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L’école est le lieu par excellence de cette sorte de « guerre civile » qui vise à détruire notre personnalité historique, culturelle et spirituelle.

Echecs scolaires, pluriculture, violences à l’école, drogue à l’école, éducation sexuelle et préservatifs à l’école… Celle-ci apparaît au travers du filtre des médias, et dans l’expérience que nous en avons tous, comme le champ clos d’une subversion culturelle où s’élaborent les causes et se traduisent les conséquences de notre crise identitaire.

L’enjeu éducatif aujourd’hui est de savoir si l’école fabriquera des générations malléables à toutes les techniques de manipulation de l’opinion, ou si au e elle sera en mesure de former des personnalités et des caractères capables d’y résister et de construire une société digne de l’homme.

Pour savoir si l’école répondra demain à sa vocation, il nous faut d’abord considérer quel est le contenu de sa mission. Envisager cette question dans une perspective historique, qui la libère des querelles du présent, permet d’en dégager rapidement les caractéristiques essentielles dans leur continuité.

D’où vient l’école ?

Sans remonter à l’aube des temps, partir de l’Antiquité permet de dégager aisément les points forts de la démarche éducative.

– dans l’Antiquité

Pour nos mères-patries, Rome, Athènes, Jérusalem, l’éducation ne relève pas d’abord directement de la famille, non plus que de l’Etat. Elle est la chose de la Cité. Que ce soit pour le peuple hébreu, Rome ou la cité grecque, l’éducation relève de la responsabilité du corps social.

Les éducateurs n’ont pas reçu mandat des autorités politiques pour transmettre leur savoir. Ceux qui enseignent sont ceux qui savent. Cela peut sembler une évidence, mais une évidence à laquelle il serait peut-être bon de revenir ! C’est autour de ceux qui ont réputation de sagesse et de connaissance que les disciples se rassemblent.

Le tronc commun de ce qui est enseigné est constitué par le corps des traditions de la cité et de la religion. C’est dire l’importance pour le « nous commun » de ces éléments constitutifs du lien social que sont les traditions sociales et la religion. Ceci ne relève pas d’une logique politique ou idéologique, mais d’une constatation historique.

Le mode essentiel de transmission de cet essentiel de la religion, des moeurs et habitudes sociales, c’est l’enseignement artistique, considéré comme une nourriture obligatoire [[- Ainsi est-il indispensable aux jeunes Athéniens d’apprendre par coeur des centaines de vers de « L’Iliade » et de « L’Odyssée », sous peine de ne pouvoir participer aux assemblées publiques. A Rome, l’empereur Auguste (~27-14), pour donner vie à l’Empire après la décadence de la République, demandera à Virgile d’écrire, avec « L’Enéide », l’équivalent de l’oeuvre d’Homère.]].

A Jérusalem, la répartition des tâches est encore plus nette : ce sont les prêtres qui enseignent; c’est à la synagogue que se prodiguent à la fois l’enseignement religieux et l’enseignement profane, car tout est lié dans la Bible pour ce Peuple Elu qui est essentiellement religieux.

Il est important de retenir que dans ce monde antique, qui ne connaît pas la distinction du temporel et du spirituel, deux réalités se distinguent très nettement : la réalité sociale et nationale et celle de la société politique.

Il existe déjà une distinction entre le culturel et le politique. L’éducation relève de la responsabilité de la cité; l’Etat, en tant que tel, n’est pas directement éducateur.

– dans les siècles chrétiens

Avec la révolution culturelle et spirituelle que constitue l’arrivée du Christianisme dans l’Histoire, ce phénomène se confirme et s’amplifie. Institution divine, l’Eglise catholique devient « la » grande institution éducatrice. Ce terme d' »institution » qui la caractérise va désigner, par extension, l’acte d’éduquer, d’où le mot « instituteur »…

L’Eglise catholique ne remplace pas la cité mais la transcende, en replaçant la nation dans sa dimension universelle. L’Europe chrétienne devient une gigantesque communauté éducative.

D’où la création des « Universités » qui traduit socialement cette vocation à l’universel de l’enseignement chrétien. L’apogée de la chrétienté, au XIIIè siècle, est dans le même mouvement l’apogée de l’éducation universelle. C’est le siècle des grandes universités : Salamanque, Paris, Montpellier, Bologne, Padoue, Marseille…, les étudiants de l’Europe chrétienne se déplaçant d’université en université sans besoin de justifier de leur nationalité.

