Sélectionner une page

La question avait commencé à se poser au moment de la révolution iranienne déclenchée par l’ayatollah Khomeyni, en 1979; elle a resurgi avec les attentats anti-américains du 11 septembre 2001 et la découverte de réseaux terroristes, actifs ou dormants, plus ou moins liés à Al-Qaïda, le mouvement islamiste d’Oussama Ben Laden, et disséminés à travers tout le continent européen.

L’impossibilité pour l’Eglise de condamner l’Islam

En fait, la question de l’Islam semble, à bien des égards, plus complexe que celle du communisme, essentiellement parce qu’il est à la fois religion et projet de société et qu’il est très difficile de dénouer ces deux aspects l’un de l’autre.



Une sujétion choisie

A l’exception de ceux – les cadres, soit une minorité -, qui l’avaient imaginé, qui l’imposaient et qui en tiraient profit, le communisme était subi (et l’est encore en certains pays non-européens) par des millions de personnes non consentantes. Pour ces populations, il s’agit donc d’une contrainte extérieure. Tandis que, dans l’Islam, il y a Dieu et l’âme est concernée.

De même, l’Islam a façonné une authentique culture. Cela change tout. Des millions de musulmans vivent leur Islam dans la quiétude, sans se sentir victimes d’un système qui serait par nature oppresseur. Et lorsqu’ils sont soumis à une dictature de type islamiste ou aux violences de partis intégristes, ils y voient des dérives, certes inacceptables contre lesquelles certains luttent avec courage, mais qu’ils n’imputent pas à l’Islam en tant que tel.

Comment pourrait-il en être autrement dès lors que, pour les musulmans, l’Islam est la vraie religion, révélée par Dieu en un Livre, le Coran, qui est, selon eux, Parole divine incréée et immuable [[Cf. Coran 9, 33 : « C’est lui [Dieu] qui a envoyé son Prophète avec la Direction et la Religion vraie pour la faire prévaloir sur toute autre religion, en dépit des polythéistes ».]] ?


Les repentis de l’Islam

Seuls des musulmans ayant renoncé à leur croyance et à leurs traditions s’en prennent parfois à elles, comme l’a fait, voici quelques années, Ibn Warraq, Pakistanais devenu « voltairien », selon sa propre confession, dans un livre aux forts accents polémiques visant aussi la foi chrétienne [[« Pourquoi je ne suis pas musulman », Ed. L’Age d’Homme, 1999.]].

A cet égard, il convient de distinguer l’attitude d’anciens musulmans qui ont fait le choix de l’athéisme de celle d’anciens musulmans qui se sont convertis au christianisme. Les témoignages de ces derniers, lorsqu’ils les publient, consistent généralement à décrire tout ce que leur a apporté la découverte d’un Dieu-Amour révélé en et par Jésus-Christ ainsi que tout ce qu’ils ont eu éventuellement à souffrir de la part de leurs coreligionnaires pour leur conversion, mais ils le font sans haine et sans dérision, voire en reconnaissant ce que l’Islam a pu leur apporter sur le plan spirituel et en invitant leurs lecteurs à comprendre de l’intérieur la foi islamique [[Cf. Charles Molette, « La Vérité où je la trouve », Mulla-Zadé, « une conscience d’homme dans la lumière de Maurice Blondel », Téqui, 1988; Jean-Mohammed Abdeljalil, « L’islam et nous », Ed. du Cerf, 1991; Jean-Marie Gaudeul, « Appelés par le Christ, ils viennent de l’islam », Cerf, 1991; Nahed Metwalli, « Ma rencontre avec le Christ », F.X. de Guibert, 1994; Mohamed-Christophe Bibb, « Un Algérien pas très catholique », Cerf, 1999; Salimatou Kpli, « Marie-Sarah, l’appel de Jésus », F. X. de Guibert, 2001.]].



La délicate position de l’Eglise

On voit que, pour les chrétiens, il est impossible d’envisager avec l’Islam une approche calquée sur celle qui s’impose avec les systèmes athées. Si l’Eglise a le devoir de dénoncer les pratiques qui, dans l’Islam, relèvent de l’idéologie (entraves à la liberté de conscience et de pensée, discriminations envers les minorités), elle ne se sent pas autorisée à porter sur ce monothéisme un jugement de condamnation définitif et solennel comme elle a pu le faire naguère avec le communisme (et le nazisme), à cause précisément de sa dimension spirituelle et culturelle.

