitement à notre naissance et qui, pour une grande partie, nous a faits ce que nous sommes aujourd’hui.

Si nous ne mourons pas de faim, si nous bénéficions d’un grand confort de vie, si nous bénéficions d’une totale liberté de pensée et d’expression, si nous ne sommes pas gouvernés par une police politique qui menace les dissidents de prison et de goulag, si notre réflexion personnelle est enrichie de tous les trésors d’une culture basée sur le respect de la liberté et de la dignité de l’être humain, si nous avons la certitude que, si Dieu existe, il doit être attentif personnellement à chacune de ses créatures, qu’il doit être un dieu d’amour et de pardon, nous le devons d’abord à notre filiation avec une certaine patrie, qui est la France.

D’où l’obligation de bien connaître notre patrie, pour bien en vivre, d’où l’obligation non moins impérieuse de la transmettre aux générations futures.

La connaissance de son contenu est essentielle, et c’est notre culture.

Mais la connaissance de son histoire est tout aussi essentielle car elle dégage un certain savoir-faire, des moeurs, un art du comportement, notamment en matière sociale et politique, une certaine manière française de vivre et d’envisager la vie, l’exception française en quelque sorte, qui façonne aussi bien notre personnalité individuelle que notre personnalité collective.

Dans le travail entrepris par le Centre, de former les cadres politiques, sociaux et culturels capables par leur efficacité dans l’action de construire «la civilisation de l’amour» ainsi que nous y invite Jean-Paul II, et toute l’Eglise avant lui, il est évident que nous avons besoin de l’Histoire non seulement pour son contenu, mais pour les leçons de comportement qu’elle donne pour notre action de laïcs engagés dans la cité.

D’ailleurs, au départ de notre oeuvre, il a plus de 50 ans, à côté de la formation à l’action, et de la formation doctrinale, Jean Ousset avait prévu de faire une formation par l’Histoire. Tâche immense, puisqu’avant de comprendre les enseignements que nous donne l’Histoire, il est nécessaire d’en connaître un minimum de faits et de circonstances, en eux-mêmes et dans leurs relations les uns avec les autres.

Pour des raisons bêtement financières et de temps, la formation doctrinale fut préférée à la formation par l’Histoire. A tort sans doute, puisque Jean Ousset passa un temps considérable à déplorer le tour d’esprit «magnétophones à doctrine» que la seule formation doctrinale avait donnée à trop de nos amis.

Reste que nombres d’articles et de références historiques ont émaillé l’ensemble de la formation donnée par la maison, notamment à travers la revue «Permanences». Et un cycle de formation par l’Histoire demeure dans nos projets.

De plus, par l’intermédiaire de la formation culturelle, l’Histoire retrouve droit de cité, notamment dans le parcours «apprendre à voir par l’architecture» dont les très nombreuses descriptions apologétiques renvoient immédiatement à une nécessaire argumentation historique.

La connaissance de l’Histoire éduque notre savoir agir

1 – elle vérifie la doctrine dans les faits. Nous le savions : il ne saurait exister de contradiction entre l’enseignement de l’Eglise, celui de la droite raison éclairée par la foi, et l’expérience vécue par les hommes dont l’Histoire est la mémoire; sinon Dieu se serait trompé, nous aurait trompés et ne serait donc pas Dieu ! Mais une chose est de le savoir, une autre de le constater, et surtout de le faire constater par les autres ! Ceci est d’autant plus capital que nos contemporains, qui se disent pourtant très pragmatiques, ont la facheuse tendance de ne raisonner que sur des idées. Les événements actuels à propos de la réforme des retraites nous en fournissent un nouvel exemple. D’où l’intérêt de pouvoir montrer que ce que nous avançons en principe, se vérifie dans les faits, à travers les époques, et à travers les sociétés.

D’où l’intérêt à l’inverse d’être capables de savoir dégager à travers la constatation des faits historiques la vérité du Bon Dieu qui se trouve cachée derrière. Car l’histoire nous entraîne à la découverte d’un ordre du monde voulu par Dieu. Exemple de la famille ou du principe de subsidiarité.

2 – elle nous permet d’acquérir un sens plus harmonieux, plus pratique, plus réaliste, non seulement des vérités à défendre, mais de la meilleure façon d’y parvenir et surtout de les vulgariser, en montrant leurs fruits dans la vie des hommes.

