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« Il ne peut y avoir de société sans une autorité qui la réalise. L’autorité est nécessaire pour la réalisation du vrai bien humain »

« Dans le corps moral, il n’y a pas d’autre principe d’unité que la fin commune et, au moyen de l’autorité sociale, la commune poursuite de cette même fin »[ Pie XII, Mystici Corporis, 1943 ; Pie XII distingue Corps mystique et corps naturel, soit physique, soit moral. Par corps moral, il faut entendre ici la société. Dans ce texte de Pie XII sont ainsi reliés la cause finale[- La cause finale est la réponse à la question : pourquoi ? La cause efficiente répond à la question : par qui ? ou par quoi ? Les deux autres causes sont : la cause matérielle (pour la société : la pluralité des individus) et la cause formelle (réponse à la question : comment ? C’est l’ordre social et notamment la subordination du bien particulier au bien commun).] de la société, le bien commun, et la cause efficiente, celle qui permet de « réaliser » la société : l’autorité. Les quatre causes qui régissent tout système organisé agissent simultanément et sont interdépendantes. Les plus graves erreurs de pensée et d’action viennent souvent de ce que l’on néglige l’une d’entre elles. Ici, le lien bien commun – autorité est fondamental. Il est au cœur de notre sujet. Précisons que nous envisageons ici la société au sens large (familiale, professionnelle, politique), mais en restant dans l’ordre temporel, ordre des sociétés qui recherchent les différents biens de la vie humaine dans le temps[[- Les cas de la famille chrétienne ou d’une école chrétienne sont particuliers, dans la mesure où ils appartiennent à la fois à l’ordre temporel et à l’ordre des biens éternels.]].

Autorité : du fait au droit

L’autorité apparaît d’abord comme un fait : certains hommes sont doués d’autorité. Indépendamment de toute hiérarchie organisée, ils jouissent d’une autorité naturelle qui fait qu’on les écoute ou qu’on les craint. Peut être associée à ce fait la notion de compétence et de valeur. Telle personne « fait autorité ». Ce n’est plus seulement de qualité personnelle s’imposant d’elle-même qu’il s’agit, mais d’une valeur reconnue, voire universellement vérifiable. Auprès d’elle on acquiert une connaissance décisive, une expérience féconde.

Si, donc, à l’origine on trouve un pouvoir de fait, il tend à se transformer en pouvoir juridique qui appartient au prince dans l’Etat, c’est-à-dire au chef dans une société constituée en droit. Dans des « Etats de droit », le passage du fait au droit peut avoir eu lieu dans des temps éloignés.

On a par ces trois notions, liées au fait, à la valeur et au droit, décrit tous les aspects des rapports d’ordre hiérarchique entre les êtres. L’autorité est en quelque sorte l’armature de toutes les relations sociales. Mais ce n’est là qu’une description. A s’en tenir à une telle description, on risquerait de tomber dans l’erreur positiviste qui ne donne de valeur qu’aux forces qui s’imposent d’elles-mêmes. Mais les faits accomplis n’ont pas valeur de droit ; on ne peut définir la nature de l’autorité sans préciser, en même temps sa raison d’être, liée à la nature de l’homme.

L’homme est un être social

Dire que l’homme est un être social, ce n’est pas seulement faire un constat, c’est souligner que l’on ne peut pas concevoir qu’il parvienne seul à un développement intellectuel et moral qui convienne à sa nature. L’homme est né pour vivre en société et la première de ces sociétés est la famille. Tous les biens spécifiquement humains qui concourent à assurer ce plus complet développement sont des biens communs inaccessibles isolément. La société est naturelle à l’homme, quoi qu’en dise Jean-Jacques Rousseau. On peut ainsi définir toute société, tant domestique que civile, comme « un ordre entre les hommes pour réaliser ensemble une œuvre commune dans la volonté d’un même but »[[- Jean Daujat, L’ordre social chrétien, p.97.]].

« L’autorité est nécessaire aux hommes constitués en société, pour les régir »[[- Léon XIII, Immortale Dei,85.]].

« (Si) la communauté est le grand moyen voulu par Dieu pour régler les échanges où se complètent les besoins réciproques, pour aider chacun à développer complètement sa personnalité, elle n’est (cependant) pas une unité physique qui subsiste en soi. La communauté morale n’a qu’une unité de finalité et d’action ». Les individus ne sont pas absorbés par le tout, ils sont « collaborateurs… pour le bien communautaire »[[- Pie XII, discours aux médecins neurologues, 14 septembre 1952.]].

