Sélectionner une page

Pourquoi parler de culture ? Pourquoi dire qu’il y a un enjeu culturel ?

 

On pourrait facilement, pour désigner les préoccupations politiques contemporaines, parler d’enjeu économique, d’enjeu démographique, d’enjeu militaire; mais à première vue, l’expression d' »enjeu culturel » ne semble ni désigner un chantier urgent, ni même recouvrir une dimension précise et pertinente du champ politique. De nos jours, au contraire, on associe souvent la culture à un espace de parfaite liberté, où rien ne serait plus à conquérir ou à défendre parce que tout y est déjà permis et gagné.

Pourtant, à rebours de cet unanimisme, et à la lumière de ce qu’il croit, tout chrétien peut constater que les expressions artistiques, intellectuelles, pédagogiques qui illustrent de nos jours la culture sont bon nombre à servir davantage le scandale et l’abrutissement des masses que l’édification des personnes. La culture telle que l’entendent les pages des magazines est le plus souvent un fourre-tout où se côtoient les chefs d’œuvres éminents de notre patrimoine, les starlettes des séries télévisées et les formes les plus aiguës de la provocation.

Si l’expression d' »enjeu culturel » n’est donc pas immédiatement compréhensible à tout un chacun, et pourrait même sonner faux aux oreilles modernes, il reste en chaque conscience préoccupée du bien commun une petite voix qui alerte sur le danger que court aujourd’hui la vie de l’esprit chez nos contemporains. L’objet de ces lignes est d’éclaircir le sens et la portée de ce que nous appelons l' »enjeu culturel », qui nous semble représenter l’un des défis les plus actuels auxquels les chrétiens et les hommes de bonne volonté aient à faire face.

 

La culture : définitions et débats

 

Le terme même de « culture » est devenu au cours du XXème siècle un terme piégé. C’est aujourd’hui un mot qui recouvre plusieurs sens, qui parfois entrent en concurrence et se télescopent, engendrant ainsi une totale confusion conceptuelle. Avant même de l’utiliser, il est donc indispensable de clarifier ce qu’il désigne.

Pour commencer, une première précision est capitale : quelles que soient les définitions qu’on donne de la culture, toutes peuvent se ranger dans deux catégories de sens véritablement distinctes. Les connaître et les différencier, c’est déjà avoir fait un grand pas dans la maîtrise de la question.

La première catégorie désigne la culture comme un attribut de la personne; la seconde la voit comme un environnement social global, fait à la fois de valeurs et de coutumes.

 

A – Culture de la personne

Le premier sens du mot « culture » est hérité de l’humanisme antique, et descend en droite ligne de la « cultura animi » dont parlait Cicéron. Cette « culture de l’âme », dans la pensée des Anciens, désignait une « domestication » intérieure à la personne.

Pour s’en faire une idée au moyen d’une expression plus contemporaine, citons Henri Hude qui définit la culture comme « l’action par laquelle l’homme cultive l’homme ». C’est « ce travail de l’homme sur lui-même, ce travail d’éducation de l’homme par l’homme, grâce auquel la nature humaine croît » [[- « Ethique et Politique« , Editions Universitaires, 1992, coll. « Philosophie Européenne ».]].

Dans le même ordre d’idée, Jean-Paul II estime que « la culture est ce qui fait en l’homme l’humain », ce par quoi il « accède davantage à l’être ». Le sens premier du mot se retrouve d’ailleurs presque intact dans l’adjectif « cultivé ». La personne humaine peut être cultivée au même titre que la terre, c’est-à-dire éduquée à la racine même de son être pour croître et prospérer selon sa nature.

A titre d’exemple, poussons d’ailleurs la comparaison plus loin, pour souligner qu’un sol peut être laissé à l’abandon et retourner à l’état sauvage, au même titre qu’un homme dont l’esprit a peu reçu restera dans un état d’inculture intérieure, et, d’une certaine façon, de sauvagerie.

Lorsque Jean-Pierre Chevènement parlait de « sauvageons » à propos des voyous, combien ont perçu derrière cette formulation un peu désuète son sens profond ? Car beaucoup de jeunes qui aujourd’hui sombrent dans la violence sont en vérité des sortes d’adolescents sauvages, dont rien n’est venu cultiver l’âme ni éclairer l’esprit. Pauvres de toute forme d’intériorité, il ne leur reste que la force de leur corps dans son expression la plus brutale. Pour reprendre les mots de Jean-Paul II, rien n’est jamais venu faire en ces hommes l’humain.

