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Voir Les fileuses de Vélasquez

 

Une composition élaborée qui réserve plus d’une surprise

Trois scènes différentes, sur des plans différents, sont effectivement aménagées au cœur de la composition symétrique de cette toile. Ce tableau aux scènes multiples est à déchiffrer comme un livre est à lire. Mais, considéré au regard des règles de la tragédie classique, dont il est le contemporain, il ne présente de fait ni unité de lieu, ni unité de temps !

Le premier plan occupe pratiquement la moitié de la surface, échafaudant le positionnement de ses différents personnages jusqu’au deux tiers de la hauteur sur la gauche du tableau. Cinq jeunes femmes occupent ce premier plan, dont l’une d’entre elles, légèrement en retrait, nous fait fasse au centre, placée dans une pénombre qui dissimule le dessin exact des traits de son visage. Elle se trouve sur la «ligne de fuite» de la perspective du tableau, laquelle conduit naturellement notre regard au second plan.

Celui-ci est situé sur un niveau plus élevé, comme le souligne les deux gradins que l’on aperçoit nettement derrière la jeune femme au centre qui leur tourne le dos. Ils donnent accès à une seconde pièce, dont nous ne voyons qu’une partie, située derrière l’atelier de premier plan. Cette pièce en surplomb est éclairée par une fenêtre ou un occuli en hauteur, que nous ne voyons pas mais devinons aisément par les rayons obliques d’une lumière vive qui arrive sur la gauche de la scène et la met en relief. Dans cette pièce, trois dames de la bonne société, aristocrates ou bourgeoises, élégamment habillées, contemplent la scène représentée sur la tapisserie disposée sur la totalité du mur du fond de la pièce.

La scène sur la tapisserie constitue le troisième plan de cette œuvre qui réserve plus d’une surprise à notre regard curieux et attentif. Deux femmes, vêtues à l’antique, dont celle de gauche est casquée, se font face dans une posture qui suggère d’emblée le défi, pour ne pas dire l’animosité.

La bonne connaissance, pour ne pas dire la passion, des clients bourgeois ou aristocrates de Velasquez pour la littérature et la mythologie antiques, leur permettait de parfaitement comprendre le lien unissant les trois scènes. Ce qui est loin d’être notre cas aujourd’hui, même peut-être pour les plus cultivés d’entre nous. D’où la nécessité ici de quelques précisions. La scène représentée sur la tapisserie est celle de l’épisode mythologique de l’affrontement entre Arachné, brillante tisseuse lybienne et la déesse Athéna, blessée dans sa superbe par le talent de la mortelle[[Cf les Métamorphoses d’Ovide, livre IV.]].

L’épisode peut se résumer ainsi : Arachné avait un don incomparable dans l’art du tissage. Sa réputation irrita Athéna qui ne tarda pas à la mettre au défi. Chacune de leur côté, elles commencèrent à tisser devant de nombreux spectateurs censés les départager. Mais Arachné fit un travail plus remarquable que celui de la déesse. Folle de rage, Athéna réduisit la toile d’Arachné en mille lambeaux, puis la frappa de son épée devant les témoins de leur compétition. Humiliée, la tisseuse se réfugia dans sa chambre où elle se pendit. Quand Athéna vit le corps suspendu de sa rivale, elle eut pitié. Elle lui redonna la vie, mais lui dit : «Vis, mais reste suspendue, misérable ! Si tu es si douée pour le tissage, tu tisseras toute ta vie !». Puis elle métamorphosa Arachné en… araignée !

 

La beauté du métier… et des êtres humains à l’ouvrage

Avec ce rappel, il est devient aisé de comprendre la cohérence de l’ensemble des scènes représentées : l’art du tissage est à ce point raffiné, en ce XVIIe siècle naissant où Velasquez peint ce tableau, qu’il confine effectivement à la perfection ! C’est ce que semble attester la présence des dames richement vêtues, venues dans l’atelier pour choisir les somptueux tissus avec lesquels elles feront confectionner leurs prochains atours.