Les activités individuelles ne convergent pas spontanément vers un but commun. Diverses sont les conceptions de la vie sociale, divers les moyens pour y parvenir. Rivalités, oppositions, concurrence sont des obstacles. « L’ordre ne naît jamais spontanément de la diversité, parce que l’unité ne peut pas sortir, sans cause d’unité, de ce qui par soi est divers…Il ne peut y avoir de société sans une autorité qui la réalise. L’autorité est nécessaire pour la réalisation du vrai bien humain »[[- Jean Daujat, opus cité p. 127.]].

Il appartient ainsi à l’autorité de commander (faire connaître et dire ce qu’il faut faire), de gouverner (faire converger des volontés libres) et d’éduquer.

Considérer l’autorité comme un pis aller, disant que si les hommes étaient bons il n’y aurait pas besoin d’autorité, c’est ignorer que la nature sociale de l’homme rend nécessaire cette autorité.

Autorité et liberté

L’autorité apparaît ainsi comme facteur de croissance. Comme l’indique l’étymologie[[- Autorité, de augere : augmenter, accroître, faire croître.]], l’autorité fait croître. En produisant et perfectionnant le lien qui unit les êtres, « l’autorité, comme l’auteur, est source de fécondité, origine d’être et de développement »[[- Louis Salleron, Le pouvoir dans l’entreprise, éd. CLC.]]. Le fruit de cette croissance est la liberté de la personne.

L’autorité est également « la plus haute garantie des libertés individuelles »[[- Marcel De Corte, De la justice. ]]. Ordonnée de soi au bien commun, l’autorité ne commande pas les activités des citoyens qui recherchent leur bien particulier lorsqu’elles n’ont pas d’incidence sur le bien commun. La distinction entre domaine privé et domaine public est essentielle à la juste autorité : « toute discipline sociale bien comprise et bien exercée dégage de la liberté à travers un appareil de nécessité »[[- Louis Salleron, opus cité.]].

Cette distinction ne s’inscrit pas en opposition avec le principe de totalité qui subordonne la partie au tout, « dans la mesure exacte où se vérifie la relation de tout à partie »[[- Pie XII, Discours aux médecins neurologues, 14 septembre 1952. Se reporter à l’ouvrage de Jean Madiran : Le principe de totalité.]]. L’homme n’est pas seulement une partie de la cité : il est ordonné à Dieu.

L’autorité, médiatrice du bien commun

La raison d’être de l’autorité est le service du bien commun, c’est-à-dire « des conditions extérieures nécessaires à l’ensemble des citoyens pour le développement de leurs qualités, de leurs fonctions, de leur vie matérielle, individuelle et religieuse »[[- Pie XII, Message de Noël 1942.]]. On peut aller plus loin en disant que l’autorité est médiatrice du bien commun. Considérons le lien maître-élève. On peut dire que son accomplissement se fait lorsque maître et élève communient dans la même vérité. Mais cette union n’est pas obtenue immédiatement ; au début, ce n’est pas sous l’aspect du vrai, dont il n’imagine pas l’ampleur ni l’universalité, que le disciple reçoit l’enseignement ; s’il écoute, c’est que le savoir lui apparaît, plus ou moins consciemment, comme un bien et l’autorité du maître est en quelque sorte médiatrice entre le savoir désiré, dont les parcelles sont acquises comme des biens, et le vrai dans son expression la plus complète. De même celui qui recourt à l’autorité du médecin, de l’avocat, de l’ingénieur ne cherche pas d’abord le savoir de ces autorités, la communication de la vérité sous son aspect formel, mais une traduction utilisable par lui de cette vérité sous forme de bien. Il demande au médecin d’être médiateur entre la vérité (ici représentée par la science médicale) et lui. L’autorité communique la science sous forme de bien au sujet qui ne peut la recevoir sous forme de vrai.

Le lien entre le médecin et le malade, ce n’est pas la science médicale, avec sa valeur universelle, c’est d’abord un bien communiqué par le médecin au malade, bien communiquant au malade la satisfaction de son désir de bien-être. Mais en même temps, cette satisfaction du malade n’est pas indifférente au médecin qui voit confirmé son diagnostic et la guérison est en quelque sorte un bien communiqué par le malade au médecin. La santé devient le bien commun du malade et du médecin.