Mais ces premiers éléments, pour éclairants qu’ils soient, ne suffisent cependant pas à caractériser précisément la culture : ils en disent l’essence, mais n’en recouvrent pas tous les aspects avec précision. C’est pourquoi une dernière définition paraît nécessaire. C’est très certainement Jean-Louis Harouel [[- « Culture et contre-cultures« , PUF, Paris, 1994, coll. « Politique d’aujourd’hui ».Voir son article en page 20 de ce numéro.]] qui en a proposé l’une des meilleures et des plus claires qu’on puisse trouver.

Pour Harouel, la culture développe d’abord trois sens intérieurs à l’homme : le sens intellectuel, capacité à saisir le vrai; le sens artistique, capacité à saisir le beau; le sens moral, capacité à saisir le bien. Cette précision est essentielle, et clarifie considérablement l’action de la culture sur la personne.

Par ailleurs, souligne Harouel, les extensions de sens successives de l’acception classique du terme « culture » ont fini par lui faire désigner trois choses liées mais distinctes. Ainsi peut-on dire que la culture est à la fois un processus d’acquisition, le résultat de ce processus, et l’ensemble des œuvres qui le servent. Prenant l’exemple des « Essais » de Montaigne, Harouel explique que la culture désigne aussi bien le travail de compréhension des « Essais », que l’état de celui qui les a assimilés, ou encore que Les Essais eux-mêmes.

Ainsi la culture ne se limite-elle pas au savoir pur et simple : elle est une qualité d’esprit, et pas uniquement un patrimoine intellectuel. C’est en ce sens qu’il faut comprendre la formule devenue fameuse d’Edouard Herriot : « la culture est ce qui reste quand on a tout oublié ». C’est plus la tournure de l’intelligence que la mémoire qui fait la culture. En ce sens, la culture est éminemment personnelle : il s’agit toujours de la culture de quelqu’un.

 

B – La culture collective

La culture, pourtant, se fonde toujours sur du réel, sur des éléments extérieurs à la personne, sur un héritage et un environnement, qui créent eux-mêmes un lien particulier entre ceux qui subissent cette influence commune. On s’approche ainsi du deuxième sens du mot, très employé lui aussi, et que l’on trouve dans tous les dictionnaires. Cette seconde acception, beaucoup plus moderne, originaire de l’anthropologie anglo-saxonne, désigne l’environnement de signes, de valeurs et de coutumes qui organisent la façon de vivre en société.

Selon cette vision des choses, chaque groupe humain a une culture, faite de mœurs et de normes qui lui sont propres. Sous cet angle de vue, de nature scientifique, il existe des milliers de cultures, toutes placées sur un pied d’égalité. Comme le climatologue étudie les climats, mais ne les hiérarchise pas, de même l’anthropologue examine les cultures sans juger les unes supérieures aux autres.

Si cet emploi du mot « culture » s’est imposé en français, et s’il faut donc s’en accommoder, il est tout autant nécessaire ne pas le confondre avec le sens originel du terme. Selon la première définition que nous avons donnée, on fait en effet référence à une qualité positive, et l’on parle d’une culture qui se fonde sur une sélection. Dans la deuxième définition, le terme n’est que technique, et ne hiérarchise pas ce qu’il désigne : tout appartient à la culture, et tout est culture.

Le danger intellectuel de cette homonymie est d’attribuer aux cultures diverses la capacité de servir de façon équivalente la culture. Or, si cette confusion ne menace pas l’esprit de celui qui distingue les deux sens du terme, elle reste aujourd’hui très répandue. Au cours du XXème siècle, la pensée égalitariste et le politiquement correct anti-occidental ne se sont d’ailleurs pas fait faute d’utiliser le sens valorisant du terme « culture » pour proclamer l’égalité humaine de toutes « les cultures », des plus évoluées aux plus archaïques et barbares. Au terme de ce raisonnement vicié, on en arrive à accorder autant de valeur à la culture des professeurs de Cambridge qu’à celle des hooligans de Liverpool, tout simplement parce que le mot peut s’employer pour les deux groupes…

On doit néanmoins reconnaître que la culture, au sens premier, dépend évidemment de la culture au sens second, qui environne l’homme et le modèle. Mais l’homme conserve la capacité d’être l’acteur de sa propre culture. Il existe une interaction entre les deux niveaux de la culture : les mœurs et les valeurs collectives influencent certes les personnes, mais les personnes, du fait de leur liberté, peuvent aussi agir sur ce qui les environne, et exercer ainsi une influence sur le climat dans lequel elles baignent.

