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Les deux pouvoirs, spirituel et temporel

La doctrine chrétienne constate qu’il existe deux sociétés parfaites, c’est-à-dire qui ont en elles-mêmes les moyens nécessaires pour atteindre leur fin: l’Eglise et l’Etat. Celles-ci ont autorité et pouvoir dans leur domaine propre: le spirituel (tout ce qui touche à l’âme) pour la première et le temporel (ce qui regarde la société) pour la seconde.

La mission de l’Eglise…

“Le Fils unique de Dieu a établi sur la terre une société qu’on appelle l’Eglise, et il l’a chargée de continuer à travers tous les âges la mission qu’il a lui-même reçue du Père. (…) Ainsi l’Eglise se propose comme fin le salut éternel des âmes.(…) C’est donc à l’Eglise, non à l’Etat, qu’il appartient de guider les hommes vers les choses célestes, et c’est à elle que Dieu a donné le mandat de connaître et de décider de tout ce qui touche à la religion” [[Léon XIII,”Immortale Dei” (1885) sur la constitution chrétienne des Etats.]].

… et celle de l’Etat

Par ailleurs, la nature sociale de l’homme le pousse à “s’unir à ses semblables, en une société tant domestique que civile, seule capable de fournir ce qu’il faut à la perfection de l’existence”, c’est-à-dire ce qui est utile et nécessaire à la vie et ce qui permet d’acquérir “la perfection de l’esprit et du cœur” [[Ibid.]]. L’Etat a ainsi autorité sur les affaires temporelles, puisqu’il est chargé de régir la société dans la recherche du bien commun.

Voici donc ces deux puissances établies. “L’une a pour fin prochaine et spéciale de s’occuper des intérêts terrestres, et l’autre de procurer les biens célestes et éternels” [[Ibid.]]. La première est ordonnée à la seconde comme les fins prochaines le sont aux fins dernières: c’est la primauté du spirituel sur le temporel. L’Etat doit “tout entier se régler sur les commandements de Dieu et les principes chrétiens dans l’établissement des lois, dans l’administration de la justice, dans la formation intellectuelle et morale de la jeunesse” [[Pie XI, “Quas Primas” (1925).]].

La laïcité chrétienne

Mulhouse_-_église_St_EtienneCes deux puissances sont bien distinctes l’une de l’autre. “L’Eglise qui, en raison de sa charge et de sa compétence, ne se confond d’aucune manière avec la communauté politique et n’est liée à aucun système politique, est à la fois le signe et la sauvegarde du caractère transcendant de la personne humaine. Sur le terrain qui leur est propre, la communauté politique et l’Eglise sont indépendantes l’une de l’autre et autonomes” [[Concile Vatican II, “Gaudium et Spes” (1965).]].

En cela, l’Eglise est séparée de l’Etat et, depuis longtemps, elle est fermement attachée au respect de cette séparation: “le pouvoir spirituel se tient éloigné des embûches du monde et, combattant pour Dieu, ne s’immisce pas dans les affaires du siècle, tandis qu’à son tour, le pouvoir séculier se garde de prendre la direction des affaires divines” [[Saint Gélase, pape au Vème siècle, “De anathematis Vinculo” .]].

La répartition des tâches entre clercs et laïcs

En 1215, le IVème concile du Latran précise: “De même que nous voulons que les laïcs n’usurpent pas les droits du clergé, nous devons vouloir aussi que le clergé ne s’empare pas des droits des laïcs” et enfin, en 1983, le code de droit canon interdit “aux clercs de remplir les charges publiques qui comportent une participation à l’exercice du pouvoir civil”.

Cette définition chrétienne de la laïcité est complétée par la vision que spirituel et temporel doivent coopérer ensemble puisqu’ils sont tous deux au service de la vocation personnelle et sociale des hommes: il faut distinguer d’abord, pour unir ensuite.

Ils ont même intérêt à coopérer car, quoi que autonomes dans leur domaine propre, ils ont besoin l’un de l’autre pour être plus efficaces. “Quand l’autorité civile s’accorde avec le pouvoir sacré de l’Eglise dans une entente amicale, cet accord procure nécessairement de grands avantages aux deux puissances. La dignité de l’Etat, en effet s’en accroît, et tant que la religion lui sert de guide, le gouvernement reste toujours juste; et en même temps cet accord procure à l’Eglise des secours de défense et de protection qui sont à l’avantage des fidèles” [[Léon XIII, “Arcanum Divinae” (1880) sur le mariage chrétien.]].

Etat chrétien et laïcité, deux notions incompatibles ?