Bien plus, lors du Concile Vatican II, l’Eglise a recherché tout ce qui, dans la religion islamique, pouvait constituer des semina Verbi (« semences du Verbe ») pour encourager les catholiques à regarder les musulmans avec « estime », conformément aux enseignements de l’Evangile [[Déclaration « Nostra Aetate » (1965) sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes, n° 3.Cf. ]].

Une religion séduisante parce que simplificatrice

Cela dit, quel est cet Islam qui fait désormais partie du paysage européen ? Selon une estimation de 2001, l’Europe compte environ 52 millions de musulmans, répartis à peu près par moitié entre l’Ouest et l’Est (Russie comprise) sur environ 750 millions d’habitants. Dans leur ensemble, ces musulmans ne vivent pas en marge de la communauté islamique mondiale, la oumma. Ils se sentent peu ou prou concernés par son évolution. Or, elle se développe et s’affirme de bien des manières (démographique, sociale, politique, économique, religieuse) qui révèlent des forces intrinsèques et attestent d’un dynamisme impressionnant.

Mais, en même temps, le monde musulman se débat dans une crise profonde qui révèle ses faiblesses, en particulier son incapacité à trouver en lui-même les moyens de son développement et à assurer à ses membres un plein épanouissement personnel. Cette situation paradoxale doit être prise en compte dans toute réflexion sur l’Islam contemporain et son rapport au reste du monde.



Le Coran, livre intouchable

L’Islam tire sa force, avant tout, de la nature et du contenu de sa foi ainsi que des certitudes qui en résultent. Le monothéisme islamique est d’une grande simplicité, que traduit bien sa profession de foi : « Il n’y a de dieu que Dieu et Mahomet est son envoyé « . C’est une croyance qui repose sur une évidence venue d’En-Haut à travers le Coran, qui s’impose à l’homme, ne laisse place ni à l’interrogation ni au doute et n’ouvre pas la voie à la recherche théologique.

On sous-estime trop, dans les milieux chrétiens habitués à disséquer les Ecritures, prompts à aménager le credo et la morale, voire à contester l’enseignement de l’Eglise, la prégnance extraordinaire du Coran sur les fidèles de l’Islam. Ceux-ci vouent à leur Livre saint un culte tel qu’il rend pratiquement impensable l’exégèse au sens où on l’entend dans le christianisme, c’est-à-dire en recourant à la méthode historico-critique.

Cela paraît normal puisque, par analogie, on peut dire qu’en Islam, la Parole de Dieu faite Livre, le Coran, est un événement qui est analogue à l’Incarnation du Verbe en Jésus-Christ pour les chrétiens. « Appliquer cette méthode à la Parole incréée dont le mushaf (corpus coranique) est la transcription sans défaut n’aurait pour eux [les musulmans] pas plus de sens que n’en aurait, pour un catholique, l’analyse physico-chimique d’une hostie consacrée en vue de démontrer la Présence réelle », écrit justement Michel Chodkiewicz [[« Les musulmans et la Parole de Dieu », in « Revue de l’histoire des religions », n° 218, janvier 2001, pp. 13-31.


Une morale ajustable

Par ailleurs, ses normes morales rendent la religion islamique aisée à pratiquer parce qu’en raison de son statut de « communauté de juste milieu » (Coran 2, 143), elle se contente d’être ajustée aux capacités naturelles de l’homme. Les commandements du Coran n’ont pas le caractère absolu du Décalogue, encore moins celui des Béatitudes de l’Evangile. Des exceptions ou des atténuations sont toujours possibles. Cela se vérifie en ce qui concerne le respect de la vie. Le meurtre par vengeance est autorisé en vertu de la loi du talion (Coran 17, 33); tuer les infidèles ou les musulmans impies peut être un devoir dans le cadre du djihâd (Coran 9, 29; 9, 5; 9, 36, etc.); l’avortement est permis dans certains cas, en particulier lors d’une grossesse illégitime, l’honneur de la famille passant alors avant la vie de l’enfant à naître.

Quoi qu’il en soit, le mal n’apparaît vraiment comme tel que lorsqu’il constitue une violation de la Loi islamique (la charia). Le mariage musulman comporte lui aussi des facilités, telles que la permission polygamique (Coran 4, 3) et la répudiation (Coran 2, 226-232). Ce qu’il faut retenir c’est que le Dieu du Coran n’invite pas au dépassement de soi, comme le fait Jésus-Christ dans son enseignement lorsqu’Il dit à ses disciples : « Vous donc, soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48).