On voit donc que la question culturelle est d’une importance capitale sur la formation des esprits, sur la vie en société, sur le destin que choisissent de se donner les personnes et les groupes humains. Ne serait-ce que pour cette raison, il faudrait déjà parler d’enjeu culturel, parce que pour chacun, il y a un enjeu de taille à bien former son esprit et son âme. Et si l’anthropologie distingue les cultures sans les hiérarchiser, il reste à nos yeux nécessaire de le faire en tenant justement compte de la façon dont les cultures servent ou non la culture.

Mais l’enjeu culturel ne s’arrête pas là. La culture est en effet bien plus qu’un moyen de formation des esprits, depuis qu’elle est devenue un champ de bataille et de lutte pour leur manipulation. Voilà pourquoi on peut alors parler de « guerre culturelle ».

 

La guerre culturelle : origine et réalisation

 

Qu’est-ce que la guerre culturelle ? Que désigne cette appellation curieuse, dont les termes semblent par nature ne pas devoir s’associer ? Plus encore que l’expression d' »enjeu culturel », celle de « guerre culturelle » possède cette capacité d’interloquer celui qui la rencontre pour la première fois.

 

A – Définition

La guerre culturelle est pourtant une réalité, un moyen détourné et moderne de mener une guerre de conquête classique, ou encore une lutte idéologique, mais en passant par les cœurs et les émotions avant de passer par les territoires.

Voici la définition qu’en donnait le général Arnaud de Foïard [[- « Permanences » n°226.]] au cours des années 1980 : « La guerre culturelle est un moyen de domination et de conquête par perversion de l’équilibre culturel de l’adversaire. Certes, de tous temps et plus particulièrement en Orient, les affrontements humains s’accompagnèrent d’actions de dégradation du moral de l’adversaire, mais la guerre culturelle revêt une toute autre ampleur et trouve son efficacité en dehors du choc des armes. Il s’agit d’un moyen de combat des temps modernes, qui agit sur la perception qu’ont les individus du monde et de la société dans lesquels ils vivent, afin de créer des courants d’opinion et d’orienter les comportements individuels et collectifs vers la déstructuration interne et le rejet de cette société. Le but de la guerre culturelle est la conquête pacifique du pouvoir politique par la prise de contrôle des esprits des citoyens ».Cette méthode d’agression a été mise en place à sa plus grande échelle par l’URSS, du temps de sa puissance. Mais aujourd’hui que son appareil militaire, politique et idéologique s’est effondré, les ravages de la guerre culturelle se font encore sentir. L’adage qui veut que « morte la bête, mort le venin », ne s’applique hélas ici qu’imparfaitement, et bien imprudent serait celui qui sous-estimerait la capacité de nuisance que conserve encore le poison de la guerre culturelle.

 

B – L’analyse gramsciste de la société

Pour bien comprendre ce qu’elle est, il paraît nécessaire de revenir à sa genèse, et de connaître les analyses de la société occidentale faites par Antonio Gramsci, secrétaire général du Parti Communiste Italien dans les années 1920-1930. Ce sont elles qui ont guidé ultérieurement l’action de subversion de l’Occident menée par l’Union Soviétique.

Gramsci, communiste militant pragmatique, avait constaté que la propagande marxiste prenait mal en Europe occidentale, et ne parvenait pas à dépasser un seuil limite de popularité dans les opinions publiques. Il expliqua cet étiage par la force des valeurs acquises de ces sociétés, qui faisaient œuvre de protection contre les tentatives de pénétration d’idéologies exogènes.