Explication somme toute facile à découvrir, ainsi que le laisse entendre la riche dame à gauche devant la tapisserie, qui se retourne en direction des spectateurs du tableau ; seul personnage de l’œuvre à nous regarder, ce qui fait d’elle par là même notre complice !

Et ce qui nous renvoie au premier plan de cette œuvre, qui en est le véritable sujet : la représentation réelle et fidèle d’un atelier de tissage madrilène[[Velasquez aurait imaginer cette œuvre lors d’une visite qu’il fit à la Manufacture de Santa Isabel à Madrid.]] et l’art consommé et noble du tissage au XVIIe siècle. Le bel ordonnancement de cette scène nous permet d’assister au cycle complet du travail de la laine : de la matière brute à sa formation en pelote grâce au dévidoir, en passant par son étirement sur le rouet.

Velasquez nous livre là toute son émotion d’artiste devant la beauté du métier et la beauté des êtres humains dans l’accomplissement de leur ouvrage.

Accrochée sur le mur, à droite de la scène, au-dessus de deux ouvrières, la laine dans son étoupe, avant le travail des fileuses ; à gauche, révélées à notre regard par le geste de la jeune femme qui écarte le rideau, des pièces de drap entassées, après tissage. Entre ces deux étapes, le travail des fileuses.

Deux groupes de travailleuses, distinctes dans leur tâche, et séparées au centre par un espace qui permet à notre regard, après s’être arrêté sur l’ouvrière dans la pénombre qui nous fait face en regardant vers le sol, de filer vers les plans successifs de la composition et d’appréhender à la fois les «productrices» et les «consommatrices», pour utiliser notre prosaïque vocabulaire contemporain.

Les protagonistes du premier plan sont comme saisis par le peintre dans l’instantanéité de leurs gestes professionnels, dans une sorte «d’arrêt sur image», peint sur le motif, qui permet aux spectateurs d’apprécier l’agilité et l’élégance de leurs gestes.

Absorbées par leur tâche, ces cinq ouvrières, ne nous regardent pas. C’est que dans l’art du filage, il faut à la fois de la dextérité et de la rapidité d’exécution. D’où la virtuosité frappante du toucher de pinceau de l’artiste, notamment dans la façon de traiter, à gauche, les rayons du rouet, disparaissant à l’œil par la vitesse de sa rotation, et dans le rendu, à droite, du geste ample, précis et alerte de la jeune fileuse, de dos, devant le dévidoir.

A gauche, une ouvrière file la laine, que l’on voit encore à l’état d’étoupe posée sur la planche en-dessous du rouet devant lequel elle est assise. Elle discute avec l’une de ses congénères, apparemment venue aux nouvelles de problèmes éventuels…, de l’avancement du travail…, de l’heure de remise de l’ouvrage… ?

Au centre, dans la pénombre, une autre ouvrière tient dans la main gauche un document qu’elle vient de parcourir. Une commande, un échéancier de travail, une lettre personnelle… il est difficile de le dire. Reste qu’elle semble marginale par rapport au déroulement logique d’un travail dont une nouvelle étape est représentée à sa gauche.

A droite du tableau, enfin, un autre groupe de deux ouvrières, l’une nous tournant le dos et travaillant devant un dévidoir, attirant à elle d’emblée les regards des spectateurs, avec à sa droite une complice qui apporte un panier garni d’un linge, sans doute pour recueillir les pelotes constituées à partir de l’écheveau en cours de traitement.

L’atelier apparaît comme une sorte de ruche où chacune a sa tâche précise, coordonnée soigneusement avec celle des autres, dans une parfaite synchronisation et efficacité.

 

Hymne au charme de la femme

D’évidence, le peintre a été particulièrement touché par la délicatesse et la beauté de la jeune fileuse de droite, tant par l’élégance féminine de ses gestes que par la séduction de sa personne qu’il a tenu à partager avec les spectateurs de son tableau.