De surcroît, l’Islam procure une réelle sécurité spirituelle à ses fidèles. En effet, malgré certaines apparences, c’est une religion facile, qui semble contenir le minimum capable de satisfaire l’essentiel des besoins religieux de l’homme. Dans l’Islam, les exigences sont plus extérieures qu’intérieures. Il suffit en principe, pour gagner le Paradis, d’observer les prescriptions coraniques, notamment les cinq piliers : la profession de foi, la prière rituelle (cinq fois par jour), le jeûne du Ramadan, l’aumône légale et le pèlerinage à La Mecque (au moins une fois dans la vie, sauf exemptions prévues). La fidélité à ces aspects contraignants constitue donc aussi une garantie pour l’Au-delà.

En quoi l’Islam est-il une menace ?



Le refus de la laïcité

Il faut ajouter que l’Islam a su résister à la désacralisation de la vie et à la privatisation de la foi. Tous les actes humains, depuis ceux qui accompagnent les grandes étapes de l’existence jusqu’aux plus insignifiants du quotidien, sont placés visiblement sous le signe de Dieu. De même, la société islamique est organisée selon des modalités voulues par Dieu. Sans être obligatoirement théocratique (cas de l’Arabie Séoudite ou de l’Iran de Khomeyni), l’Etat musulman ne peut être que confessionnel. La laïcité, concept étranger à l’Islam, est souvent assimilée à l’athéisme.

Face à un Occident sécularisé et matérialiste, qui a perdu le sens de la Transcendance divine, le monde musulman affirme donc sans complexe sa dimension religieuse. Le record de participation au grand pèlerinage, en cette année qui suit les attentats du 11 septembre (près de deux millions de musulmans), répond sans doute tout autant à une authentique démarche spirituelle qu’à une volonté d’affirmation identitaire. Le rendez-vous mecquois est d’ailleurs pour beaucoup de musulmans venus de tous les continents l’occasion de faire l’expérience concrète de l’universalité de la oumma.



La certitude de la supériorité de l’oumma

Au-delà des divisions politiques qui affaiblissent le monde musulman, la fraternité islamique, qui se traduit par une cohésion manifestée lors de certaines dates du calendrier religieux (ceci est valable, bien que dans une moindre mesure à cause de sa dimension locale, pour le Ramadan, toujours vécu en communauté), renvoie l’image d’une portion d’humanité forte de ses convictions, fière de son appartenance à « la meilleure des communautés suscitée pour les hommes », selon ce que Dieu dit dans le Coran (3, 110) et donc peu encline à l’autocritique sur ses actions passées et présentes.

Cette communauté « sait » de science coranique que l’Islam, destiné à l’humanité entière, triomphera au moment voulu par Dieu (34, 28-30). Certitude quant au résultat, incertitude quant à la date : si le musulman se sent ainsi invité à la patience (vertu éminente dans l’Islam), il ne s’en considère pas moins comme investi du devoir de tout faire pour hâter l’islamisation du monde. Aussi la oumma est-elle organisée à l’intérieur d’un cadre socio-juridique conçu de façon à la protéger de toute « corruption » et à assurer sa croissance numérique.



Les mariages islamo-chrétiens, voie de propagation de l’Islam.

C’est ainsi qu’il faut comprendre l’interdiction coranique faite à une musulmane d’épouser un non-musulman, sauf si ce dernier embrasse l’Islam (2, 221), tandis que rien n’empêche le mariage d’un musulman avec une non-musulmane, celle-ci pouvant même, en principe, conserver sa religion. Mais, dans ce cas, elle ne peut pas hériter de son mari, droit alors réservé aux enfants qui sont automatiquement musulmans étant donné qu’en Islam la religion se transmet par le père. Même la Tunisie, pourtant à l’avant-garde du monde arabe pour ce qui concerne l’amélioration du statut de la femme, n’a pas supprimé cette interprétation stricte du Coran. Il s’agit là d’une pratique doublement avantageuse pour l’Islam puisqu’elle favorise l’accroissement du nombre de ses fidèles et leur enrichissement.

