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D’après Marcel De Corte – Conférence au congrès de Lausanne – Le 1er avril 1967 (Voir Actes du congrès de Lausanne 1967)

La formule d’Aristote, «La société politique est composée de familles», condense en sa brièveté le mouvement de la nature sociale de l’homme depuis le premier ensemble structuré où il se déploie jusqu’à l’ultime organisation où il s’achève.

La famille, le village, le bourg, la commune, la ville, la région, la province, etc. sont radicalement, et à des degrés divers d’élaboration, des communautés naturelles que l’art humain a sans doute confortées et perfectionnées, mais qui sont le produit d’une orientation initiale, foncière et spontanée vers la vie sociale dont le terme est la société politique.

L’Etat n’est pas tant le résultat de la délibération, du calcul et de la fiction que de la nature et de la vie elles-mêmes qui, chez l’homme, sont essentiellement sociales. La communauté politique est déjà présente, enveloppée dans le vouloir social de l’homme qui la vise à travers la famille où il naît.

Du vivre au mieux-vivre

Pour reprendre une autre formule d’Aristote, un vœu de perfection travaille l’homme, qui va du vivre au mieux-vivre. Afin de se procurer et de conserver le vivre, il faut que l’homme soit intégré dans une famille. Afin de développer ses facultés de bien-vivre, il faut qu’il puisse participer à cet ensemble d’échanges matériels, intellectuels et spirituels que seule la société politique peut lui assurer.

«Ce qu’il y a de meilleur, écrit saint Thomas, est nécessairement fin et meut en dernier ressort les volontés. Or la possession en suffisance des biens de la vie est certainement ce qu’on peut souhaiter de mieux (…). Ainsi la Cité, qui est, par essence même, la communauté capable d’assurer cette suffisance, se trouve représenter la fin à laquelle aspirent toutes les formes particulières d’association»[[In Politique, 1, 1, 1, 33.]].

De la famille à l’Etat, en passant par toutes les associations naturelles, c’est un même vouloir de nature qui se manifeste, une même aspiration spontanée à être et à mieux être qui se réalise, un même vœu naturel de perfectionnement qui s’accomplit. Sans les communautés naturelles qui la composent, la société politique ne serait qu’artifice et convention, c’est-à-dire caricature, image parodique et illusion de société, non société réelle.

S’il en est ainsi, l’éducation politique et la sélection qui en dérive s’effectuent normalement dans les communautés naturelles.

A la différence des autres êtres de la nature qui deviennent ce qu’ils sont, pour ainsi dire d’un seul coup, dès leur naissance, l’homme ne devient un animal politique qu’au terme d’un long effort d’éducation qui se recommence et se prolonge de génération en génération et qui consiste à mener jusqu’au terme qu’elle est capable d’atteindre, dans les circonstances données, la lancée première de la nature infaillible. Pas plus qu’un corps lourd ne peut se libérer de la loi de la pesanteur, je ne puis me soustraire à cet élan primordial qui m’incite à vivre et à mieux vivre.

Mais cette impulsion originelle reste trop faible pour qu’elle puisse atteindre à elle seule sa fin. Il lui faut la rallonge interne de l’éducation pour y parvenir. Nature et éducation sont les causes complémentaires de la vie en société.
La première est le principe fécondateur, donne l’amorce, dessine la voie. La seconde organise, développe, épanouit les virtualités inclues dans le vouloir de nature. Elle invente les moyens les plus efficaces de les conduire à leur fin. Elle commence dès lors dans la toute première des sociétés naturelles : la famille. C’est là que l’éducation politique prend sa source et s’alimente constamment. C’est là qu’elle trouve et retrouve ses racines.

Il faut même dire que si la société politique se défait, c’est dans les familles et dans l’effort éducateur vers le mieux-vivre qui anime leurs membres qu’elle peut se refaire. «La vie privée, écrivait Péguy, court sous la vie publique, entretient, soutient, porte, supporte, nourrit la vie publique. Le privé est le tissu même. Les missions publiques ne sont jamais que des émergences, des éminences. Les vocations publiques, les missions publiques, ne sont jamais que des îlots ; et c’est le privé qui est la mer profonde».