Ici, il nous faut savoir exalter les bienfaits de notre civilisation chrétienne, montrer que même ce progrès que ses adversaires lui objecte est sorti d’elle et d’elle seule ; prenez l’exemple de l’invention de la caravelle en occident et de celle de la jonque en extrème-orient: la première a permis de traverser l’Atlantique et de découvrir l’Amérique, la seconde n’est jamais sortie de la mer de Chine…

Il nous faut savoir faire revivre «en images» les hauts faits et les bienfaits pour l’humanité entière de notre civilisation et pour cela savoir nous transformer en «conteurs», et avoir suffisamment de familiarité avec notre histoire pour en parler avec l’abondance du coeur pour donner de la crédibilité, expliquer, justifier nos propos plus doctrinaux, qui apparaîtront alors non comme un placage a priori mais comme une conclusion de bon sens.

3 – Troisième leçon fondamentale: les schématisations historiques, artificiellement créées pour accréditer la thèse d’une descrecendo de la foi et un avènement de la raison et de la démocratie, ne résistent pas au regard des faits.

Prenons le Moyen-Age, période de foi et donc d’obscurantisme. Mais quel moyen-âge ? Celui de Charlemagne ou celui de Jeanne d’Arc (600 ans les séparent). Période de foi s’il en fut, il fut aussi période de toutes les hérésies, sérieusement charpentées sur le plan théologique, aussi bien religieuses que sociales, période chrétienne certes, mais pas de soumission aveugle au pouvoir de l’Eglise puisqu’on y voit l’inscription dans l’ordre politique de la distinction des pouvoirs; période même d’insoumission des hommes du temporel aux clercs: ainsi la lettre des pourtant très chrétiens barons de saint Louis qui ferait palir de jalousie les plus féroces anti-cléricaux: «Nous tous, grands du Royaume, qui réfléchissons avec attention que le royaume a été acquis, non par ledroit écrit ni par l’arrogance des clercs mais par la sueur des guerriers, nous statuons par le présent décret que les clercs soient ramenés à l’état de l’Eglise primitive, qu’ils vivent dans la contemplation, tandis que nous mènerons, comme il convient, une vie active en attendant que nos clercs fassent renaître les miracles dont le siècle est depuis longtemps privé»…

Prenons la Renaissance, période soit-disant de naturalisme déferlant. Mais elle fut aussi la période des plus grandes oeuvres d’apologétique chrétienne: fresque de Michel-Ange, de Raphaël qui manifeste dans les oeuvres la synthèse thomiste de l’intelligence et de la foi, etc…

4 – En corollaire, puisque l’Histoire est effectivement à chacune de ses époques un incroyable imbroglio, cette constatation est pour nous une extraordinaire leçon d’espérance, ce dont nous avons bien besoin aujourd’hui. D’abord en constatant que précisément les désordres de notre époque ont toujours existé, ce qui les relativise; ensuite en montrant qu’au milieu de ces innombrables forces contradictoires, c’est la volonté des hommes, souvent de quelques hommes, la volonté des plus courageux, des plus habiles, des plus déterminés qui l’a emporté… autant dire qu’il ne nous reste plus qu’à nous relever les manches et nous mettre au travail au lieu de nous prendre pour la génération la plus mal servie de toute l’histoire!!!

5 – elle nous oblige au respect des faits, elle nous enseigne le sens du réel, et nous permet de découvrir l’intelligible dans le sensible: ce que je pense est-il conforme à ce que l’étude des faits m’enseigne ? Si les «historiens» du XVIIIè, du XIXè et du XXè siècles avaient eu l’honnêteté intellectuelle de faire cette démarche, ils auraient constaté que leurs théories étaient contredite par les leçons de l’histoire. Il s’agit ici d’une véritable éducation, ou rééducation philosophique de l’intelligence.

6 – elle nous confère enfin une certaine humilité en nous replaçant dans la chaîne des générations; héritiers insolvables, nous devons être éducateurs attentifs.

En conclusion : le christianisme est une Histoire qui nous éduque

Nous venons d’envisager tous les enseignements qui se dégagent de l’Histoire pour la plus grande fécondité de notre travail.

L’Histoire est de plus une éducatrice de notre foi. L’un des enseignement les plus féconds qui se dégagent de la connaissance historique, est que le christianisme, bien avant d’être un enseignement est une histoire. L’Eglise est aussi bien une histoire à connaître, à méditer, qu’une doctrine à apprendre. D’ailleurs l’explicitation de sa doctrine théologique s’est faite au fur et à mesure des hérésies à réfuter; de même pour sa doctrine sociale qui n’est clairement exprimer qu’à partir du moment où la société professe des systèmes idéologiques contraires à l’Evangile. La construction de la chrétienté ne s’est appuyer que sur les dix commandements et les Evangiles; il faudra attendre le XIIIè siècle pour que Saint Thomas d’Aquin fasse la synthèse de la philosophie naturelle avec la foi.