Ainsi élabora-t-il une théorie sociale, appelée « théorie des deux sphères ». La première sphère est celle de la société civile, la seconde celle de la société politique; l’une représente le peuple, avec ses habitudes et ses valeurs, l’autre désigne le pouvoir et l’Etat. Dans cette représentation, la société civile est un socle qui assure la stabilité de la société politique. Entre elles deux, il y a une harmonie de valeurs, une communion culturelle qui assure leur protection mutuelle.

L’on ne peut atteindre la société politique en Occident, dit Gramsci, si l’on n’a pas commencé par s’assurer la domination sur la société civile. Pour cela, il faut modifier et subvertir les valeurs culturelles de cette société civile, afin de favoriser la révolution politique. Au lieu de s’efforcer de couper l’arbre, il faut retirer la terre autour de ses racines, et le priver de l’alimentation qui fait sa force.

La lutte devait donc changer de terrain, et occuper celui des valeurs, des coutumes, des habitudes, des représentations, pour atteindre les consciences, et un jour accéder à la victoire politique.

 

C – Moyens et résultats de la guerre culturelle

Ainsi mise au point, la guerre culturelle s’est historiquement fixé comme but d’organiser la subversion des esprits. Pour cela, elle s’est donné un grand nombre de moyens, précis et efficaces, utilisés par des agents spécialement formés, au service d’une lutte multiforme, permanente et masquée, fondée sur une grande maîtrise de la psychologie des foules.

L’inventaire de ces méthodes, utilisées systématiquement, fait froid dans le dos, et pourrait même laisser incrédules ceux qui, n’en ayant jamais entendu parler, les découvrent dans toute leur perversité. Beaucoup y reconnaîtront cependant aussi des phénomènes couramment observables dans la sphère culturelle et médiatique contemporaine.

– L’un des premiers objectifs de la guerre culturelle est la maîtrise de l’information et de l’éducation : par ce biais, elle peut pratiquer la manipulation de la vérité, la désinformation, jouer des amalgames, toujours au service d’une idéologie du mensonge. Pour les marxistes, la bonne information n’est effectivement pas l’information véridique, mais celle qui sert le projet en cours : comme l’écrit Jean Ousset [[- « Marxisme et Révolution », Jean Ousset, Ed. Montalza, Paris, 1970.]], le tour d’esprit marxiste ne croit en effet « à la vérité de rien, mais à la force de tout ».

Le romancier d’origine russe Vladimir Volkoff a fréquemment cherché à illustrer cette entreprise de subversion dans son œuvre, en grand connaisseur de la manipulation des opinions pratiquée par l’URSS en Occident. Une fiction telle que « Le Montage » [[- « Le montage », Vladimir Volkoff, L’âge d’homme, 1982.]] souligne en particulier quelle fut l’implication du KGB dans ce projet, et quel luxe méthodique fut mis à désorganiser les repères des sociétés occidentales.

– L’une des autres méthodes de cette guerre culturelle est, la manipulation des émotions du public, par une prise de monopole des valeurs mobilisatrices, et l’exploitation de tous les mouvements de mécontents. Les professionnels de l’agitation que sont les trotskistes agissent toujours ainsi de nos jours, et utilisent la détresse des chômeurs, des sans-abri ou des « sans-papiers » à des fins politiques.

– Citons encore, comme armes de la subversion, la dévaluation et la contestation systématiques des valeurs, des références et des normes héritées, ou, pour finir, la pénétration et la séduction des élites par des agents d’influence. Ces milieux intellectuels, artistiques, cléricaux, servent alors, en complices ou en « idiots utiles » [[- Expression de Lénine, qui désigne les personnes dont la bonne foi est abusée, et qui sont employées à leur insu pour des œuvres de subversion qu’elles ne devinent pas.]], de relais et de « caisses de résonance » à l’idéologie qui les a pénétrés.

– La règle générale de la guerre culturelle est la dialectique, c’est-à-dire une logique de rupture, la recherche de la division et de la contradiction dans l’essence des choses. C’est une œuvre de discorde systématique, un travail volontairement dévastateur dont les conséquences sont considérables.

La première d’entre elles est la perte des repères, et le rejet du passé et des héritages. Dans les pays occidentaux, cela s’est traduit par une forte déchristianisation, un flou des identités de plus en plus accentué, une dislocation du lien social, l’oubli du sens du réel, et pour finir, le développement d’un individualisme de plus en plus massif.