Alors que la société politique est la plus haute et la plus complexe manifestation de la communauté de destin, mais aussi la plus précaire et la plus susceptible d’être caricaturée – voyez le fréquent virage du patriotisme en chauvinisme, en jacobinisme et en totalitarisme -, la famille est la plus élémentaire et la plus simple forme de la société naturelle.
Il s’ensuit qu’elle est également la plus imperméable à l’analyse. L’être familial est secret comme la vie elle-même. L’être familial est formé de relations impondérables, inquantifiables, difficilement traduisibles en un langage conceptuel.

Comment alors exprimer en termes intelligibles et sans la trahir, l’influence éducatrice que la famille exerce en matière politique? N’est-ce pas en elle que nous apprenons sans le savoir cet art de vivre les uns avec les autres sans lequel aucune société politique n’est possible ? «C’est au sein de nos familles, que commencent nos affections publiques», notait Burke, et Auguste Comte ajoute que «l’efficacité morale de la vie domestique consiste à former la seule transition naturelle qui puisse habituellement nous dégager de la pure personnalité pour nous élever graduellement jusqu’à la vraie sociabilité».

Education politique… par la famille

Dans cette banale affirmation se cache un trésor inépuisable.

Qu’est-ce en effet qu’apprendre à vivre les uns avec les autres sinon recevoir une éducation politique sous ses formes les plus diverses ? Education de l’amitié, éducation de l’obéissance, éducation de la confiance, éducation de la collaboration, éducation du dévouement, éducation de la responsabilité, éducation de la justice, éducation de la générosité, éducation de l’esprit d’économie, éducation du respect, éducation de la piété envers les traditions, éducation de l’intelligence et de la volonté, éducation dans la continuité temporelle par le souci du passé, le souci du présent, le souci de l’avenir, éducation dans l’espace social par les rapports avec les proches, les collatéraux, les consanguins, les utérins, les alliés, les apparentés, etc.

On n’en finirait pas d’énumérer les formes de l’éducation à résonance politique que la famille dispense avec une inépuisable prodigalité, sans le moindre plan préconçu, en fonction des nécessités toujours changeantes de la vie, avec une créativité, une puissance d’invention jaillissante qui confondent l’observateur, sous l’impérieuse pression de la nature sociale même de l’homme agissant en chaque membre de la communauté familiale et de la nature des êtres, des choses, des événements avec lesquels chacun d’eux se trouve confronté.

Rien n’est moins statique que la famille: tout y est mouvement, initiative, activité, nouveauté. Rien n’y répond à un plan préconçu, tout est livré pour ainsi dire à l’improvisation. Et pourtant l’éducation qui en rayonne obéit à une «idée directrice» vécue: la consolidation de l’être et du mieux être du groupe et de chacun de ses membres. La personne ne se développe ici que dans ses relations avec un «bien commun» qui la dépasse et qui la constitue.

Toute l’éducation qu’elle reçoit consiste dans l’habitude des sentiments sociaux à leur niveau le plus naturel, le moins artificiel : nul ne peut dissimuler son égoïsme éventuel sous un masque dans un groupement où il est perpétuellement contrôlé! Aucune feinte n’est possible ici ni durable ! L’animal social engagé dans la discipline de la vie en société, dans l’amélioration de ses rapports avec autrui, dans la subordination de ses instincts, de ses émotions et de ses passions à la raison et à la volonté, y apparaît à nu, à l’état authentique, tel qu’il est réellement sans le fard des systèmes et des idéologies.

Dans la famille, nous apprenons, avec autant d’aisance que nous respirons l’air ambiant, que l’être social et le devoir social coïncident. L’impératif social ne s’impose pas ici à mes actes du dehors, il surgit du dedans, de mon être même. La vie de famille incline l’homme à reconnaître, au moins en ses actes, que l’obligation sociale s’identifie à la spontanéité même de son être : tu dois parce que tu es.

L’homme accepte ici, sous l’effet de l’éducation «climatérique» où il baigne, sa nature sociale et ses devoirs sociaux envers les siens, comme il s’accepte lui-même. Il n’est pas astreint à choisir entre plusieurs familles. Il n’en a qu’une seule. Il n’a pas à choisir son entourage : il lui est donné.

Ainsi apprend-il à consentir aux sociétés plus vastes où il s’intègre et singulièrement à sa patrie qui n’est pas davantage pour lui l’objet d’une élection et qui constitue le socle de la société politique dont il est membre.

Comment comprendre la terre des pères sans référence à la famille ? Comment se soustraire à l’obligation de l’aimer qui s’amorce dans la famille sans ébranler par là les fondements de la communauté politique ?