La concordance entre ces deux puissances doit aller jusqu’à l’instauration d’un Etat chrétien. Le fait qu’il soit confessionnel n’enlève en rien à l’Etat ses responsabilités et son autorité définies précédemment. Ce n’est pas l’Eglise qui impose son pouvoir, mais l’Etat qui répond à son invitation à ordonner la société de manière à ce qu’elle favorise le salut des âmes.

Bien que l’idée puisse surprendre voire choquer nos contemporains, mais aussi bon nombre de catholiques insuffisamment formés, l’Etat chrétien doit aller jusqu’à reconnaître que son autorité lui vient de Dieu et accomplir légalement les devoirs qui lui incombent de se conformer à la loi éternelle et à la loi naturelle. C’est là rendre un culte public à Dieu, ce que la doctrine sociale de l’Eglise a toujours affirmé et affirme encore aujourd’hui.

Ecoutons Léon XIII: “Il est évident que la société politique doit sans faillir accomplir par un culte public les nombreux et importants devoirs qui l’unissent à Dieu. Si la nature et la raison imposent à chacun d’honorer Dieu d’un culte saint et sacré (…), elles astreignent à la même loi la société civile. (…) Ainsi les sociétés politiques ne peuvent sans crime se conduire comme si Dieu existait en aucune manière, ou se passer de la religion comme étrangère et inutile” [[Dans “Immortale Dei”.]].Propos dépassés, diront certains… Mais le Catéchisme de l’Eglise Catholique dit-il autre chose? “Le devoir de rendre à Dieu un culte authentique concerne l’homme individuellement et socialement. C’est là la doctrine catholique traditionnelle sur le devoir moral des hommes et des sociétés à l’égard de la vraie religion et de l’unique Eglise du Christ. En évangélisant sans cesse les hommes, l’Eglise travaille à ce qu’ils puissent pénétrer d’esprit chrétien les mentalités et les mœurs, les lois et les structures de la communauté où ils vivent (…). L’Eglise manifeste ainsi la royauté du Christ sur toute la création et en particulier sur les sociétés humaines” [[Catéchisme de l’Eglise catholique, n° 2105.]].

Entendons-nous bien: le fait que l’Etat soit chrétien ne signifie en rien qu’il doive imposer aux citoyens de l’être!

La confessionnalité de l’Etat chrétien ne porte pas atteinte à la liberté religieuse de chacun et bien au contraire, seul un Etat authentiquement chrétien peut la garantir, car il inscrit en lui-même le respect de cette liberté de conscience. “Qu’en matière religieuse, nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience, ni empêché d’agir, dans de justes limites, suivant sa conscience en privé comme en public, seul ou associé à d’autres. Ce droit est fondé sur la nature même de la personne humaine dont la dignité la fait adhérer librement à la vérité divine qui transcende l’ordre temporel” [[Catéchisme de l’Eglise catholique, n° 2106.]].

Le laïcisme

Si l’Etat n’est pas chrétien, ou d’une autre confession, il peut être laïc, c’est-à-dire coupé de toute référence religieuse. C’est le cas actuellement en France, depuis la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905. Cette neutralité de l’Etat est une hypocrisie car elle n’existe pas. Chaque société est amenée, en effet, à rechercher en elle-même ou à emprunter à des idéologies un système de valeurs auquel elle fera référence. En témoignent ces propos de Jules Ferry en 1883: “Il y a deux choses dans lesquelles l’Etat enseignant et surveillant ne peut être indifférent: c’est la morale et la politique, car en morale comme en politique, l’Etat est chez lui; c’est son domaine, et par conséquent sa responsabilité. Nous avons promis la neutralité religieuse, nous n’avons pas promis la neutralité philosophique” [[Devant le Sénat, le 31 mai 1883.]].

Si aujourd’hui les rapports de l’Eglise et de la République sont quelque peu apaisés, et que l’Eglise semble accepter cette séparation, il n’en demeure pas moins que la position du Saint-Siège est dictée par la prudence et n’est en rien un renoncement à la doctrine. L’Eglise ne peut se voir écartée de l’Etat sans redouter une dérive inévitable de ce dernier. Dans un monde sécularisé, elle revendique d’abord la liberté religieuse et rappelle “combien il est nécessaire pour la tranquillité publique que l’Eglise soit établie en chaque nation selon des règles juridiques à la fois précises et stables qui lui permettent, en respectant au plus près sa véritable identité, de remplir sa mission” [[Mgr Tauran (secrétaire pour les relations du Saint-Siège avec les Etats) à l’Académie des sciences morales et politiques, le 12 novembre 2001.]]. Elle rappelle ensuite avec force que sa liberté n’est pas réduite à la liberté de culte, mais à la liberté d’apporter son concours à divers services publics comme ailleurs en Europe.

“On peut, certes, séparer l’Eglise de l’Etat. On ne pourra jamais séparer l’Eglise de la Société!” (12).

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