La médiation de l’autorité apparaît sous deux aspects : un aspect que l’on peut qualifier d’horizontal entre le médecin et le malade, liés par leur bien commun, la santé du malade, et un aspect vertical entre eux deux et la source de ce bien commun qui a une valeur universelle.

Quels que soient l’occasion, le mode ou l’objet de la communication du bien (santé dans le rapport médecin-malade, science enseignée dans le rapport maître disciple, sécurité, justice, prospérité dans celui prince-sujet), toujours cet échange de biens réels et concrets (bien commun au maître et au disciple, au médecin et au malade, au prince et au sujet) témoigne, ou renvoie, ou se prolonge par cette médiation verticale qu’opère l’autorité vers un aspect de l’universel ; la Science, la Justice, l’Ordre… qui constitue ce bien qui les dépasse et qui est le Bien commun, entendu dans son sens le plus essentiel. L’autorité en est comme le véhicule, elle en permet la circulation. L’autorité qui se traduit par un échange de biens conduit au vrai, manifestant l’unité du Vrai et du Bien. « Et dès que l’autorité commence d’atteindre à tel ou tel bien commun, le lien des êtres qu’elle unit participe à cette unité essentielle en faisant battre chez tous au même rythme intelligences (liées au vrai) et volontés (liées au bien). Ces liens sociaux deviennent plus solides que ceux de la chair, et en même temps plus fluides que ceux du sang »[[- P. Fessard, Autorité et bien commun.]].

L’obéissance

« L’obéissance est un besoin vital de l’âme humaine, écrit Simone Weil[[- In L’enracinement, p.18.]], obéissance à des règles établies et obéissance à des êtres humains regardés comme des chefs ». Obéissance qui n’est pas servilité ; « il faut qu’il soit connu que ceux qui commandent obéissent de leur côté ; et il faut que toute la hiérarchie soit orientée vers un but, dont la valeur et même la grandeur soient senties par tous, du plus haut au plus bas ».

La première condition de l’existence même de l’autorité est qu’elle soit obéie et le même raisonnement qui fonde l’autorité fonde l’obéissance. Tant que l’autorité s’exerce dans le domaine dont elle a la charge, en vue du bien commun, l’obéissance lui est due, non pas en raison des qualités de celui qui la détient ni même du niveau de confiance qu’il inspire, mais en raison de la fonction qu’il exerce. « Que tout homme soit soumis aux puissances souveraines… cela est nécessaire, non seulement parce que le châtiment vous menace, mais parce que la conscience l’exige »[[- Saint Paul, Epître aux Romains, 4.]].

Il faut noter qu’il ne suffit pas que les conditions du devoir d’obéissance (autorité agissant dans son domaine, en vue du bien commun) ne soient pas réunies pour justifier la désobéissance. Interviennent des règles de prudence politique qui, elles aussi, relèvent du bien commun.

Quelques erreurs sur l’autorité

On se trompe sur l’autorité quand on se trompe sur la vérité, la liberté, l’ordre ou le bien commun et finalement quand on se trompe sur la nature humaine. Nominalisme ou idéalisme, et leurs conséquences sociales, individualisme et collectivisme, marquent chacune de ces erreurs. Nous évoquerons deux de leurs manifestations.

– L’autorité réduite à une démarche procédurale

L’esprit moderne, utilisant le prétexte de la démocratie, introduit une notion subversive de l’égalité, devenue le droit de poursuivre des fins différentes et donc le droit de ne rien avoir en commun que ce droit. Les hommes émancipés n’ont en commun que cette volonté de volonté ; nous sommes tous égaux parce que nous sommes tous des maîtres ou des maîtres en puissance.

Dans une telle « dissociété », la véritable autorité, qui s’attache à promouvoir des lois en vue du bien commun, n’a pas sa place. La politique libérale moderne se borne à définir des règles du jeu, des procédures. Jean Daujat parle de dégénérescence administrative.

Sa logique conduit à la technocratie, carrefour de subversion, dans laquelle la gestion des choses se substitue au gouvernement des hommes. « La politique n’a plus rien à voir avec les raisons de vivre et la manière de bien vivre… Elle défait les liens sociaux », dit le professeur Beneton[[- Conférence au colloque de la Confédération des juristes catholiques de France, sur le thème : L’Eglise et la démocratie (1996). Le professeur Beneton a écrit, notamment : L’égalité par défaut.]], qui date la radicalisation de cet égalitarisme à compter des année 60 : « l’égalité moderne s’est alors ancrée sur une liberté indéterminée ».