Se met en place un réseau extraordinairement divers d’institutions éducatives, qui vont du primaire le plus simple au supérieur le plus élevé et relèvent directement de l’impulsion et de la direction de l’Eglise (que l’on songe à l’extraordinaire floraison des congrégations religieuses enseignantes). Les liens entre le religieux, le social et le culturel s’incarnent concrètement en la personne d’hommes d’Eglise, les clercs, qui sont en même temps érudits et enseignants.

Il en va de même pour ce qui est de l’enseignement technique, assuré par les corps de métiers, les corporations, qui sont aussi des confréries spirituelles. Elles dispensent à la fois un savoir-faire technique et une conception morale du métier.

Ainsi la religion et l’éducation sont-elles intimement liées sans que l’Etat n’y exerce autorité ou contrôle.

– La Révolution française

La Révolution va détruire l’ensemble de cet ordonnancement social et culturel de l’éducation.

En même temps qu’elle supprime le régime féodal, les ordres, les privilèges, la justice patrimoniale, les congrégations, les jurandes et les corporations… elle vise à l’instauration d’une instruction publique dépendant de l’Etat.

« Il sera créé une instruction publique, commune à tous les citoyens, gratuite à l’égard des parties d’enseignement indispensables pour tous les hommes et dont les établissements seront distribués graduellement dans un rapport combiné avec la division du royaume » (Rapport Condorcet de réforme de l’instruction publique, 1792).

Ceci est fondamental : c’est la première fois dans l’Histoire que l’instruction est d’Etat.

Quel que soit aujourd’hui le texte des réformes de l’Education nationale, ou les ouvrages officiels d’éducation, vous trouvez en préambule ou en exergue le Rapport Condorcet.

Bien davantage que le changement de régime politique, le coeur de la Révolution française c’est l’abolition de la distinction entre le culturel et le politique, c’est la radicale séparation de l’éducation et de la religion. L’Etat se fait éducateur, s’assurant ainsi la continuité et la reproduction de son pouvoir, et transformant en « matière à option » la transmission des grandes traditions morales et religieuses constituant le « nous commun » national.

La grande crise religieuse et la déchristianisation de notre pays trouvent là leur cause essentielle.

C’est là que réside aussi l’origine du déracinement du peuple de France. Sauf à pouvoir s’appuyer sur de très solides traditions familiales transmettant l’essentiel du « nous commun », les Français cessent progressivement d’être un peuple pour redevenir une masse individualiste, victime de toutes les manipulations idéologiques.

Car l’Etat éducateur se dit aussi « neutre », autant dire tenant de la non-éducation; la démarche éducative étant le contraire de la neutralité. Après avoir tenté d’assurer, au cours de la IIIè République, la transmission d’une morale laïque calquée sur la morale religieuse, l’enseignement d’Etat n’a plus aujourd’hui de ligne directrice portant une conception générale de l’homme et de l’ordre du monde, ce qui est le fondement de toute construction sociale. D’où l’errance actuelle de notre jeunesse entre « rave parties », drogues, errance sexuelle,… voire suicide.

Qu’est-ce que l’éducation ?

– La formation des intelligences

Car l’éducation n’est pas seulement la transmission des connaissances mais la formation des intelligences.

Or notre enseignement officiel, et obligatoire, repose sur l’axiome qu’il est indispensable de transmettre des connaissances mais pas la morale de ces connaissances [[- Voir à ce sujet l’article de Gustave Thibon : « Instruction, information et culture », « Permanences » n° 380, avril 2001.]], d’enseigner des techniques mais pas l’esprit qui les sous-tend. Ce qui est l’inversion de l’éducation et le contraire de la sagesse de Rabelais lorsqu’il affirmait : « science sans conscience, n’est que ruine de l’âme ». Transmettre la connaissance des choses mais pas leur raison d’être est une subversion radicale de l’intelligence car l’esprit humain est une machine à conclure [[- Voir à ce sujet dans « Fondements de la cité » de Jean Ousset, le chapitre sur les universaux, et plus particulièrement « La saisie de l’intelligible dans le sensible » p.45.]].

En prenant l’exemple de l’éducation du cavalier, le psycho-sociologue Gustave Lebon expliquait que « l’éducation, c’est faire passer du conscient à l’inconscient ». Nous pouvons, de la même façon, constater aujourd’hui qu’on éduque un conducteur automobile en faisant passer de sa conscience à son inconscience un certain nombre de comportements techniques appris.