Hiérarchie et paternité

Mais le rôle éducateur de la famille en matière politique ne se borne pas là. Elle nous apprend à souscrire, sans réserve, à ce qui est l’âme même de toute société organisée : la hiérarchie définie par les services qu’elle rend.

L’égalité qui fascine nos contemporains est la définition de la mort sociale. Quels échanges y aurait-il dans une association d’égaux, sinon ceux d’un commerce verbal fallacieux et vain ? L’échange exige la différenciation, et la différenciation à son tour exige la hiérarchie au sommet de laquelle l’échange se convertit en don.

A-t-on assez remarqué que la communauté familiale est celle où les parents donnent sans jamais recevoir en retour de leurs enfants autre chose que des marques d’affection ? Les services et les biens que fournissent les parents sont sans réciprocité de la part des enfants. Ce n’est que plus tard, quand eux-mêmes auront fondé un foyer, qu’ils deviendront à leur tour des donateurs. La réciprocité du quid pro quo s’étale dans la succession.

C’est là l’essence même de la hiérarchie : le vrai chef est celui qui donne sans recevoir ou celui dont la libéralité est sans commune mesure avec ce qu’il reçoit, car il donne l’ordre au double sens de l’ordonnance et du commandement, sans quoi toute société croule, et il est le seul à pouvoir le donner.
La société familiale est en ce sens le modèle de la société politique idéale où le chef identifie à ce point son intérêt personnel à l’intérêt général dont il est la clef de voûte que le premier disparaît dans le second : «le bien public pour qui seul nous sommes nés», écrivait magnifiquement Louis XIV à son petit-fils. Le paternalisme, dont notre temps s’est sottement gaussé, est l’élément essentiel des sociétés humaines et dont la continuité engendre la continuité de la société politique.

Une des données les plus importantes de la politique, et dont l’origine se trouve dans la famille qui l’imprime en tout être humain par l’éducation, est que la plupart des hommes ont besoin d’un «protecteur», d’un homme qui a suffisamment d’ascendant sur les autres hommes pour les aider à consolider leur nature sociale trop fluide, à résoudre les problèmes que pose leur insertion dans des communautés plus vastes et à éclairer l’inconnue que représentent pour eux leurs relations avec des groupements étrangers.

L’image du père est toujours présente dans l’autorité génératrice et protectrice de l’ordre. C’est elle qui détermine la sélection des individus qui en assument la charge.

Ce qui fait la notoriété des «notables», de ceux qui exercent un pouvoir quelconque dans la société politique, c’est leur capacité de rendre service à la manière d’un père. On s’adresse à eux dans les difficultés de l’existence. On les investit de la sorte d’une autorité politique.

Auguste Comte, avec sa pénétration habituelle, a bien vu que la relation père-fils conditionne toute la vie sociale et politique : «comme fils, nous apprenons à vénérer nos supérieurs… mais c’est la paternité qui nous enseigne directement à aimer nos inférieurs».

La relation hiérarchique entre le supérieur et l’inférieur, dont aucune société ne peut se passer, s’enracine donc dans la famille qui devient ainsi l’élément essentiel de la communauté politique. Elle tire sa force et sa permanence des pouvoirs complémentaires de la nature et de l’éducation dans la famille, la nature prescrivant la protection de l’homme par l’homme, sans laquelle il n’y aurait aucun être humain qui puisse survivre, faisant passer de l’homme à l’homme l’essence même de la sociabilité.

Elle est ainsi le lieu où s’accomplissent et se transmettent d’une manière indivisible- ment biologique et humaine, les expériences fondamentales qui constituent l’ossature de toute communauté.

Les caractéristiques fondamentales de la société politique se retrouvent aussi dans les associations naturelles ou semi-naturelles qui abondent en toute société vivante. Sans les apports que dispensent les communautés qui enveloppent immédiatement l’homme dès sa naissance, telles la famille, la petite et la grande patrie, sans ceux qui découlent de cette marque, aussi indélébile que celle de la naissance, qui est la vocation à un métier ou à une profession, sans le jeu réciproque de la nature et de l’éducation en ces sociétés dans lesquelles l’homme est, bon gré, mal gré, élevé, nous arriverions démunis, faibles, inertes et inermes, dans la grande société politique que le vœu de perfection qui nous travaille nous enjoint d’édifier et dont le poids de contraintes nous écraserait.

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