Ce qui l’inscrit immédiatement, non au royaume des idées, mais incarné dans la vie des hommes. Le «dieu des chrétiens» est le seul à être venu visiter la terre.

Il est même très scrupuleusement inscrit dans l’histoire des hommes: «En ce temps-là, Quirinius étant gouverneur de Syrie…, il sortit un édit de César-Auguste…». Et plus loin: «L’an 15 du gouvernement de Tibère-César, Ponce Pilate étant gouverneur de Judée, Hérode tétrarque de Galilée…». Dans le Credo lui-même, qui atteste de la foi catholique, il est fait mention de l’inscription de Notre-Seigneur dans l’histoire: «qui a souffert sous Ponce-Pilate».

Il fut inscrit dans le temps des hommes, qui comptent dorénavant leurs siècles avant et après Lui, parce que son Eglise, qui comme lui allait assumer la marche de l’humanité vers le salut, est inscrite dans le temps.

Et l’histoire de son Eglise confirme, dans les faits, la vérité et la nature du message de Notre-Seigneur, message de salut adressé non pas aux purs et aux saints mais aux pauvres et aux pécheurs: à regarder l’histoire de l’Eglise il est aisé de constater qu’elle n’est pas une assemblée de saints, mais une assemblée de pauvres types. Mais de pauvres types qui, en suivant tant bien que mal le message de l’Evangile, ont été capables au strict plan temporel de construire une civilisation humaine. Il n’est que de voir tout ce que très concrètement, et en seuls termes de bienfaits humains, l’histoire des hommes doit à la présence sur cette terre de l’Eglise de Jésus-Christ:

«Eglise submergée par les béquillards, les «aveugles», les «mendiants», les simulateurs dont parlait Bernanos. Mais Eglise, source de sainteté dans la vie privée, et source de civilisation, d’ordre et de paix dans la vie publique.

L’Eglise, mère des libérateurs d’esclaves. Mère institutrice des peuples barbares. Mère des moines défricheurs, agriculteurs, bâtisseurs et éducateurs.

L’Eglise, mère des cités refuge du Moyen-Age, mère des hopitaux et des orphelinats. L’Eglise inventeur des droits de l’homme.

L’Eglise, mère du respect de la femme et de l’honneur familial. Mère de l’esprit chevaleresque, mère des seules mesures qui firent reculer la guerre et en humanisèrent les moeurs.

L’Eglise, mère des écoles répandues partout et pour tous. Mère des universités. Mère de ces docteurs dont Condorcet lui-même fut contraint de reconnaître qu’on leur doit toutes les notions essentielles de la physique et de l’épistémologie. L’Eglise qui reste seule à professer encore aujourd’hui l’objectivité de la connaissance intellectuelle contre l’agnosticisme plus ou moins complet de l’idéalisme, du sensualisme, du positivisme, etc…

L’Eglise, mère des plus nobles figures de souverains que le monde ait jamais connues. L’Eglise, mère des encycliques sociales, protectrice des droits de la personne contre les totalitarismes modernes. Mère protectrice des corps intermédiaires. Mère protectrice des sources de la vie contre le néo-malthusianisme, l’avortement, la stérilisation, l’euthanasie.

L’Eglise, mère protectrice des arts (et je dirais le plus grand mécène que ceux-ci aient jamais connu). Mère du chant grégorien, mère de nos basiliques et de nos cathédrales.

L’Eglise, mère des saints, des apôtres et des martyrs (et je dirais, les plus nombreux que le monde ait jamais comptés).

Pour une troupe de «béquillards», «d’aveugles», de «mendiants», de «simulateurs»… qui dit mieux?

Mieux par la constance et la durée?

Mieux par l’universalité des réalisations?

Mieux par la qualité, l’héroïcité des services rendus?».

D’où la nécessité pour les chrétiens d’étudier et de méditer ce que fut l’histoire de l’Eglise, ce qu’elle a traversé, surmonté et subi. De connaître ce que Dieu lui a fait vivre comme crises, épreuves, scandales, humiliations, écrasements, mais aussi ce qu’elle a connu de splendeurs, de sainteté, de sagesse, «mère et maîtresse des hommes», «experte en humanité», de connaître à travers les siècles sa capacité à éduquer les hommes afin qu’ils puissent engendrer, aujourd’hui encore, la plus belle des civilisations qui soient sous le ciel.

Share This