Il en va de même pour la mentalité des peuples, constituée d’une somme de comportements, d’attitudes, de certitudes, qui sont devenus inconscients et dont nous reprenons conscience lorsque nous sommes à l’étranger, par exemple.

Les éléments forts de cette structure mentale des peuples se trouvent exprimés dans les oeuvres d’art; c’est pour cette raison que leur fréquentation est si fondamentale pour la transmission de l’identité nationale et spirituelle [[- Voir notamment notre dernier numéro sur la littérature. « Permanences » n° 381, mai 2001.]], pour l’éducation à ce qui est beau, bon et vrai. Saint Thomas d’Aquin disait que « l’éducation est le creuset des bonnes habitudes ». C’est la culture des grands sentiments, sur laquelle repose l’harmonie sociale, par l’intelligence et la transmission de connaissances et l’exemple d’un certain nombre d’hommes ayant incarné ces grands sentiments et cette sociabilité dans leur vie.

Cette conception de l’ordre du monde et de l’homme s’appelle la religion. Historiquement, il n’existe pas d’exemple de transmission de ces valeurs essentielles en dehors de la religion, qui porte l’architecture sociale.

– L’éducation est un fait social et non politique

Il faut être bien conscient que l’enseignement officiel actuel est globalement et spontanément contraire aux intérêts généraux de la nation, à notre personnalité nationale, à la constitution mentale et historique de notre société.

Or, ayant comme sujet l’enfant et l’adolescent, l’éducation ne peut pas être contraire, ou même séparée de ce qui est transmis par ce premier cadre de l’éducation qu’est la famille, sans laquelle il ne peut y avoir de formation des habitudes et de passage à l’inconscient.

Il y a une unité profonde de la personne, surtout à l’âge de sa formation. L’enfant ne saurait donc acquérir un certain nombre de valeurs et d’habitudes de comportement au sein de sa famille, et en acquérir d’autres, différentes voire contraires, par le truchement de l’école; il ne saurait alors être éduqué, ni dans ses connaissances ni dans sa personnalité, et risque même d’être déstabilisé, voire désaxé.

Aux origines de l’actuel désarroi métaphysique de notre jeunesse, il y cet antagonisme entre les valeurs transmises par la famille et celles inculquées par l’enseignement officiel.

Qu’est-il possible de faire aujourd’hui ?

Trois démarches fondamentales peuvent être entreprises afin de remédier au naufrage de l’enseignement en France. Ces trois démarches sont à notre portée de citoyen et relèvent de notre responsabilité.

– Désengagement de l’Etat ?

Etant donné ce que nous venons de constater de la main mise de l’Etat sur l’enseignement, il est évident qu’il ne peut se désengager. Quelles que fussent les Républiques et leurs gouvernements, l’Etat français se considère, depuis bientôt deux siècles, comme éducateur. Il lui est donc aujourd’hui impossible d’envisager une rupture dans le contenu de l’éducation qu’il donne à ses citoyens.

Par contre, s’il ne peut se désengager, il peut libérer l’enseignement. Il peut tenter de s’opposer à ce que, à la faveur de la neutralité de principe qu’il affiche, se constituent dans les structures de son administration éducative de véritables souverainetés qui, elles, ne sont pas neutres. Il peut même, étant donné qu’elles existent déjà, participer à leur disparition.

Car nous sommes effectivement confrontés à une véritable colonisation des institutions éducatives par des organisations syndicales qui, bien au-delà de la défense des intérêts professionnels de leurs membres, se chargent de donner le ton et la ligne directrice mentale quant au contenu et aux méthodes de l’enseignement.

Il en va ainsi de la FEN (Fédération de l’Education Nationale) et du SNI (Syndicat National des Instituteurs). Installées officiellement dans toutes les arcanes du Ministère de l’Education, disposant de moyens financiers très importants, de nombreux permanents, de multiples publications, ces organisations syndicales paralysent toute tentative de désengagement de l’Etat et tiennent aujourd’hui auprès des jeunes le rôle qui fut celui des curés autrefois. Nous devons à présent supporter – notamment financièrement car nous lui payons la dîme – un véritable « clergé éducatif » qui impose, à l’intérieur de structures officielles soi-disant neutres, sa vision idéologique marxiste de l’homme, de la société et de l’Histoire. Car le Plan communiste Langevin-Wallon (1947) mis en place après la seconde guerre mondiale est toujours la base fondamentale de notre système éducatif.