De fait, tout en elle est grâce et charme féminins : la douceur de la ligne de son échine, la courbe harmonieuse de ses épaules coulant doucement de son bras gauche tendu en l’air pour amener à elle la laine du dévidoir jusqu’à son épaule droite qui s’abaisse pour libérer l’avancée de son bras et permettre à sa main de tenir la pelote de laine, le volume sensuel du galbe de ses seins, la délicatesse de l’attache de sa nuque sur ses épaules, la souplesse ondulée de sa chevelure relevée en un chignon délicatement tenu dans un ruban, l’ourlet sensuel de son oreille, les boucles de ses cheveux courts encadrant un visage que nous ne voyons pas, mais dont le dessin de la joue et du petit menton nous suggère la joliesse (voir détail de l’œuvre ci-dessous).

Hymne à la beauté de la femme, jusque dans le travail, même à cette époque classique puisque, finalement, les femmes ont toujours travaillé, que ce soit à la ferme, auprès des bêtes, dans les champs, à la cuisine, auprès de leurs époux dans les échoppes villageoises, à domicile pour la fabrication de petits objets domestiques, dans les ateliers et les manufactures… bien avant que ce ne soit dans les usines.

 

Unir les hommes

Le travail des hommes, et de femmes, a toujours constitué un thème d’inspiration des artistes occidentaux. Que l’on songe aux Très riches Heures des siècles médiévaux relatant les différents épisodes des travaux des champs, des paysans dans leur ferme ou leur champ, de Bruegel à Rubens jusqu’aux frères Le Nain ; sans oublier les œuvres des peintres du Nord à partir du milieu du XVe siècle, du Préteur et sa femme de Metsis jusqu’à La laitière de Vermeer et à la Leçon d’anatomie de Rembrandt, relatant les métiers des villes…

Contrairement au mépris que lui portait la civilisation antique, le travail n’est pas quelque chose de déshonorant dans la civilisation chrétienne, tout au contraire. Le Christ Lui-même n’était-il pas charpentier ? «Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus», disait saint Paul[[Seconde Epitre aux Thessaloniciens, chap. 3, verset 10.]], comme en écho aux injonctions de Dieu le Père prévenant Adam et Eve qu’ils devraient gagner leur pain à la sueur de leur front. Mais de ce qui fut longtemps considéré comme une punition, le message évangélique de Rédemption fera un moyen pour l’être humain d’épanouir les qualités qu’il porte au fond de lui-même et de devenir ainsi ce qu’il est capable d’être.

Car par l’intermédiaire de son travail, et c’est là tout son honneur, l’homme est capable de participer à l’œuvre de Dieu dans le monde ; il participe à l’élaboration de la création, il lui fait porter du fruit, des fruits produits par des hommes pour d’autres hommes ; pour les leurs propres d’abord en ce qu’ils veulent subvenir aux besoins de leur famille et de leurs proches, tout d’abord ; mais aussi pour les communautés auxquelles ils appartiennent et doivent beaucoup plus qu’ils ne pourront jamais rendre. Entendez par là de leur petite et grande patries.

Dans cette optique, le travail est l’illustration, dans le cadre de la nécessaire production de richesses, de la parole divine : «j’ai voulu qu’ils aient besoin les uns des autres» ; le savoir-faire des uns satisfaisant les besoins des autres et réciproquement, chacun selon ses dons.

«La grandeur d’un métier est, peut-être, avant tout, d’unir les hommes», assurait Saint-Exupéry qui savait de quoi il parlait. De nous unir à ceux qui nous entourent et avec qui nous partageons le bonheur d’être utiles aux autres ; mais de nous unir aussi à ceux qui nous ont précédés dans la tâche et à ceux à qui nous voulons léguer les fruits de notre labeur.

 

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