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De nombreux jeunes n’ont pas apprécié le dernier titre-phare des Enfoirés, intitulé « Toute la vie ». L’infortuné préposé au compte Twitter des Enfoirés en a vu de toutes les couleurs : « égoïstes », « irresponsables », « méprisants », « moralisateurs », « culpabilisateurs », « indécents »… et même « réacs ». C’est dire…

Dans cette chanson agrémentée d’un clip, le sympathique Jean-Jacques Goldman met en scène un dialogue en face-à-face entre sa génération – en gros celle du baby-boom – et un groupe d’adolescents. Les jeunes reprochent à leurs aînés d’avoir beaucoup reçu et de leur avoir légué un monde pourri : « Vous avez raté, dépensé, pollué. Vous aviez tout, paix, liberté, plein emploi. Nous c’est chômage, violence Sida. »

La réponse des baby-boomers est déconcertante, c’est l’incompréhension : « On s’est battus, on n’a rien volé. Tout ce qu’on a, il a fallu le gagner. A vous de jouer, mais il faudrait vous bouger. » « Des portes closes et des nuages sombres. C’est notre héritage, notre horizon », disent encore les jeunes. « Mais vous avez toute la vie. C’est une chance inouïe. C’est à ton tour et vas-y », rétorquent les vieux. En gros, c’est « nous on n’y peut rien, démerdez-vous ! »

En soi, il n’est peut-être pas totalement indécent d’inviter la jeunesse à « se bouger », parce qu’en effet, les jeunes ont « toute la vie » et l’énergie de leur âge. Mais au cœur du terrible malentendu générationnel se trouvent les notions d’héritage et de responsabilité. D’une certaine manière, ce que disent Goldman et ses amis, c’est que s’ils n’ont rien légué, c’est que leur job n’était pas de transmettre quoi que ce soit mais de se battre pour eux-mêmes.

Pour mieux se justifier, ils précisent qu’eux-mêmes n’ont rien reçu mais ont tout construit de leurs mains et tout obtenu par leurs seules volonté et énergie. Ils sont une sorte de génération spontanée auto-constructrice, qui ne doit rien à personne, ni en amont ni en aval.

Bien évidemment, le retour de boomerang est violent pour les stars. Si cet accident d’image est intéressant, ce n’est pas tant pour son côté « clash » très « people », mais parce qu’il traduit cette négation de la transmission et de la responsabilité, qui fait que notre société ne semble plus présenter aujourd’hui le moindre sens pour une jeunesse angoissée.

Cette chanson est une auto-satire sociale qui met dans le mille, je crois que l’on peut féliciter Jean-Jacques Goldman pour sa franchise et sa lucidité. L’incommunicabilité qu’il décrit est le symbole du naufrage intellectuel et moral de l’esprit de sa génération. Bruel, Goldman & Cie étaient supposés constituer, depuis les années 1980, les leaders moraux d’une nouvelle jeunesse ouverte, tolérante, généreuse, pleine de pêche et d’espérance, qui portait alors une petite main jaune au revers de la veste en jean.

30 ans plus tard, les jeunes se sentent méprisés par une bande d’enfants gâtés irresponsables qui n’ont jamais vraiment dépassé le stade de l’adolescence. Et en retour, ces jeunes méprisent ceux dont la société du spectacle a cru un peu rapidement qu’ils pourraient être leur modèle de vie. Morale de l’histoire : il est urgent de renouer le fil de la transmission.

Guillaume de Prémare
Chronique Radio Espérance du 6 mars 2015

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