Le moins que les citoyens français puissent demander à leur Etat est de faire sauter ce monopole éducatif en coupant les vivres (de l’argent public) à ces syndicats politisés qui, sous couvert de sa neutralité et en utilisant son administration, imposent leur idéologie dans le système éducatif officiel.

– Le rôle des parents

Bien au-delà du combat sur la forme publique ou privée de l’enseignement, et quelles que soient en fait les structures éducatives en place, les parents ont le devoir de s’occuper du contenu de cet enseignement.

C’est une action concrète qui peut être assurée par chacun d’entre nous, et c’est un combat de tous les jours. Il est indispensable que les parents soient suffisamment formés – et se forment si nécessaire – afin d’être capables d’expliquer et de contrer l’idéologie subversive contenue dans l’enseignement que reçoivent leurs enfants (et ceci même dans les établissements privés !).

Il est également indispensable qu’ils soient capables de faire aimer le patrimoine français et chrétien dont ils sont les légataires et qu’ils le transmettent à leurs descendants, d’une façon positive, qui nourrisse l’admiration et sache parler au coeur en même temps qu’à l’esprit.

Les parents ne doivent pas accepter la rupture entre l’école et la famille. C’est leur combat, aussi bien à la maison, que dans l’école et dans les associations de parents d’élèves. Car ils sont, comme leur rappelle l’Eglise, les premiers éducateurs, et leur démission à ce niveau serait contraire à leur devoir d’état.

Nous rêvons beaucoup trop en ce domaine à une solution politique du problème éducatif qui nous serait extérieure. Nous attendons un bon ministre qui nous donnerait de bonnes écoles. C’est illusoire !… Même à supposer que cela se produise un jour, cela ne nous dispense pas d’occuper le terrain de l’école.

Que les parents gagnent les écoles, et les gagnent par les professeurs et le personnel administratif; il faut nouer et entretenir des contacts avec eux, les entourer, éventuellement les intégrer à des groupes de travail. Ceci est essentiel et primordial à toute réforme de l’éducation.

– Le retour de l’Eglise

Enfin, l’Eglise doit, en tant que telle, assumer de nouveau sa fonction éducative.

Il n’est pas question ici, bien évidemment, de se substituer à la hiérarchie cléricale pour définir à sa place ce que doit être la politique apostolique de l’Eglise.

Reste que nous avons, en tant que laïcs, le droit, et même le devoir, de demander aux clercs qu’ils assurent l’enseignement fondamental et la pratique constante de l’Eglise, c’est-à-dire l’enseignement de la foi et des moeurs. Enseignement constant de l’Eglise que les siècles ont confirmé, que la foi et la tradition ont accumulé.

Notre devoir d’état nous impose de le leur demander et leur devoir d’état leur impose de nous l’enseigner. C’est la loi de l’Eglise qui veut que les clercs professent l’intégrité et la totalité de son enseignement, et non leur opinion personnelle sur le contenu ou l’opportunité d’accentuer certains aspects de cet enseignement.

D’autant que ce magistère ne leur appartient pas ; qu’il n’appartient même pas aux seuls chrétiens. C’est l’enseignement de l’Eglise, épouse du Christ, et c’est un héritage pour l’humanité toute entière.

Si l’on regarde avec l’oeil d’un incroyant le rôle de l’Eglise dans l’histoire des hommes, on s’aperçoit qu’elle est la grande institution éducatrice; c’est elle qui a gardé et porté le dépôt culturel de l’Antiquité, qui a libéré les esclaves, imposé des lois à la guerre; elle est à l’origine des droits de l’homme et de la dignité de la femme; c’est elle qui a enseigné les peuples et encouragé les progrès de la science.

Les incroyants comme les croyants lui sont redevables de son oeuvre civilisatrice et éducatrice auprès de l’ensemble des peuples. Ceux qui croient au Ciel comme ceux qui n’y croient pas ont aujourd’hui besoin qu’elle reprenne la charge de cette mission éducatrice. C’est ce à quoi l’engage son Vicaire, Jean-Paul II; c’est ce à quoi oeuvre le Magistère avec la sortie imminente d’un Catéchisme de doctrine sociale; et c’est ce à quoi, à notre place de laïcs, nous avons le devoir de l’aider.