La guerre culturelle inaugure par ailleurs la formation de sous-cultures (culture de masse, culture de la nouveauté, culture du plaisir), qui produisent des « sous-hommes ».

Au final, la subversion de la société civile déstabilise complètement la société politique. Un sentiment de culpabilité, de haine de soi, de son pays, de son passé, engendre de la méfiance et le rejet des corps et des organisations. La famille, l’Etat, l’entreprise, l’Eglise sont les victimes de cette défiance instillée peu à peu. L’homme ainsi coupé de tout ce qui lui donnait sens un profond se retrouve pour finir seul, oppressé par un sentiment de détresse dont il ne peut se défaire.

On comprend alors aisément qu’une société ainsi contaminée devienne une proie beaucoup plus accessible pour un totalitarisme qui se présente comme la solution aux maux qu’il a lui-même engendrés. Et si l’Union Soviétique ne parvint pas intégralement à ses fins vis-à-vis du monde occidental, nul ne pourra contester que le schéma de subversion que nous venons d’évoquer corresponde exactement à la débâcle culturelle qu’a connue la seconde moitié du XXème siècle.

 

L’enjeu culturel : comprendre et agir

 

Il ne serait cependant pas utile de s’attarder sur la guerre culturelle si celle-ci ne se traduisait plus aujourd’hui que par de rares escarmouches. Or, il paraît clair que la contamination des intelligences et des mœurs se poursuit. D’une certaine façon, la guerre se poursuit.

En situation d’agression, doit-on choisir de fermer les yeux et de subir, ou doit-on résister ? Après tout, chacun est libre de la réponse qu’il donne à cette question. Il est en tous cas permis à ceux qui le veulent de considérer avec clairvoyance combien la guerre culturelle menace encore aujourd’hui un héritage de valeurs, un type de civilisation et une vision de l’homme qui nous sont précieux.

Voilà pourquoi, en plus de comprendre qu’il y a une menace sur la culture, et donc un véritable enjeu culturel, il est nécessaire d’agir en conséquence.

 

A – La vigilance et la résistance

Il faut d’abord reconnaître l’autorité de la culture en tant qu’environnement. Une formule résume cette idée : « plutôt que faire un discours, montrer une image ». C’est souvent ainsi que se font les choses, parce que l’homme d’aujourd’hui vit d’émotions et d’impressions avant de faire appel à sa raison.

Il faut ensuite ne jamais oublier que le venin est à l’œuvre, même chez les bien-pensants, qui servent souvent d' »idiots utiles ». La réussite de la guerre culturelle, c’est d’avoir été menée par ceux qui auraient dû s’y opposer.

Voilà pourquoi il est primordial de rester vigilant devant les messages médiatiques et les spectacles culturels, et de ne jamais les croire innocents, c’est-à-dire neutres. Il l’est tout autant de savoir juger les lieux de production de contenu (média, journaux, écoles, familles de pensée) ou d’orientation (critiques, intellectuels, personnalités, autorités morales, artistes), pour discerner qui mérite confiance ou pas.

Mais avoir du sens critique ne suffit pas. Il paraît aussi nécessaire d’adopter une attitude de résistance devant ce qui est dégradant, subversif, ou mensonger. Il ne faut pas laisser les offensives sans réponses, et, par exemple, ne pas laisser écrire n’importe quoi dans les journaux, en étant prêt à aller jusqu’au boycott des médias au service de l’idéologie adverse.

Pourtant, et c’est là un point capital, il faut se garder aussi de mener le combat avec les méthodes de la dialectique. Marx voyait le déroulement des temps comme la répétition infinie de la lutte des classes. Selon les mots de Jean-Paul II, les chrétiens préfèrent le voir comme l’histoire du « besoin d’aimer et d’être aimé ». Voilà pourquoi la contre-révolution ne doit pas être une « révolution contraire », comme le disait Joseph de Maistre, mais « le contraire de la révolution ». Au lieu de couper, il faut renouer. Au lieu de diviser, il faut réunir. Au lieu de détruire, il faut bâtir.