Si, en Europe, l’épouse chrétienne d’un musulman ne peut pas être lésée en matière d’héritage, en revanche, laïcité oblige, aucune loi n’interdit à son mari d’imposer sa religion aux enfants du couple. De même l’Eglise, en vertu du respect de la liberté religieuse, ne dispose d’aucun moyen efficace d’empêcher l’un de ses fidèles de devenir musulman pour se marier. Il est donc certain que l’augmentation du nombre d’unions matrimoniales islamo-chrétiennes constitue un facteur non négligeable de progression de l’Islam sur le Vieux Continent.



L’impossibilité d’abjurer

Le même souci d’assurer la pérennité de la oumma explique l’impossibilité juridique et sociologique, pour un musulman, de renoncer à l’Islam. Malgré le verset coranique qui proclame « Pas de contrainte en religion » (2, 256), il ne peut pas, formellement tout au moins – par le baptême chrétien par exemple -, opter pour une autre religion.

Des sanctions pénales et civiles s’appliquent à celui qui se rend coupable du délit de ridda, c’est-à-dire qui trahit sa communauté et apostasie sa foi. On sait qu’il peut encourir la peine de mort, non pas en vertu d’un énoncé du Coran mais en vertu d’une parole de Mahomet qui aurait dit : « Celui qui quitte la religion [l’islam], tuez-le ». Or, les hadith-s (faits et paroles du prophète de l’Islam) font partie de la Tradition (Sunna), laquelle a une valeur équivalente au Coran en tant que fondement du droit.

Cette sanction n’est pas inscrite dans tous les codes des pays ayant l’Islam comme religion d’Etat, mais elle demeure ancrée dans les mentalités, si bien qu’en général l’auteur du meurtre d’un apostat ne sera pas poursuivi en justice.



La violence,moyen de prosélytisme

Quant à la propagation de l’Islam, elle peut se faire par des moyens pacifiques, comme l’appel (dawa) et la persuasion, le financement de mosquées et de centres culturels (de ce point de vue, l’argent du pétrole est considéré comme une bénédiction divine) ou la démographie.

La polygamie sert cet objectif, mais la natalité est aussi favorisée par l’attitude spirituelle des musulmans : enclins à se soumettre à la volonté de Dieu et à Lui faire confiance, ils se posent moins que les chrétiens d’aujourd’hui la question de savoir s’ils pourront pourvoir aux besoins d’une famille nombreuse. En outre, plus la femme est mère de garçons, plus elle est respectée.

Mais, par ailleurs, le recours aux armes est permis dès lors qu’il vise l’extension du règne de l’Islam. Tel est le but du djihâd dans sa définition coranique, obligation de communauté à laquelle le vrai croyant ne saurait se soustraire et qui n’a pas besoin de l’ordre explicite d’une autorité humaine constituée (cf. supra, pp.6-8).

Cette conception de la oumma qui fait de ses membres des hommes et des femmes de devoirs explique les réticences du monde musulman envers la doctrine des droits de l’homme et des libertés individuelles.

Réformer l’Islam

Pourtant, certains de ses aspects sont actuellement remis en question par des intellectuels musulmans qui œuvrent en faveur d’un aggiornamento de l’Islam. Celui-ci doit passer par une relecture (ijtihâd) des textes sacrés quasiment interdite depuis le Xème siècle. Si dans certains pays (l’Egypte, par exemple [[La psychiatre Nawal Saadaoui, auteur de « La face cachée d’Eve » (éd. des Femmes, 1982), est actuellement poursuivie en justice par des islamistes pour apostasie à cause de son combat en faveur de l’égalité entre hommes et femmes.]]), ils se heurtent aux entraves mises à la liberté intellectuelle, tel n’est pas le cas partout.



Des intellectuels éclairés…

Ainsi, en Tunisie, un mouvement dans ce sens a vu le jour autour des professeurs Mohamed Talbi et Mohamed Charfi dont les travaux sont édités en France[[« Plaidoyer pour un Islam moderne », DDB, 1998 et « Islam et liberté, le malentendu historique]]) . Tous deux délégitiment le djihâd militaire et les discriminations contre les femmes et les non musulmans; ils prônent aussi le respect de la liberté de conscience et une éducation dans ce sens dès la petite école. Pour justifier cette interprétation, Charfi s’attache à distinguer, dans le Coran, entre « l’éternel et le circonstanciel ».

