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Voir les Cascatelles de Tivoli

Les peintres ont été les premiers écologistes. Au sens vrai de ce terme, dans la mesure où, la maîtrise du métier se confirmant avec le temps, ils ont voulu replacer l’homme dans le cadre naturel de sa vie et de son histoire : la nature. Il est aisé de comprendre que la sculpture ne pouvait en faire autant.

Reste que le propos est délibéré dans toute la peinture occidentale, dès que l’on a su maîtriser à peu près correctement la perspective. Les premières fresques de Giotto n’ont-elles pas déjà la volonté manifeste de replacer les scènes mystiques dans le cadre de la création ? Et il n’est pas besoin d’attendre la Renaissance pour voir les personnages de Van Eyck ou des Très Riches Heures du Duc de Berry évoluer devant ou dans la profondeur d’un paysage. Avec le XVIIè siècle, celui-ci deviendra même souvent le sujet principal du tableau. Reste que l’homme y sera toujours présent.

L’amour de la nature est donc bien au cœur de notre patrimoine. Une nature comme Dieu l’a voulue : entretenue, embellie, soignée et aimée par l’homme qui y voit un don de son Créateur et une joie pour les yeux.

Nous l’avons ici sous les yeux dans les Cascatelles de Tivoli de Fragonard.

Nous pouvons apprécier toute la délicatesse des jeux de lumière et l’élégante harmonie des verts des différents arbres qui encadrent le pont et la cascade ; harmonie si difficile à restituer par les peintres puisque le vert n’est pas une couleur primaire, mais un mélange de jaune et de bleu, dans toutes les proportions et avec des ajouts de noir et de rouge dans toutes les composantes possibles. Dieu, l’artiste par excellence, semble s’être complu dans la nature à marier à l’infini et avec audace tous les dégradés et les nuances possibles de ses verts.

L’on admirera ici la composition apparemment symétrique autour de la cascade, au centre et au point de fuite du tableau, cascade qu’encadrent l’arche du pont et les deux bâtiments de chaque côté de celle-ci. Un bâtiment plus bas, surmonté d’une terrasse, avance en premier plan sur la droite pour donner un relief supplémentaire à l’ensemble. Au tout premier plan, des lavandières s’affairent au bord de la rivière.

La lumière, qui vient de la gauche, s’accroche sur tous les détails du relief de ce paysage où l’humain se mêle au naturel : sur les feuilles des arbres à gauche, dans le bouillonnement de la cascade au centre, sur le petit relief du centre de l’arche du pont, sur le tranchant du balcon de la terrasse à droite et dans le linge qui sèche sur une corde au-dessus de la tête des femmes qui s’accoudent à la balustrade, sur les pierres du petit muret qui borde la rivière au premier plan, ainsi que sur le linge que les lavandières rincent dans l’eau de celle-ci.

Ces couleurs, cette composition, cette lumière invitent le spectateur à entrer dans le paysage du tableau. Il semble faire bon vivre dans ce décor où les constructions architecturales se blottissent dans la nature qui les enveloppe sans les dissimuler. La beauté du travail de l’homme s’unit avec évidence à la beauté du créé par Dieu. Travail humain qui semble paisible pour ces femmes qui font la lessive au premier plan, à droite, et pour celles qui discutent au bord de la balustrade, au-dessus des premières.

C’est un peu toute l’harmonie du monde, voulue par Dieu, qui se déploie ici avec complaisance sous nos yeux. Beauté de la nature que l’homme a parfaite et dans laquelle il se complaît. Paix et bonheur de vivre, sans oisiveté mais sans surmenage ni angoisse. Il ne manque ici que le son… le gazouillis des oiseaux, le bruissement du vent dans les branches des arbres, le vacarme lointain de la chute de la cascade, le clapotement de l’eau sur le bord de la rivière. Sans oublier, en notes claires, les voix du bavardage des femmes sur la terrasse et sans doute le chant de celles qui travaillent au premier plan. Mais cette musique-là, nous l’avons dans la tête et dans le cœur ; elle correspond pour chacun d’entre nous au bonheur d’exister ici-bas.

Nicole BURON

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