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Alors que la Manif pour Tous organise une grande soirée de réflexion sur l’ABCD de l’égalité, la philosophe Chantal Delsol revient sur la théorie du genre et les droits de l’Etat en matière d’éducation pour le Figaro.delsol

L’énorme machine de l’Education Nationale se met en branle, lourdement, mais avec toute sa ferveur d’apôtre, pour une réforme digne des riches heures idéologiques du XX° siècle. Le dispositif mis en place pour former les formateurs est impressionnant, et ressemble dans ses détails au livre du DIAMAT, le catéchisme soviétique : “est-ce que je relève bien les stéréotypes du genre au sein de la classe et dans la cour de récréation ?” – un bon point pour le soldat Stakhanov.

L’idée est que tout est construit – sauf la différence sexuelle biologique, qui n’a pas d’importance puisque la médecine et la chirurgie peuvent la changer à la demande (est-ce si simple ? on se garde de dire à quel prix !). Par définition, ce qui est construit peut être déconstruit. Soit. Le problème est que l’enfant a besoin de ces constructions culturelles. Un besoin essentiel, fondamental, constitutif. Il lui faut pour grandir et se développer, s’identifier à quelque chose qui existe avant lui, quelque chose qui le précède et lui donne, pour ainsi dire, envie d’exister. Nul n’existe sans aucune détermination : son identité se façonne par le regard jeté sur le monde et notamment sur les adultes déjà identifiés. Elle ne se façonne pas de façon intérieure, par un choix aléatoire, mais par mimétisme et ressemblance.

Nos contemporains croient facilement, c’est un vestige de Rousseau, qu’il ne faut pas proposer de religion ni de vision du monde aux enfants : ils choisiront eux-mêmes. Les choses se passent autrement. Un enfant auquel on n’apprendrait aucune langue, pour ne pas le déterminer, attendant qu’il choisisse plus tard la langue qui lui plait, ne parlerait jamais, c’est aussi simple que cela. La différence sexuelle est la plus profonde, la matrice de toute identité. Un enfant auquel on nie toute identité sexuelle, afin de lui permettre de “choisir plus tard”, aura du mal à se construire seul, dans un champ signifiant absolument vide, livré à son caprice aléatoire et fondé sur le rien.

On sait que l’expérience n’intéresse pas l’idéologie. Tout de même il faut citer les expériences récentes. La Norvège qui a mis en place ce type de programme longtemps avant nous, a finalement supprimé toutes les subventions afférentes et a démantelé l’Institut scandinave de l’étude du genre : après des dizaines d’années de matraquage idéologique, les ingénieurs y sont à 90% des hommes et les infirmières à 90% des femmes… En Suède, autre pays du gender  triomphant, un quart des enfants sont en difficulté psychologique.
Notre identité ne saurait être entièrement “à choisir”. Elle dépend d’abord de fondements biologiques et génétiques, dont on ne peut évaluer l’importance réelle. Surtout elle dépend de constructions culturelles transmises dans l’éducation. L’un et l’autre sont si imbriqués que les dissocier serait chimérique. Vouloir effacer les constructions culturelles (il s’agit bien de cela), c’est livrer l’enfant au néant, à l’angoisse, et finalement à la folie. Se structurer est une nécessité vitale pour l’enfant, aussi vitale que recevoir la nourriture et la tendresse. Et on ne se structure pas autour du rien, arbitrairement, sans aucun modèle. L’identité n’est pas un objet de consommation, à choisir dans les rayons d’un super-marché. C’est une élaboration de longue haleine qui prend en compte tous les matériaux culturels disponibles et ne saurait à aucun moment s’en passer.

On comprend bien à quel souci répondent les ABCD de l’égalité. Les abus des stéréotypes ont été grands dans le passé, où les femmes n’avaient le choix comme disaient les féministes que de devenir mères, nonnes ou putains, et devaient emprunter un nom d’homme si par exception elles parvenaient à écrire. Pour répondre à ces injustices passées on voudrait détruire jusqu’au socle humain sur lequel tout repose. J’appelle cela une catastrophe par libération. Et mettons-nous en tête ceci : la libération n’a pas tous les droits. Elle n’a pas le droit de tout briser juste pour exhaler sa haine, comme un colérique brise le vase de Soissons. Au contraire, elle se doit d’agir avec plus d’intelligence, de mesure, de sagesse, que ce qu’elle récuse et ce qu’elle veut effacer.

L’expérience de déconstruction à grande échelle, menée sur des enfants, promet des malheurs sans nombre. Une libération menée par la haine en vient à défaire jusqu’au berceau du monde, à tout anéantir par désolation : “la famille est une construction sociale créée par les hommes pour dominer les femmes” (Roselyne Bachelot). Ce n’est pas le genre de libération que nous avons envie d’attendre.
Il faut ajouter, dernier point mais pas le moindre, et plutôt le plus important, que c’est la famille qui doit décider si on va ou non éduquer son enfant sur du brulis, sur le rien, pour surtout qu’aucune influence ne s’exerce sur lui. La certitude idéologique de notre gouvernement est telle que les familles sont comptées pour rien et même tenues pour dangereuses– réactionnaires, passéistes et sottes. Pourtant, sottes ou non, dans une affaire si importante où la structuration de l’enfant est en jeu, on peut parier que les familles ne se laisseront pas intimider. Elles n’engendrent pas des enfants pour les donner au gouvernement afin qu’il en fasse des zombis – et plus tard des séides, comme c’est le destin normal d’un zombi.

Source : Paru dans Le Figaro, 11 juin 2014

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