Ces penseurs ne vont pas toutefois jusqu’à promouvoir une exégèse scientifique. Dans les pays musulmans, celle-ci demeure impossible. Pour avoir osé plaider en sa faveur, l’universitaire égyptien Nasr Abouzeid, a été condamné comme apostat par la Cour de Cassation (1996) et a dû s’exiler aux Pays-Bas [[Cf. « Critique du discours religieux », Sindbad, 1999.]]. Et c’est à Paris, où il réside, que le chercheur tunisien Mondher Sfar a publié récemment un ouvrage intitulé « Le Coran est-il authentique? » [[Ed. Sfar, 2000, diffusion Le Cerf.]]. L’auteur ne démontre pas la fausseté du Livre saint des musulmans ; il s’interroge sur les diverses influences qu’il a subies (linguistiques, culturelles et religieuses), ce qui ouvre la réflexion sur son caractère révélé ou inspiré, divin et humain tout à la fois.

On le voit, l’Europe offre à ses résidents musulmans les conditions propices à la réflexion et à la proposition de réformes qui pourraient permettre à l’Islam de s’insérer dans le temps présent. Parmi les voix qui, en France, œuvrent dans ce sens, citons Soheib Bencheikh, « mufti » de Marseille, et son frère Ghaleb, responsable de l’émission dominicale sur l’Islam à France 2. Le premier a soutenu une thèse universitaire tendant à montrer la compatibilité de l’Islam avec la laïcité [[« Marianne et le Prophète », Grasset, 1998.]], tandis que le second privilégie une lecture spirituelle et intériorisée de l’Islam [[« Alors, c’est quoi l’Islam ? », Presses de la Renaissance, 2001.]].

Quant à Abdelwahab Meddeb, animateur de l’émission « Culture d’Islam » sur France-Culture, il préconise, au terme d’un diagnostic approfondi de la « maladie » qui frappe le monde musulman contemporain, sa modernisation par l’imitation du modèle occidental [[« La maladie de l’Islam », Le Seuil, 2002. Voir notre analyse, en page 39.]].



… mais isolés

Ces intellectuels sont-ils suivis par leurs coreligionnaires ? Leurs propos semblent avoir du mal à sortir d’un cercle restreint, occidentalisé et habitué au dialogue interreligieux. L’Islam n’ayant pas d’autorité magistérielle, ils s’expriment sans réelle représentativité et n’ont que peu de prise sur la base.

La jeunesse musulmane, proie des intégristes
Les premières générations d’immigrés, qui pratiquent souvent un Islam tranquille, sont peu concernées par ces débats d’idées, tandis que chez les jeunes la tendance serait plutôt à une réislamisation dogmatique et militante qui se manifeste par une affirmation identitaire et un rejet du modèle occidental, considéré comme décadent et amoral. Le port du hidjab (foulard) par les filles et les actes de délinquance commis par tant de jeunes musulmans en sont les signes les plus visibles.

Cette conception fondamentaliste est promue avec un zèle non dénué d’habileté par Tariq et Hani Ramadan, petits-fils de Hassan el-Banna -fondateur du mouvement intégriste des Frères musulmans[[Ce mouvement lutte pour l’instauration d’un ordre socio-politique calqué sur le Coran et la Sunna (Tradition) qui passe par le rejet de toute influence occidentale. Sa doctrine inspire de nombreux mouvements islamistes actuels.Expression du cardinal Biffi, archevêque de Bologne, au séminaire de la Fondation Migrants, le 30 septembre 2000.]] (1928)- et animateurs du centre islamique de Genève. Depuis une dizaine d’années, grâce à un réseau associatif efficace, l’un des deux, Tariq, passe de ville en ville pour confier à la jeunesse musulmane d’Europe une mission, celle de donner aux sociétés matérialistes et déchristianisées une âme, musulmane bien entendu. Les éléments idéologiques et religieux sur lesquels repose la force de l’Islam dans son aire traditionnelle, négligés, refoulés ou parfois rejetés par les premiers musulmans venus vivre en Europe, font l’objet d’une réappropriation par leurs enfants qui sont pourtant nés dans un milieu non islamique.

Que faut-il en conclure, sinon que cette force resurgit dans un contexte d’affaiblissement spirituel, moral et politique, et qu’elle s’en nourrit ? Là réside le cœur du problème. Les sociétés européennes, qui ont oublié ou renié leur héritage religieux, sont-elles prêtes à répondre à cette « interpellation de l’histoire » [[Cf. le texte en français in « Sedes Sapientiae », n° 75, 2001, pp. 1-14.]] par les valeurs de l’Evangile, mises au service de tous, chrétiens et musulmans ?