– L’autorité rapportée au consensus

Gouverner, c’est maintenir l’intérêt général au dessus de l’intérêt particulier. La recherche constante d’un consensus agit à l’opposé. Elle décompose cet intérêt général ; le bien commun devient la juxtaposition ou la somme des biens particuliers. C’est abandonner tout souci de cohérence et s’ouvrir à de multiples contradictions. « Je suis un gouvernement de conviction et non de consensus », avait très justement dit Madame Thatcher en arrivant au pouvoir.

Toute autorité a sa source et sa légitimité en Dieu

Si la nature humaine a été créée telle que sa perfection est inaccessible hors de la vie sociale et si la société ne peut être réalisée que par l’autorité, celle-ci doit être soumise à la loi morale dont le fondement est l’ordre naturel et divin. L’autorité est donc voulue par Dieu ; les hommes peuvent en détourner l’usage : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne t’avait été donné d’en haut, aussi celui qui m’a livré à toi porte un plus grand péché », dit Jésus à Pilate[[- Saint Jean, 18-11.]].

Toute juste autorité est participation à l’autorité de Dieu, « Auteur » par excellence, de la démarche des hommes vers leur bien. Ceci est vrai de tout pouvoir. Dans la famille, l’autorité est la participation à l’autorité de Dieu, de qui « toute paternité au ciel et sur la terre emprunte son nom »[[- Epitre aux Ephésiens, 3-15.]]. La dignité de l’autorité politique est la dignité de sa participation à l’autorité de Dieu

Il est une autre considération d’un grand poids, dit Léon XIII : les chefs doivent pouvoir exiger l’obéissance de façon telle que le refus de soumission soit une faute. Aucun homme ne peut lier son semblable par un tel lien de conscience. Dieu seul possède une telle puissance. « Il n’y a qu’un seul législateur et juge, celui qui peut sauver ou perdre »[[- Epitre de Saint Jacques, 4-12.]].

Cette affirmation relative à la source et à la légitimité en Dieu de l’autorité est une affirmation raisonnable ; nous n’avons pas quitté l’ordre naturel : « l’ordre naturel des choses comporte que l’autorité fasse acte de religion en proclamant explicitement sa dépendance vis-à-vis de Dieu. Si cette proclamation n’a pas lieu, il manque quelque chose de fondamental à l’exercice de l’autorité ; toutefois, cette soumission est effective si l’autorité se conforme en toute son action à l’ordre naturel des choses connu par les lois morales et ne gouverne que pour le vrai bien humain »[[- Jean Daujat, opus cité, p.140.]] .

Il est essentiel de le rappeler aujourd’hui lorsque l’on parle de démocratie et plus particulièrement de laïcité, pour écarter toute interprétation sans fondement sur la souveraineté du peuple. (art. 3 des Droits de l’Homme : « tout pouvoir émane de la nation ») ou tout commentaire chimérique sur le Contrat social. Certes, dire que tout pouvoir vient de Dieu ne signifie pas que Dieu puisse désigner les détenteurs de l’autorité temporelle (ce n’est vrai que dans le cas de la famille). Toute la tradition confirme ce point. « L’origine divine de l’autorité n’enlève aucunement aux hommes le pouvoir d’élire leurs gouvernants, de définir la forme de l’Etat ou d’imposer des règles ou des bornes à l’exercice de l’autorité »[[- Pacem in terris, Jean XXIII.]]. « Rien empêche que l’Eglise n’approuve le gouvernement d’un seul ou de plusieurs, pourvu que ce gouvernement soit juste et ordonné au bien commun »[[- Léon XIII, Diuturnum, du 29 juin 1881, encyclique sur l’origine du pouvoir.]]. Cependant, si désigner des autorités attribue des pouvoirs, cette désignation ne confère pas, au sens plein du terme, l’autorité.

L’autorité, quand elle s’exerce d’une manière légitime, commande, gouverne pour servir le bien commun. Pour le chrétien, cette attitude doit être animée par la charité et dans le domaine de la société, ce service est une manifestation de ce que, récemment encore, Jean-Paul II appelait la charité politique et sociale. Si le christianisme transfigure ainsi l’exercice de l’autorité, il transfigure aussi l’obéissance, adhésion intérieure de la liberté, qui devient adhésion d’amour.

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