Sur le terrain culturel, il faut donc absolument renier l’esprit de dialectique, et privilégier au contraire une sociabilité qui permette de retisser le lien social, et de réconcilier les Français avec leur histoire, et donc avec eux-mêmes. La sociabilité, c’est la vertu dont nous ferions presque une méthode, le sociabilisme. La sociabilité consiste à chercher les points d’accord et de rencontre, à réconcilier et unir, à être artisan de paix.

 

B – Etre au service de la culture : promouvoir et inventer

Pourtant, là encore, résister et retisser n’est pas suffisant, et il faut passer à l’offensive pour espérer restaurer pleinement une culture digne de l’homme vivant.

Au service de cette ambition se trouve un arsenal considérable, inégalable, qui est le patrimoine chrétien, en France et en Europe. C’est un trésor de charité, de vérité et de beauté, pétri d’une image de l’homme qui reflète son Créateur, et lui accorde toute sa dignité. En outre, parce qu’il est imprégné par l’amour chrétien qui l’a façonné des siècles durant, il est vecteur de lien social. Comme Aristote, nous, chrétiens croyons que « les cités sont des amitiés ».

Ce patrimoine appartient à tous, parce que tout le monde en hérite, et offre une matière de vie qu’il est nécessaire de réanimer. Il est donc urgent de le connaître pour à notre tour le faire découvrir. Une grande partie de notre mission est là : ouvrir notre regard sur ce que le passé renferme de merveilles pour les rendre utiles au présent.

Une telle formation demande du travail, certes, mais c’est un travail à la fois nécessaire et plaisant, parce que les œuvres de la culture touchent toujours le cœur en plus de l’intelligence.

Enfin, la culture ne doit pas se fonder uniquement sur le passé : elle doit aussi se construire dans le présent, et s’enrichir au rythme du temps qui passe. Il faut donc soutenir et promouvoir les artistes, les créateurs, les intellectuels, les professeurs, les média qui le méritent, afin de les hisser au premier plan.

Allons même plus loin. Les chrétiens ne peuvent se contenter d’être des témoins ou des consommateurs culturels. Il leur faut devenir des acteurs complets, pour prendre des responsabilités dans les réseaux et les relais de la culture, et pourquoi pas, participer à l’émergence des nouvelles formes de la culture, et les faire prospérer.

Il ne faut pas se contenter de conserver, de faire mémoire, de se plonger dans ce qui fut, de nous réfugier dans le révolu; il faut faire en sorte que ce qui vient du passé reprenne vie, et délivre aujourd’hui la vérité pleine de dynamisme dont les hommes d’aujourd’hui ont cruellement soif.

Entendons-nous bien pour finir : le but à poursuivre n’est pas de prendre le pouvoir culturel afin de manipuler les intelligences, les personnes et les sociétés, mais pour restaurer une vraie culture qui libère et qui élève, une culture qui rapproche de Dieu. Les deux réalités définies plus haut sous le terme de « culture » doivent donc être converties. Il y a un climat à reconstituer dans la société même, et cela au service des personnes et de leur vie intérieure. La société doit servir les cœurs et les âmes, la culture doit servir la culture.

Restons aussi bien conscients que la guerre culturelle, d’une certaine façon, n’aura jamais de fin, parce que la lutte des idées continuera toujours. La vérité devra toujours être défendue, soutenue, et illustrée contre le mensonge. Le venin de la subversion marxiste n’est pas mort, mais au moins n’y a-t-il plus de glandes venimeuses pour le produire. Ne croyons pas pour autant que l’esprit de Révolution en tant que tel soit éteint : il restera au contraire toujours à l’œuvre.

Si la tâche paraît donc difficile, il faut se dire qu’elle n’est pas impossible. Il y a certes de quoi être effrayé et tétanisé devant l’ampleur d’organisation dont a bénéficié la guerre culturelle, et devant les ravages qu’elle a provoqués. La vie et la liberté restent cependant les sources intarissables auxquelles la culture s’abreuve, quels que soient les lieux et les époques, et pour cette raison, toutes les chances sont de notre côté. Raison de plus, avec la grâce de Dieu, de se mettre au travail à son service, afin de rendre à notre monde le visage d’une civilisation où il fait bon vivre.

 

Share This